traduit de l'abanais par Jusuf Vrioni

gravure représentant la bataille de Kosovo-Polje (1389)

 

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Pourquoi faut-il lire et relire les Trois Chants Funèbres, petit livre paru en 1998 sous la plume de l'albanais Ismaïl Kadaré ? Sans doute avons-nous en mains une œuvre romanesque tissée autour d'une fresque historique majeure. Sans doute cette fresque prend-elle tour à tour les apparences de l'épopée, du récit picaresque et de l'élégie. Sans doute, en invoquant des événements (tragiques) survenus il y a six siècles, cette fresque éclaire-t-elle des événements récents (deuxième guerre de l’ex-Yougoslavie, 1997-2002), tragiques eux aussi, et met-elle en garde contre d’autres événements (funestes ?) à venir. Sans doute, en dépit de toutes les thèses de la fin de l’histoire et de la globalisation des données humaines, cette fresque suggère-t-elle à l’inverse une inéluctable continuité historique, selon laquelle les nations ne cessent de revendiquer à la fois leurs identités et leurs territoires. Sans doute l’auteur de cette fresque, Ismaïl Kadaré, écrivain albanais plusieurs fois pressenti pour le Nobel, juge et parti, se hisse-t-il avec clairvoyance à une hauteur où le parti pris le cède à la mise en perspective, de la pointe d’une plume qui n’a rien à envier à l’art des tailleurs de pierre des cathédrales. 

 

 

Les événements ?

 

En l’an 1389, une coalition de princes chrétiens dont les territoires sont situés dans les Balkans (Albanie, Serbie, Bulgarie, Voïvodie, Roumanie) affronte les armées du sultan ottoman Mourad dans la plaine du Kosovo, au lieu-dit du Chant des merles, et se voit défaite à l’issue d’une journée de combats incertains. Le soir même, Bajazet, fils cadet du sultan, fait exécuter son frère ainé et son propre père Mourad dont il laisse la dépouille en sépulture sur les lieux mêmes du combat. Le double meurtre cependant ne surprend pas l'envoyé du pape, lequel écrit: "Cela tient au fait que, dans la période récente, se sont manifestées au palais deux états d'esprit ou deux courants, l'un insistant pour que l'empire (ottoman) maintienne le plus gros de son poids en Asie, l'autre voulant au contraire qu'il se projette de plus en plus vers l'Occident". Et il poursuit: "Comme ... le prince Jakub, de même que son père, soutenait celui de l'enracinement, sa mort, concomittante à celle du sultan, marque la fin d'une politique. De ce point de vue, l'assassinat du sultan et du prince héritier, en frayant la voie à l'offensive ottomane sur nos territoires, accroît la menace qui pèse sur nous ..." .

 

En 1989, six cents ans après la bataille du Chant des Merles et quelques années seulement après la disparition de Tito, l'apparente unité de l'ex-Yougoslavie éclate et le dirigeant serbe Milosevic en appelle à la guerre. Il désigne le Kosovo comme berceau identitaire serbe et fait de la présence d'une majorité musulmane un objet de conflit. « Levez-vous, Serbes, les Albanais nous ravissent le Kosovo », semble-t-il clamer, en écho aux rhapsodes serbes que les Trois Chants funèbres mettent en scène. Cependant il n'invoque qu'une partie de la mémoire et feint d’oublier l’autre, car dans le même temps les rhapsodes albanais chantaient: "Levez-vous, Albanais, le slave nous enlève le Kosovo".

 

La première guerre de l’ex-Yougoslavie éclate à l’ouest où s’affrontent les mythes nationalistes, serbe vs croate, inégalement compromis au cours de la seconde guerre mondiale. Les Trois Chants Funèbres, écrits et publiés quelques années plus tard, se veulent dès lors une mise en garde, un oracle. Ils viennent opportunément rappeler combien le mythe fondateur est ambivalent en ce qu'il comporte autant de versions que de nations qui en portent le récit. Ils rappellent aussi combien l'histoire se répète. Hélas, qui de nos jours prête attention aux oracles? La seconde guerre de l’ex-Yougoslavie éclate sans tarder, plus à l'est, plus meurtrière. Elle oppose la Serbie orthodoxe et la Bosnie-Herzégovine musulmane et s'achève en génocides. Ainsi les mêmes querelles sont à l'origine de la défaite de la coalition chrétienne, en 1389, et six siècles plus tard, de la discutable partition du Kosovo, placé sous mandat international.

 

Le récit, l’épopée

 

Le chant 1 (la vieille guerre) débute dans une atmosphère étrange de préparatifs, de tensions, de présages et de rumeurs. Qui raconte ? Ce pourrait être le paysan qui, au printemps, lève les yeux vers les sommets où les neiges commencent à fondre. Le marchand ambulant qui chemine de village en village et tisse en récit des bouts de rumeurs. Le vizir donnant ordre de fouetter les marchands qui ont triché sur le miel destiné à l’armée impériale. Les clients crépusculaires des tavernes balkanes où le changement de titre du souverain turc, nommé désormais sultan et non plus émir, alimente toutes les rumeurs, d’autant plus que chaque guerre avait été précédée d’un changement de titre. Ou encore l’érudit grec Anastase qui félicite son maître Bajazet du rideau de fumée permettant de cacher à la vue des soldats ottomans les impressionnantes oriflammes chrétiennes.

 

Aussi les menaces d’affrontement grondent-elles de part et d’autre. Pour quelles raisons ? « On avait parfois le sentiment que la péninsule (balkanique) était assez vaste, qu’il y avait de la place pour tous : pour plusieurs langues et religions, pour une dizaine de peuples et d’Etats, de royaumes et de principautés, voire pour trois empires dont deux, celui des Serbes et celui des Bulgares, étaient abattus, alors que le troisième, à sa honte et à celui de toute la chrétienté, s’était déclaré vassal des Turcs », avance Kadaré l’albanais, lui-même dépositaire de ce fragment de mémoire balkane qui se souvient de la rivalité séculaire albano-serbe. Mais la question est plus complexe et ancienne, s'il faut en croire les rhapsodes lesquels s'exclament, lors de leur fuite: "J'ai dit qu'ici ce n'est plus la Serbie. Plus la Serbie ou plus l'Albanie? Comment t'expliquer, mon frère, certains appellent cette région Serbie, d'autres Albanie. Dieu sait ce qu'elle est en réalité! ... Cela faisait des centaines d'années que durait cette abomination, autrement dit que chants serbes et chants albanais étaient comme le jour et la nuit. Notamment à propos du Kosovo ..., les uns et les autres l'évoquaient comme leur appartenant, chacun des deux camps ne cessant pas de maudire l'autre".

 

Deux armées s'affrontent dans la Plaine du Chant des merles, deux armées, mais aussi deux conceptions du monde, deux théologies peut-être. Le commentaire en revient au précepteur Anastase, lequel oppose "la multitude d'étendards et d'icônes, de croix et d'emblêmes bariolés" du camp chrétien à "la grise uniformité de notre armée, ..., cette armée noire de poussière, morne comme la boue, avec un seul drapeau, un commandement unique, sans emblèmes ni poètes vantards, ... où pour la plupart, (les soldats) ne figurent que par leurs prénom, sans le moindre patronyme. Plus de trois mille Abdullah, près de neuf cent Hassan ...". A Bajazet qui avoue sa fascination pour le camp chrétien, il prophétise cependant: "c'est parce que tu as en tête des idées nouvelles".

 

Le chant 2 appartient entièrement aux rhapsodes, ces troubadours que les princes balkans s’attachaient pour chanter leur gloire. Tout espoir et toute raison d’être, perdus, ces derniers fuient la Plaine du Chant des Merles, serbes à côté des albanais, valaques ou bosniaques. Il leur appartient de commenter la défaite et d'éclairer les querelles séculaires qui ont fissuré l'apparente unité des princes chrétiens. « Levez-vous, Serbes, les Albanais nous ravissent le Kosovo. Dressez-vous, Albanais, le Slave nous enlève le Kosovo », chantent-ils tour à tour, ne sachant rien chanter d'autre, car "les moules (de nos chants) ne sont pas comme ceux des armes, qui changent tous les dix ans. Nos modèles à nous ont besoin d'au moins un siècle pour se modifier ..." !

 

Le chant 3 n'est que la longue plainte de l’esprit du sultan Mourad dont le sang, recueilli dans un vase de plomb enfoui dans la Plaine, loin de l’Anatolie de ses ancêtres, agit comme une malédiction sur la péninsule : « Soyez maudits, peuples des Balkans qui m’avez contraint dans mon âge vénérable à me mettre en route vers cette plaine pour y laisser ma vie », car « Le temps sans espoir s’écoule bien plus lentement que lorsqu’il est habité par l’espérance. Coagulé, le sang ne perd rien de son pouvoir. Et même, réduit en poudre …, il n’en devient que plus farouche ».

 

Résurgence et modernité

 

Kadaré est albanais, plus naturellement enclin à défendre les causes albanaise ou bosniaque, mais les Trois Chants funèbres réservent des parts égales pour chaque camp. Selon eux, rien d’inconciliable entre les anciens empires. Après la défaite au Chant des Merles, les rhapsodes ont bien réussi à unir leur voix à la demande d’une "grande dame" figurée en grande conciliatrice, laquelle les prie de taire leurs querelles et de ressusciter les vieilles tragédies grecques dont leurs chants sont dépositaires. Kadaré le musulman en appelle d’autant plus à l’unité fragile qui prévalait alors, qu’une plus grande menace croît précisément à l’ombre des conflits et des divisions. La rumeur dont le narrateur se fait l'écho résonne d'autant plus comme une sombre prémonition : «  …, on s’avisa d’invoquer la Sainte Serbie, la glorieuse Valachie, l’immortelle Bosnie, l’Albanie enfantée par une aigle et ainsi de suite, mais, à ce qu’il semblait, toutes ces prières venaient trop tard. En face, les Turcs, qui ne connaissaient rien d’analogue, se battaient en invoquant le seul nom d’Allah, simplement convaincus qu’ils étaient venus là pour reconduire cet espace ingrat, à leurs yeux aberration du Ciel et scandale sur la face du globe, dans le droit chemin, autrement dit d’en faire ‘un espace islamique’ ». Plus loin:  « l’Europe, mon padichah, est pareille à une mule rétive, et ces trois péninsules qui pendent sous elles sont comme trois sonnailles. Après avoir rendu muette la première, la terre des Balkans, nous nous jetterons sur la deuxième, l’Italie, où fut d’abord dressée la croix des infidèles. Après quoi nous frapperons la troisième … ». Kadaré le musulman revendique-t-il pour lui-même et les Balkans cet esprit chrétien qui ne se satisfait pas d’espaces indéfinis, sans noms ?  Le fait de prêter une secrète fascination à Bajazet le parricide atteste de ce parti pris: "Anastase, dit-il à son précepteur, pourquoi, malgré tout, suis-je attiré ... par leur folie?".

 

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« La guerre a commencé au Kosovo, elle finira au Kosovo » dit un vieux dicton albanais. La plaine du Chant des merles n’en finit pas de résonner du fracas d’une bataille vieille de plus de six siècles et des plaintes d’un sultan défunt: « Seigneur, je T’en supplie, concède-moi enfin l’oubli ! Fais en sorte que mon sang sait extrait et emporté hors de cette plaine glacée. …, oui, mon Dieu, fais bien déblayer la terre tout autour de moi, car il suffit de quelques gouttes pour que se trouve condensée toute la mémoire du monde … ». En rappelant cette partie d'histoire oubliée, en la martelant presque, Kadaré le rhapsode visionnaire ne cherche-t-il pas, précisément, à conjurer la malédiction, à invoquer l'esprit de la "grande dame" (l'Europe?) pour que les mémoires en conflit parviennent enfin à s'entendre. Il n'y a pas de fatalité, semble-t-il dire, et la représentation de la tragédie est à même de conjurer les événements tragiques!