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Dimanche dernier, avant les heures chaudes de la journée, j'ai procédé au déracinement d'un arbre. C'était un figuier dont il ne restait que la souche. Le feuillage, les branches et le tronc, je les avais coupés l'an passé. Le figuier ne donnait pas de fruit. Les figues poussaient à la racine des pédoncules puis séchaient à mesure qu'elles grossissaient. Peut-être l'arbre ne se plaisait-il pas là où je l'avais mis en terre. Il est inutile de garder les arbres qui ne donnent pas de fruits, quoique pendant longtemps j'ai conservé un espoir. J'ai renoncé aussi à le transplanter, par manque de place dans le jardin, et sans doute est-il impossible de transplanter un arbre pourvu d'aussi grosses racines. On ne transplante pas un vieil arbre ou un vieil homme dans un autre territoire, les racines sont trop développées et leur ablation entraîne le dépérissement. Les arbres ont une vie souterraine aussi importante que leur vie aérienne. Les racines sont tendres, elles se développent dans l'obscurité de la terre et véhiculent la sève. Les branches quant à elles affrontent soleil, pluie, vent et frimas. Elles se durcissent. Il en va de même des hommes, ils gardent au fond d'eux-mêmes quelque chose de tendre pour continuer à se nourrir de la terre, tandis que leurs traits ne cessent de s'affirmer au contact des éléments et de l'adversité. Il est illusoire de penser que les hommes sont capables de vivre par les seuls apports de leur système digestif. Les hommes ont beau se nourrir à la petite cuiller, ce qui les tient debout, ce sont les "nourritures terrestres" qu'ils prélèvent au moyen de leurs invisibles racines. Les hommes déracinés vivent un peu plus longtemps que les arbres déracinés, mais ils passent par une phase d'inconsistance, de globalisation, de sur-connexions technologiques, de bavardage. La tour de Babel a échoué d'avoir été confiée à des hommes trop longtemps restés hors sol et frappés de bavardage stérile. L'Ancien Testament dit que le projet de tour a offensé le Seigneur, lequel aurait semé le trouble dans les rangs de ses constructeurs. Sans doute un projet qui suppose un aussi long déracinement procède-t-il d'une hybris excessive. Les hommes enracinés en un même lieu partagent une mémoire et une histoire dont le récit induit le développement d'une langue, laquelle célèbre leur humilité et la grandeur des dieux. Il est agréable aux dieux que les hommes s'enracinnent. De quelle foudre en revanche seront frappés les hommes globalisés? Ces derniers ignorent qu'en s'affranchissant de leurs racines, de la terre et de la pesanteur, ils commettent le genre d'offense que seule absout la Némésis 

 

Quant aux racines de ce qu'il restait de souche dans le jardin, elles ont résisté pendant presque deux heures.