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2015 est une années sinistre qui s'achève. Elle annonce une année 2016 sous des auspices que nous souhaitions plus cléments. Les voeux se croisent sur les réseaux sociaux et dans les boîtes postales. On devine derrière les perfections formelles les mains tremblantes et les esprits hésitants. On sent bien que les formules convenues cachent aussi mal des réalités inconvenantes que l'arbre la forêt. Les voeux sont en rapport avec ce que nous souhaitons qu'il advienne. Ainsi de la santé! Tous nos voeux sont avant tout des voeux de bonne santé. Nous souhaitons que les personnes qui habitent nos pensées gardent la santé le plus longtemps possible. Mais nous sentons bien qu'il se joue d'autres choses que la santé, des choses bien plus importantes peut-être, et c'est à propos de ces autres choses que je souhaite formuler des voeux.

En premier lieu, que diminuent les occurences de l'imposture ainsi que le terreau qui les favorise.

En second lieu, last but not least, qu'éclate une bonne fois pour toutes, aux yeux de tous, cette confusion idéologique entre mécréance et apostasie. Et ce point mérite que l'on s'y attarde un instant. Entendons-nous. La mécréance consiste à postuler que "l'au-delà" n'existe pas et, par voie de conséquence, que l'homme n'a pas de comptes à rendre à une quelconque entité qui lui serait supérieure. La proclamation de mécréance (sous couvert de laïcité) qui fait florès dans notre pays n'abroge pas le sens du sacré, lequel habite chacun d'entre nous. Le sacré, qu'est-ce que c'est? Tu ne tueras point. Tu ne voleras point, etc. Pour connaître les grandes lignes du sacré, il suffit de lire la table des commandements. J'utilise cette référence parce que je suis chrétien, mais le sacré trouve des expressions équivalentes dans chaque religion. Ce qu'il est important de percevoir, c'est que le sens du sacré ne dépend nullement du fait d'être croyant ou mécréant. La religion n'est que le lexique du sacré, de même que l'alphabet est l'outil qui permet à l'esprit d'accéder au sens. Se dire mécréant signifie: refuser de se servir du lexique habituel et faire son affaire du sacré. Signifie aussi, hélas, se priver de l'outil de communication qu'est la religion. Les religions ont pu inspirer de légitimes méfiances aux progressistes (cf, l'apostrophe marxiste "d'opium du peuple"). Il n'en reste pas moins vrai que se priver de religion c'est comme jeter le bébé avec l'eau du bain. Les progressistes rejettent toute forme de religion à cause des fanatismes que celles-ci ont pu inspirer (la St-Barthélémy, le génocide arménien, le massacre des coptes, ...) Or le problème du fanatisme n'est pas la religion, mais son usage. Etre fanatique, c'est comme de ne plus être en mesure de comprendre le sens des mots. Les fanatiques utilisent l'alphabet comme un jeu formel dont le sens leur resterait caché. En considérant les attendus précédents, il n'est pas abusif de penser que de nombreux mécréants auto-proclamés ne sont en fait que des apostats, c'est à dire des personnes en rupture avec le dogme d'une religion mais pas forcément avec son esprit (ainsi les nestoriens du Haut Moyen-âge, quoique déclarés hérétiques, ne cessèrent pas de se sentir chrétiens). Les mécréants ne se mettent pas à tuer parce qu'ils se détournent du dogme chrétien. Ils restent chrétiens au fond d'eux-mêmes. Les fanatiques, qui en revanche se proclament hautement religieux, tuent, et cela sans vergogne. Et le meilleur argument à opposer à un fanatique qui préténd détenir un "livre sacré" ou un "livre de vérité", n'est pas nier le caractère soi-disant sacré de ce livre, mais de prétendre en détenir un aussi. Sacré contre sacré, la confrontation est possible, le débat aussi. A l'inverse, les fanatiques ne craignent pas les mécréants. Ils craignent les hommes de conviction. Et il importe dès lors que les hommes de conviction cessent de se revendiquer mécréants, c'est-à-dire dépourvus de convictions. Mes voeux vont à la nécessaire clarification de tout cela.  

Quant à la diminution des impostures, je ne sais par où commencer. Peut-être cesser de flatter la vanité de jeunes gens naïfs dans des émissions de télé-réalité qui leur donnent le sentiment de faire des choses extraordinaires en ne faisant que des choses strictement banales. L'interdiction des émissions de télé-réalité ne serait pas une mesure de censure (comme ne manqueraient pas de s'exclamer les tarfuffes) mais une mesure de salut public. Peut-être aussi continuer à leur parler de Molière, de Shakespeare ou Cervantès, capables de rire du tragique. Peut-être renoncer au culturel et revenir à la culture. Mais la liste est longue ...

 

Illustration: Incendie du Parlement de Londres de James Malord Turner