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Un nouveau débat fait trembler les chaumières alsaciennes, du moins celles dont les colombages sont restés dans les esprits des occupants et qui ne pratiquent pas la rédemption universelle. Quelques mois à peine après le traumatisme consécutif à la fusion des régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne en une entité abstraite nommée ACLA pour les uns, ALCA pour les dyslexiques, AAAAAA'CLA pour les bègues et ARCHLOR pour les autres, un dilemme se pose aux élus, élites et administrateurs de cette province située très à l'est - aux dernières nouvelles non incluse dans la France de l'intérieur - dilemme qui tient les chaumières alsaciennes en un insoutenable suspens. La région - pardon, la province - est bilingue, ce que nul n'ignore, encore que la consistance exacte de cette bilinguité ne fasse pas l'unanimité. Les uns prétendent, français-alsacien; les autres, français-allemand; d'autres encore français-hochdeutsch ou français-elsasserditsch; sans parler de ceux qui, excédés par tant de diatribes, quittent leur Winstub aux heures du coq en s'exclamant, lohn méch mét Fréde (la paix, vous autres!) ! En Alsace, il y a en général autant d'avis sur une question que de manières d'accommoder la choucroute!

Pour en revenir au dilemme, il s'agit, le cas échéant, d'apposer sous le nom -français - des villes, l'autre nom de la bilinguité. Ainsi de la ville de Strasbourg, dite Strassburg en allemand et Stroossburri en alsacien, que d'aucuns énoncent : Strossboori. Déjà les clans se forment et les quolibets fusent. Que l'on se rassure cependant, nulle querelle alsacienne ne se règle à coups de kalach, tous les contradicteurs étant de fervents adeptes des duels de bière où les joyeux ventrus n'ont pas toujours le dernier mot. Le dilemme est de taille, on l'aura compris. Nos compatriotes de l'intérieur, qui ont gardé de l'Alsace cette image d'Epinal fabriquée à Paris après 1871 par des revanchards impavides, n'ont pas idée combien ce dilemme retentit dans l'inconscient collectif alsacien.

Strassburg, terme allemand, à l'évidence se rapporte au passé allemand de l'Alsace - plus d'un millénaire au bas mot - dont l'imaginaire français préfère oublier les deux derniers épisodes et, tant qu'à faire, les autres ôssi. Pourtant, Strassburg, c'est la paix de l'ancien empire romain germanique, la Décapole, les villes impériales le long du Rhin qui s'écoule vers la mer du Nord, la cathédrale - das Munster - le plus haut édifice chrétien à la fin du Moyen-Age, à la pierre de grès dentelée, à l'unique tour dressée au milieu de la plaine comme un pivot du monde. Mais Strassburg, c'est aussi le Hortus Deliciarum de Herrade von Landsberg, das Narrenschiff de Sebastian Brant, le retable de Grünewald, la première bible in-octavo issue de l'imprimerie de Gutenberg, mais encore Goethe qui apprit sa vie d'homme, le pasteur Oberlin qui inspira à Georg Büchner le patriarche de Lenz, Kandinsky qui s'exclama, je suis arrivé, et Albert Schweitzer à qui on prête cet aveu, je n'aurais jamais dû partir, René Schickelé qui se définissait comme "écrivain français et deutscher Dichter", sans parler de Tomy Ungerer qui n'avouera jamais s'être ennuyé à New York.

Bien évidemment, d'aucuns prétendront qu'on peut dire exactement les mêmes choses à propos de Stroossburri. Ils appuieront leur thèse avec les arguments difficilement réfutables des vignobles aux cépages mystérieux, des Kugelhof aux raisins de Smyrne, de la débauche de cochonnaille et du foie gras dont les landais en vain réclament la paternité. La liste est loin d'être close et donne une petite idée des débats qui résonneront aux quatre coins de la Place Kléber et jusqu'à l'intérieur des chaumières. Pour finir, le préfet nommera une commission chargée d'entendre tous les intervenants et consignera toutes les contributions puis, last but not least, dans un grand élan de décentralisation comme seule la France sait le faire, une missive jacobine viendra de Paris et proclamera, ce sera comme ça!