ron_rash

Les temps difficiles: "En sortant du poulailler, il vit les Hartley descendre le sentier de débardage. (...)Hartley portait quatre ballots de toile de jute bourrés de galax. Sa femme deux, et l'enfant un. Avec leurs vêtement en loques pendant sur leurs corps efflanqués, on aurait cru des épouvantails en route pour un nouveau champ de maïs, tirant leurs biens derrière eux." Après la crise de 29, Jacob et sa femme survivent dans une petite exploitation agricole. Ils constatent la disparition d'oeufs dans le poulailler et accusent le chien de leur voisin Hartley que, par fierté, ce dernier égorge. Les disparitions cependant persistent et Jacob, poussé par sa femme, décide de poser un hameçon. 

"T'aurais pu être plus indulgente avec eux.

- Le monde est dur. Ils avaient besoin de le savoir.

- Ils l'auraient découvert tout seuls bien assez tôt.

- Ils avaient besoin d'y être préparés et je les y au préparés. Ils sont pas dans un campement de clochards ni pieds nus comme Hartley eu sa famille. S'ils peuvent pas en être reconnaissants, moi je peux rien faire de plus.

- Il y aura toujours des temps difficiles. Cette dépression va pas toujours durer, mais la façon dont tu les as traités, oui."

C'est la propre fille de Hartley, affamée, qui est prise à l'hameçon maus Jacob la libère et dit à sa femme qu'il a enfin réussi à attraper le serpent gobeur d'oeufs.

 

 

Le bout du monde: A propos des ravages causés par la meth. Le prêteur sur gages Parson fait déguerpir son neveu Danny lequel avait relégué ses parents dans un mobile home pour mieux faire main basse sur leurs revenus et s'approvisionner en meth. A son frère cependant, Parson dit que Danny voulait partir à Atlanta. "Parson ouvrit le paquet, en tira un des petits sachets (de meth). Il ne savait vraiment pas si un seul suffisait ou non pour deux. Il le lança à l'arrière du pick-up et regarda Danny et la fille grimper dedans à sa suite. Tu ferais pas autrement avec des clébards et un biscuit pour chiens, se dit-il en poussant un peu le bidon de pétrole et en refermant le hayon."  Et pourtant la mère de Danny, Martha, n'en continue pas moins à defendre son fils: "J'aimerais mieux être dans le mobile home cette nuit et savoir qu'il est à la maison. Savoir où il est, s'il est vivant ou mort, dit Martha alors que Parson tendait la main vers la poignée de porte. T'avais pas le droit."

 

Des confédés morts: "Je pense que papa est mort à la tâche avant soixante ans et que maman a vécu assez longtemps pour apprendre que cinquante ans à travailler du lever du jour à l'heure d'aller se coucher vous permet pas d'avoir de quoi payer une opération et un séjour de deux semains à l'hôpital. je me demande où est la justice dans tout ça quand y a des types qui font rien que taper dans un ballon ou en lancer un dans un panier qui vivent dans des châteaux et pourraient carément s'acheter un hôpital en cas de besoins". Fauché, le narrateur prête main forte à un certain Wesley qui a le projet de profaner des tombes de confédérés pour revendre au marché noir leurs attributs d'officier. L'expédition hélas tourne court, les deux pilleurs de tombe sont surpris par le gardien et Wesley, obèse, succombe à une crise cardiaque. La gardien, plus matois qu'il y parait, propose alors au narrateur un pacte bien surprenant. "Une nuit comme y en pas de plus claires, et je me dis que c'est pas difficile pour Dieu de me voir de là-haut. Cette idée me tracasse un peu, mais c'est bien plus facile d'avoir un jugement sur un truc si on le voit entièrement en bien ou en mal. Faire ce qu'on est en train de faire c'est un péché, certainement, mais pas s'occuper de celle qui vous a enfanté et élevé, c'est un péché pis encore. Voilà ce que je me dis en tout cas."

 

L'envol: L'enfant Jard explore le PARC NATIONAL DES GREAT SMOKY MOUNTAINS sous la neige, tandis que ses parents se shootent à la meth. Il découvre l'épave d'un petit avion crashé et déleste ses passagers morts de leurs bijoux. Le père de Jared s'en empare et, avec le prétexte de les expertiser, les met au clou pour se réapprovisionner en meth: " En redescendant la dernière pente, Jared vit que le pick-up était garé dans la cour, les lampes allumées dans la pièce de devant. Il se rappela qu'on était vendredi et que son père avait touché la paie. " Et: "Quand Jared ouvrit la porte, la petite pipe en verre rouge était posée sur la taale basse, un sachet en plastique vide à ses côtés".  Jared rejoint alors l'épave et s'y enferme pour un ultime envol. " (Il) fit comme si (Lyndee) marchait à côté de lui et qu'il lui montrait les traces dans la neige, lui expliquait lesquelles étaient des empreintes d'écureuil, ou de lapin, ou de cerf. Imagina la piste d'un ours aussi, et prétendit qu'il disait à Lyndee que les ours ne lui faisaient pas peur, et que Lyndee lui répondait qu'elle en avait peur et qu'il devait la protéger."

 

La femme qui croyait aux jaguars:: Ruth est à la recherche d'improbables jaguars en Caroline du sud. Dans le zoo dont le directeur la reçoit, elle croit identifier, dix ans plus tard, son enfant dont elle est persuadée de l'enlèvement alors qu'il est décédé quelques heures après sa naissance. 

" Vitres fermées, radio éteinte, Ruth roule en silence. Les derniers jours ont été d'autant pus épuisants qu'elle a du s'entretenir avec quantité de gens. Elle est fille unique, les longs silences de ses jeunes années peuplées de livres et de jeux qui ne nécessitaient pas d'autres joueurs".

"Bien que Ruth travaille dans ce bureau depuis seize ans, ses collègues ne savent rien d'elle. ils ne savent pas qu'autrefois elle a été mariée, qu'autrefois elle a eu un enfant. A Noël, elle et ceux avec qui elle travaille tirent des noms d'un chapeau, et chaque année elle reçoit un petit plateau-dégustation de fromages et de charcuterie. Elle imagine la personne qui le lui offre e acheter un pour elle et un autre pour une tante restée vieille fille. Il y a des jours au travail où Ruth se sent invisible. Pour les collègues qui passent devant son bureau, elle est transparente. Elle se dit que si elle disparaissait et que la police avait besoin d'un portrait-robot, aucun d'eux ne serait capable de fournir un signe particulier".

"Finalement, seul Richard était allé de l'avant, en prenant un boulot à Atlanta. Rapidement, les weeks-ends où ils se voyaient étaient devenus de plus en plus rares, la solitude réapparaissait dans la vie de Ruth comme un lieu géographique, un paysage ni hostile ni accueillant, simplement familier".

  

Incandescences: Après deux ans de veuvage, Marcie épouse un homme taciturne, Carl, venu d'ailleurs et dont nul se sait grand chose, au grand dam de ses filles et des villageois qui se répandent en rumeurs. " Il avait reculé jusqu'aux marches, ses yeux bleu sombre baissés pour ne pas croiser les siens. Cherchant à la mettre à l'aise, elle en était sûre, à paraître moins menaçant pour une femme qui vivait seule. C'était quelque chose que nombre d'autres hommes n'auraient pas fait, n'auraient même pas songé à faire". Mais la sécheresse sévit et un troisième incendie criminel éclate. Des témoins auraient vu un pick-up semblable à celui de Carl, envers qui Marcie du reste éprouve des soupçons grandissants. Au shériff venu faire son enquête, Marcie tétanisée par la crainte de la solitude ment cependant sur l'heure réelle à laquelle Carl est rentré le soir de l'incendie. "Les filles étaient revenues pour l'enterrement et restées trois jours. Après leur départ, pendant un mois il y avait eu un déferlement de coups de fil de gens du coin, de visites et de plats mitonnés, et puis des jours où la seule voiture qui venait était celle du facteur".

  

Dans la gorge: " Sa grand-tante était née sur cette terre-là, y avait vécu huit décennies, et la connaissait aussi bien qu'elle connaissait son mari et ses enfants. Voilà ce qu'elle avait toujours soutenu, et elle était capable de vous annoncer à la semaine près quand la première fleur de cornouiller illuminerait la crête, la première mûre serait assez noire et ronde pour être cueillie. Puis son esprit s'était égaré en un lieu où elle n'avait pu le suivre, emportant avec lui tous les gens de son entourage, leurs noms et les liens qui les unissaient, s'ils vivaient encore ou s'ils étaient morts. Mais son corps s'était attardé, depouillé d'un être intime, aussi vide qu'une caparace de cigale. La connaissance de la terre était l'unique souvenir ayant refusé de s'évaporer." Début des années 2010, le vieux Jesse revient sur les terres de sa grand-tante, aujourd'hui transformées en parc national. Il espère se faire un peu d'argent en récupérant le ginseng planté jadis par cette dernière mais tombe sur un garde dont il se débarrasse dans un vieux puits. " Vieux et abruti. C'est ce qu'avait dit de lui le garde. Un vieil homme, certainement. Son corps le lui rappelait chaque matin au réveil. le liniment qu'il passait tous matins et tous les soirs sur ses articulations et ses muscles lui donnait l'impression d'être une machine grinçante et mangée de rouille qu'il fallait graisser et faire chauffer avant qu'elle crachote et prenne vie. Peut-être un abruti aussi, reconnut-il, car qui d'autre qu'un abruti aurait pu se fourrer dans un pétrin pareil." S'engage une course-poursuite entre les forces de l'ordre et le fugitif lequel, d'épuisement, finit par "consentir" à la nuit froide, à l'instar de sa grand-tête retrouvée morte cinquante plus tôt, frigorifiée mais pieds nus ainsi que font "les gens mourant d'hypothermie, convaincus que la chaleur et non le froid, est en train de les tuer".

 

Etoile filante: Bobby, maçon, cherche à retenir sa femme Lynn qui s'éloigne. Les livres s'accumulent sur la table de la cuisine où elle ne cesse de "puiser des forces". " Je reste là dans le noir et je pense à un truc qu'elle a dit y a longtemps, je jour où elle a décidé de reprendre ses études. "Tu devrais être fier que je veuille arriver à quelque chose dans la vie", elle a dit. C'est peut-être pas comme ça qu'elle le sent, mais je peux pas m'empêcher de penser qu'elle disait aussi: Bobby, c'est pas parce que t'es jamais arrivé à rien dans la vie que je dois faire pareil." Un soir où Bobby n'y tient plus, il enlève sa petite fille et vandalise la voiture de Lynn. Lorsque cette dernière rentre, furieuse, il décide de lui parler mais Lynn l'éconduit. "Cela peut attendre" dit-elle, tandis que Bobby guette dans le ciel une étoile filante à la quelle il confierait son destin. " ... et j'ai beau être à pas plus de trois mètres c'est comme si y avait une grande porte en verre entre moi et la table de cuisine, et qu'elle était fermée du côté de Lynn. On pourrait tout autant habiter dans deux comtés différents pour ce qu'on est proche tous les deux".

 

"Waiting for the End of the world": le narrateur chante du country blues dans un bar perdu au bord d'une route, la Dernière Chance, où les accidentés de la vie viennent trouver un peu de réconfort auprès de Rodney et d'un orchestre dont la seule obligation est de produire au moins une fois le standard Free Bird. "Je ne vais pas vous raser avec les détails des postes de prof que j'ai perdus, de la femme que j'ai perdue, de l'enfant que j'ai perdu. des erreurs ont été commises, comme disent les politicards. Le dernier principal qui m'a employé s'est arrangé pour que je ne puisse pas décrocher un seul boulot d'enseignant au nord de la forêt tropicale amazonienne. Mon ex-femme et mon gamin sont en Californie. Tout ce que je suis pour eux c'est une enveloppe avec un chèque à l'intérieur." Ne viennent l'écouter que les déshérités. " Rodney est sorti de l'Université de Caroline du Sud avec un diplôme de travailleur social. Il voulait rendre le monde meilleur mais le monde n'était pas intéressé. Sa carrière de travailleur social s'est terminée le jour où elle a commencé. Rodney avait emprunté un autocar paroissial pour emmener quelques jeunes défavorisés de Columbia à un match des Braves. A mi-chemin, les ados se dont mutinés. Ils ont frappé Rodney à coups de démonte-pneu, pris son argent et ses vêtements, et l'ont laissé nu et en sans dans un fossé."

 

Lincolnites: En ces terres du sud, pendant la guerre de Sécession, Lily est mariée à un partisan de Lincoln (un "lincolnite"), obligé de se cacher lors de ses rares permissions. Elle est surprise par un  rôdeur sudiste: "Vaughn monta sur la galerie, sans souffler mot. Pour la regarder de la tête aux pieds, Lily le savait. Elle rentra un peu le ventre pour cacher son état, encore qu'il trouverait ça meilleur s'il savait qu'elle était enceinte. Un homme pouvait penser ainsi par les temps qui couraient, se dit-elle. Lily observa Vaughn retourner dans sa tête les choix possibles, y compris celui qu'il avait certainement fini par considérer, qu'il pouvait aussi bien les avoir tous deux, elle et le cheval". Par ruse elle réussit à l'attirer dans un piège et le tue de sang-froid à l'aide de ses aiguilles à tricoter. Puis elle reprend tranquillement sa place sur la galerie et songe à sa vie lorsque la guerre sera finie.

 

 

Né en 1953 en Caroline du Sud, Ron Rash est l'auteur de recueil de poèmes, de nouvelles et de romans. Il est titulaire d'une chaire à la Western Carolina University. Burning Bright (Incandescences) a été récompensé en 2010 par le Frank O'Connor International Short Story Award. Chacune des nouvelles de Burning Bright déroule, en quelques temps forts, ces innombrables drames anonymes qui se situent dans les monts Appalaches (territoire anciennement confédéré) entre la fin de la Guerre de Sécession (1865) jusqu'à nos jours, en passant par la grande crise de 29. La plume de Ron Rash est minimaliste et truculente. Son style lapidaire n'est pas sans rappeler Ray Carver et son tropisme celui de Faulkner. Il appréhende une réalité violente et tragique, qui est peut-être celle du Sud traversé par les fantômes de la guerre et les ajustements impitoyables de l'économie de marché. Mais il s'attache à capter le moindre éclair d'humanité chez ses personnages enducis et rendus cruels par les épreuves, tels le fermier Jacob qui ferme les yeux sur le vol commis par la fille Hartley ou la veuve Marcie qui couvre le crime de son compagnon.