moliere

Pourquoi nous intéresser au personnage d'Agnès et, selon nous, à son improbable innocence ? Et tout d'abord qui est Agnès?

Que les lecteurs lettrés me pardonnent ce billet qui ne sera pas sans leur rappeler leurs années de lycée, au cours desquelles un jeune agrégé leur aura transmis cette maladie virale qu'est la littérature, mais - en ces temps actuels d'égalité performante où, dans le but avoué de ne pas "stigmatiser", les descendants des "Lumières" ont décidé de bannir les langues vivantes jusques aux langues mortes, en ces temps de zapping où les petites filles prépubères savent bien qu'on ne fait pas "la chose" avec les oreilles et sont incollables sur les goûts de Nabilla -, il est utile de rappeler qui est Agnès, point d'exclamation! (Je prends cette liberté de rappeler, explicitement, que la phrase précédente se termine sur un point d'exclamation, lequel n'est jamais que le pendant du fameux "point_barre" par lequel les jeunes consultants gominés ponctuent leurs gloses).

 

Agnès, donc!

 

Molière en premier lieu, dont Agnès est le principal personnage féminin de la comédie en cinq actes, l'école des femmes, produite en mars 1672. C'était moins d'un an avant la mort du dramaturge laquelle survint en février 1673, à l'issue d'une représentation d'une autre de ses comédies, le malade imaginaire. (Il n'est pas inutile de rappeler quelques dates à nos jeunes esprits que nos vertueux pédagogues entendent libérer de tout carcan chronologique). De même, rappelons que Molière vécut aux temps du roi Louis le quatorzième, dit le "Roi-soleil", lequel goûta ses comédies et dont il protégea la troupe avec une conviction au moins égale à celle dont fit preuve, le bon goût en moins, la ministre Fleur Pellerin lorsqu'elle prit la défense des oeuvres un rien scato d'un certain McCarthy.

 

Agnès est une jeune fille - toute d'innocence, prétendent les personnages masculins de la pièce. Elle est confiée à la garde d'un certain Arnolphe, plus âgé, qui nourrit le projet de l'épouser. Arnolphe quant à lui est un bourgeois aisé et timoré. Il craint par dessus tout l'infidélité des femmes et entend user de son ascendant sur sa pupille pour la maintenir dans un état de soumission pour contracter avec elle un mariage sans risque. Mais c'est sans compter sur les caprices de l'amour et du hasard, comme dirait Alfred de Musset, car, malgré les mesures de réclusion prises par le tuteur, un certain Horace, bien fait de sa personne, s'éprend d'Agnès laquelle le lui rend bien, en toute innocence, avons-nous dit.

 

Dans une comédie, il est d'usage de rire de quelqu'un et dans l'école des femmes, on se rit d'Arnolphe, le bourgeois hanté par le cocufiage, lequel Arnolphe finit par se faire souffler sa pupille à la suite d'une cascade de retournements de situation. Le ressort du rire consiste à donner au public des indices que les personnages ne possèdent pas. Ainsi le public sait-il qu'Arnolphe sort de la maison où il tient sa pupille recluse, chose que le bel Horace ignore. Ou plutôt il ignore qu'Arnolphe est le tuteur de la jeune fille "séquestrée" dont il est épris. Mais Horace est aussi le fils d'un ami d'Arnolphe. Il confie ses amours à ce dernier, en toute ingénuité, - les amoureux sont gaffeurs, c'est bien connu. Arnolphe cependant, en homme jaloux de sa pupille convoitée, choisit de ne pas se dévoiler devant son jeune rival tout en souffrant le martyre au récit de ses confidences. Pour mettre ce dernier en déroute, il fomente scène après scène d'invraisemblables et inutiles machinations. L'obstination et la déroute d'Arnolphe relèvent d'un inépuisable ressort comique et continuent de faire rire trois siècles après la production de la comédie.

 

Car Molière condamne son personnage d'Arnolphe à un raffinement de supplices: après les confidences du prétendant, Arnolphe reçoit celles de sa pupille, laquelle se confie elle aussi en toute ingénuité. "Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu, était en mon absence à la maison venu, que vous aviez souffert sa vie et ses harangues; ...", questionne Arnolphe. Loin de nier, l'innocente Agnès abonde en détails: "Voilà comme il me vit et reçut guérison, vous-même à votre avis, n'ai-je pas eu raison, et pouvais-je, après tout, avoir la conscience de le laisser mourir faute d'assistance ... Il jurait qu'il m'aimait d'un amour sans seconde et me disait des mots les plus gentils du monde ... Oh, tant il me prenait les mains et les bras, et de me les baiser il n'était jamais las". On imagine Arnolphe vert de jalousie et de rage: "Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelqu'autre chose?" et, la voyant interdite, pousse un très relatif "Ouf" de soulagement. Ces alexandrins sont extraits de la scène V de l'acte II, laquelle fit scandale au XVII ème siècle et provoquèrent une querelle où intervinrent, à charge, Boileau ou Corneille. Que reprochait-on à Molière? Une critique trop acerbe de l'institution du mariage ou encore de l'éducation chrétienne dispensée dans les couvents d'où les jeunes gens sortaient aussi niais que sots, à la merci du premier Tartuffe qui songeait à abuser de la situation?

 

Il convient sans doute de recontextualiser la pièce de Molière. Au XXIème, les personnages tels Arnolphe n'ont plus aucune légitimité et les jeunes filles ne sont plus élevées dans les couvents, ce qui n'est pas forcément la meilleure chose qui leur puisse arriver. Les jeunes filles contemporaines savent comment on fait "la chose" parfois avant d'apprendre à lire, pour celles qui apprennent, et les Arnolphe qui projettent d'abuser de la situation finissent parfois aux assises pour pédophilie. Les Agnès contemporaines sont-elles pour autant libres de toutes entraves, libres de se donner, en toute innocence, aux Horace qui leur tiendraient la main? D'autres Arnolphe disposent, sur les jeunes filles qui se croient émancipées, d'ascendants bien plus efficaces: les accros à la drogue en savent quelque chose, entraînées en général dans une spirale de dépendance beaucoup moins enviable que les mariages arrangés. Quant aux Horace, la main est souvent ce qu'ils prennent en dernier chez une jeune fille. Malgré les différences de moeurs, il faut relire Molière et ses comédies, inlassablement, ne serait-ce que pour apprécier combien les personnages cherchent à résoudre les situations auxquelles ils sont confrontés, non par la violence, mais par le dialogue, la rhétorique, la persuasion et l'art de la nuance.

 

Molière clouait au pilori les travers de son temps, les faux dévots, les vrais hypocrites, les dispendieux privilèges, les mariages arrangés et l'assujetissement des femmes aux hommes. Que dit Arnolphe à l'innocente Agnès lorsqu'il lui adresse, non pas une maladroite demande en mariage, mais une brutale injonction à l'épouser (acte III, scène 2): "Le mariage, Agnès, n'est point un badinage. A d'austères devoirs le rang de femme engage, et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance: du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, l'autre est moitié subalterne; l'une est toute soumise à l'autre, qui gouverne; et ce que le soldat, dans son devoir instruit, montre d'obéissance au chef qui le conduit, le valet à son maître, un enfant à son père, à son supérieur le moindre petit frère, n'approche point encore de la docilité, et de l'obéissance, et de l'humilité, et du profond respect, où la femme doit être pour son mari, son chef, son seigneur et son maître". Il faut relire Molière, dis-je, certains de ses alexandrins sont d'une troublante actualité, et mme la ministre Vallaud-Belkacem serait bien inspirée de le mettre au programme au même titre que l'étude, obligatoire, de certaines religions!

 

Toute comédie cependant ne fonctionne qu'avec la caricature des personnages. Horace, jeune et imprudent, se confie au seul homme devant qui il convenait de se taire. Cela se comprend: Horace est naïf et fils d'un ami de cet homme. Agnès reçoit dans sa chambre un jeune homme qu'elle ne connait ni d'Adam ni d'Eve, dont la douceur des mots "la chatouille et là-dedans remue, chaque fois (qu'elle) l'entend parler", et elle feint de penser qu'il ne s'agit que d'une version plus élaborée des innocents jeux d'enfants; cela est en revanche difficilement admissible. Même au XVIIème siècle, une aussi tardive innocence ne pouvait qu'être synonyme de sottise et Agnès est tout sauf sotte, en dépit de ce qu'en dit Arnolphe. Mais le procédé sert le dessein de Molière car, sans cette improbable innocence, point de scène entre le tuteur et sa pupille, et point de comédie du tout. Sans Agnès, point d'Arnolphe lequel est sans doute le personnage principal de l'Ecole des femmes. Il fallait une Agnès naïve et innocente à l'excès pour mettre en scène et faire rire du caractère outrancier d'Arnolphe, de sa mesquinerie scandaleuse qui prétend obtenir par la contrainte, de la part d'un être maintenu dans l'ignorance et la dépendance, ce qu'à l'inverse un Horace se risque à solliciter, genou à terre. Nulle littérature du reste sans distorsion, sans une excessive candeur ou une excessive noirceur qui permette à un autre personnage de livrer le récit!

 

Pourtant, que d'incroyable acuité dans la mise en scène du personnage d'Arnolphe, dont Molière semble connaître tous les ressorts et tiroirs secrets de l'âme! Cela suppose a minima de bien connaître son sujet! La biographie de Molière quant à elle n'est pas entièrement connue. On sait qu'à l'age de 40 ans, il épousa Armande Béjart, comédienne, de vingt ans sa cadette, la fille ou la soeur de sa précédente maîtresse, les éléments historiques manquent pour trancher. Cependant, à la lecture de l'Ecole des femmes, la question se pose de savoir en quels termes Molière se sera approché d'Armande, ceux d'Arnolphe ou ceux d'Horace. Molière auteur a condamné les agissements d'un Arnolphe, assurément, mais Molière le mari n'y a-t-il pas d'une certaine manière cédé? Il parle de ce personnage en des termes trop élaborés pour l'avoir seulement envisagé de façon abstraite. Et cette comédie écrite peu avant sa mort n'est-elle pas une sorte de testament où il demanderait pardon de quelque chose?

 

Sans doute Molière le mari connut-il, avec sa femme Armande, à la fois les transports d'Horace et les affres d'Arnolphe que Molière l'auteur se serait fait un devoir d'étudier et de raisonner. Horace et Arnolphe, Jekyll et Hyde? La comparaison est tentante. La femme que l'homme courtois (cf Horace) se refuse à empêcher de convoler en d'autres bras, l'homme autoritaire (cf Arnolphe) aura tenté d'user d'influence voire de contrainte envers elle. Sa vie durant, Molière interrogea la question du mariage que, à l'instar des précieuses, il se représentait comme une alliance précédée d'un doux consentement, mais dont sans doute il éprouva le caractère conflictuel et instable. L'école des femmes aurait du reste pu s'intituler l'école des Maris, si le titre n'avait été affecté à une comédie précédente, mais plus encore "l'école des hommes". Et les dialogues entre Arnolphe et son compère Chrysalde constituent une sorte de bréviaire qui traite de l'art de se bien conduire dans l'état du mariage (acte IV, scène 8) lorsque la femme est considérablement plus jeune: "Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage se faire en galant homme une plus douce image, que, des coups du hasard aucun n'est garant, cet accident de soi doit être indifférent, et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose, n'est que dans la façon de recevoir la chose; car, pour se bien conduire en ces difficultés, il y faut comme en tout fuir les extrémités".

 

Vaste programme, aussi vieux que le monde, que d'aucuns pratiquent avec dommages pour n'avoir pas lu Molière. "Fuir les extrémités", tel est son remède dont un certain Sade, lointain héritier de Molière, s'est servi jusqu'à l'excès et la complaisance. Il fallait bien, pour ce grand écart, d'Agnès l'improbable innocence.