L'espace médiatique de la semaine passée a été envahi par une photo, une seule photo, une photo en vérité terrible et scandaleuse, celle d'un enfant de trois ans, mort noyé, échoué face dans le sable d'une plage insulaire de la mer Egée. On apprend très vite que l'enfant avait trois ans, qu'il était syrien et qu'avec le reste de sa famille il fuyait un pays dévasté par une guerre civile, que sa famille espérait trouver refuge au Canada et que l'embarcation qui fit la traversée de le mer Egée chavira aux abords de l'île grecque.

Cette photo cependant inspire autant d'effroi que de malaise. L'effroi s'explique. On imagine aisément la panique de l'enfant tombé dans les flots et ses vains efforts pour lutter. On imagine encore l'absolu désespoir du père qui perdit ainsi plusieurs membres de sa famille. On se représente un peu mieux ce que le conflit syrien recèle de drames et de souffrances. Quant au malaise !

Il vient avec le recul. En effet, le spectacle de la mort a depuis longtemps envahi l'espace médiatique, mais jamais avec cette force. Nul ne peut rester indifférent. Pendant une semaine entière, chaque journaliste, chaque homme politique se devait d'exprimer publiquement son horreur et sa compassion en des termes où parfois se devinaient la pose et la contrition. L'enfant mort fit l'objet de reportages, le village de son inhumation fut filmé. Assiégé par toutes les caméras du monde, le père endeuillé consentit à trois mots avant de faire comprendre: laissez-moi tranquille. En une semaine furent déployés, a posteriori, des moyens qui auraient cent fois suffi pour empêcher le nauffrage. Le scandale est à la fois dans la mort de l'enfant et dans l'indifférence dans laquelle cette mort est survenue. Mais pas seulement !

On prête à cette image - terrible - une fonction révélatrice. Sans elle, lit-on, le drame syrien n'aurait pas été connu avec autant d'acuité. On lui prête le pouvoir de changer le cours des choses, à l'instar de celle de cette petite fille vietnamienne qui fuyait son village incendié au napalm américain. Mais qu'en est-il réellement? L'impuissance n'est-elle pas aussi grande que l'émotion? Faire bouger les lignes, n'est-ce pas l'affaire des politiques d'immigration et à la diplomatie internationale - même  polémologique - plus à même de stabiliser les pays et permettre à leurs populations de rester. Aussi longtemps que persistera le trouble, d'autres drames surgiront, d'autres passeurs rançonneront des fugitifs en échange d'embarcations de fortune, sans que nulle émotion ne les contienne. Et d'autres enfants périront. Convient-il d'en afficher chaque image ? Convient-il au contraire de soutenir la puissance publique européenne - même si elle n'a pas d'existence organique propre- laquelle a pris la mesure du drame humain lié à la déstabilisation du Moyen Orient et cherche des solutions que ne hâte pas cette photo -  même si, par le passé, la télévision et l'image ont rendu compte de sa lenteur et de ses cafouillages, notamment à Calais et Lampédusa ?

Non seulement la photo n'a pas le pouvoir qu'on lui prête, mais de surcroît elle n'est pas sans danger et cela pour deux raisons me semble-t-il. En premier lieu, l'émotion dont elle véhicule la puissance à la manière d'une onde de choc s'estompe très vite, même si des vocations humanitaires seront nées. D'autres photos-choc attendent de prendre d'assaut l'espace médiatique, sur d'autres sujets ou sur les mêmes. Dans quelques semaines on parlera, au passé, de l'émotion provoquée par la mort du petit réfugié (celle de sa mort ou celle de l'image de sa mort?), déjà remplacée par l'émotion d'un autre événement. Cette manipulation médiatique des pics d'émotion banalise celle-ci: maintenir l'opinion publique dans un état d'émotion entretenue consiste à placer l'émotion au-dessus de l'événement auquel elle est liée. La photo du naufrage prend rang entre une finale de footbal et le crash d'un long courrier. Et le scandale réside encore dans le nombre des enfants morts dont nulle photo ne vient recouvrir les écrans. 

En second lieu, à quoi songeait donc la photographe auteure de la photo? Ne sait-elle pas  que la découverte d'un corps noyé, de surcroît d'enfant, commande que l'on cesse toute chose et que l'on veille sa dépouille, en silence, un silence religieux, et sans vouloir propager de par le monde l'effroi ressenti. Mais peut-être l'effroi s'était-il teinté d'autres intentions ! La petite vietnamienne était vivante, l'enfant syrien quant à lui est mort, un enfant sorti depuis de son anonymat. Une étape est franchie dans le dévoilement. Les policiers quant à eux photographient les morts à des fins d'enquête et les photos jamais ne sortent des dossiers. Les policiers restent muets quant à leur émotion. Car la mort est terrible au sens strict. Le spectacle et l'image de la mort le sont au même titre. Il convient dès lors de s'interroger pour quelles raisons la détention d'une caméra, ou d'un appareil photo, en autorise la transgression. Le scandale, last but not least, est de nier le caractère terrible de la mort par la divulgation de son image. 

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légende de la photo: sur des plages qui ressemblent à celle-ci, en mer Méditerranée, s'échouent les corps de naufragés, adultes et enfants, ayant fuit leur pays en proie à la guerre civile.