Littéralement, l'expression « péter un câble » ne veut à peu près rien dire. Pourtant, plus une journée ne s'écoule de son cours désormais incertain sans qu'une personne rencontrée n'ait « pété son câble » ou évoqué une tierce personne à qui il serait arrivé la même mésaventure. Il semblerait que l'on « pète un câble » pour de multiples et invraisemblables raisons. Les jeunes filles invitées à dévoiler leurs charmes et leur culture dans les émissions de télé-réalité, « pêtent leurs câbles » dans des pugilats dont elles émergent, ébouriffées. L'automobiliste rivé à son volant, après une journée où son n+1 (son patron!, « n+1 »est cependant plus neutre en ce qu'elle ne fait aucune référence à la lutte des classes et se contente de suggérer la relation hiérarchique présentée comme une préséance dans l'énumération) lui a exposé ses nouveaux objectifs de performance, coincé dans un bouchon urbain derrière un quidam (désigne un individu au comportement douteux) qui avance dans la file d'attente tel un escargot un jour de canicule, attendu à la garderie de l'école où par trois fois déjà dans le trimestre il a cherché son fils en retard, cet automobiliste, parfois, en arrive à « péter un câble ». Qu'on ne l'imagine pas toutefois descendre de voiture, soulever son capot et sectionner un câble de batterie! L'automobiliste en question fait rugir son klaxon, fronce les sourcils à s'essorer les sinus et, la vitre ouverte, envoie une bordé d'injures au quidam tout en se disant : « Ça n'avance pas plus vite, mais qu'est-ce que ça fait du bien ! » Quant aux jeunes filles, ébouriffées mais toujours furaxes, elles se lancent des chaussures à la tête et postent des selfies vengeurs à l'ortographe (presque) parfaite.

Une femme qui, après avoir découvert une infidélité de son mari, se met à fracasser les verres à cognac ou défénestrer le contenu de sa penderie, une telle femme « pète un câble », même si ce n'est pas pour les mêmes raisons que l'automobislite coincé dans un embouteillage. En publiant son livre « Merci pour ce moment », une certaine première dame aura sans doute voulu, elle aussi, verser de l'encre de Chine sur les cravates et piétiner les chemises blanches, quoiqu'elle le fît sans éclats de voix et en savourant sa froide vengeance. Ce qui prouve qu'il est possible de « péter un câble » en toutes saisons.

Mais il faut sans doute chercher les plus célèbres « pétages de câble » dans le théâtre classique. La princesse grecque Médée se voit délaissée par son époux Jason qui lui préfère la belle Créuse. Dans la tragédie de Corneille, avec une patience à toute épreuve, Médée entreprend d'empoisonner Créuse et commet un infanticide sur ses propres enfants qu'elle a eus avec Jason.

hermione

Hermione n'est pas mal non plus en « péteuse de câble ». Dans la tragédie Andromaque, Racine se délecte du courroux qui aveugle la princesse grecque, amoureuse du roi Pyrrhus, lequel est épris d'Andromaque, veuve du troyen Hector. Hermione, fille d'Hélène (qui fut cause de la guerre de Troie, de la fuite d'Enée après la chute de Troie, de la fondation de Rome par les descendants d'Enée et de la propagation du christianisme dans l'empire déclinant, la belle Hélène donc, sans qui nous se serions pas ce que nous sommes), est promise par alliance à Pyrrhus, fils d'Achille. Mais le dédain témoigné par ce dernier met la princesse grecque au comble de fureur. Hermione est hors d'elle, elle ne s'appartient plus, prisonnière d'un sentiment d'abandon qui envahit tout son esprit et duquel elle n'imagine aucune délivrance hormis la plus sombre vengeance. Cependant, au contraire de l'automobiliste qui s'acharne sur son klaxon et des jeunes filles télé-réelles qui s'acharnent sur leur vocabulaire, Hermione pousse une longue plainte digne de la Légende des siècles. Elle demande à Oreste (fils d'Agamemnon) de la venger de Pyrrhus en assassinant ce dernier, ce à quoi Oreste, amoureux, finit pas consentir. Ecoutons la :

Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure.

Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.

Tous vos retardements sont pour moi des refus.

Courez au temple. Il faut immoler ...

                                                     Qui?

                                                            Pyrrhus.

Et, plus loin:

Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné ?

Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée

Demande une victime à moi seule adressée;

Qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé,

Que je le hais, enfin, Seigneur, que je l'aimai?

Je ne m'en cache point: l'ingrat m'avait su plaire,

Soit qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père,

N'importe; mais enfin réglez-vous là-dessus.

Malgré mes voeux, Seigneur, honteusement déçus

Malgré la juste horreur que son crime me donne,

Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne.

Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain:

S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.

Ou encore:

Où suis-je? Qu'ai-je fait? que dois-je faire encore?

Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore?

Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais;

Ah, ne puis-je savoir si j'aime, ou si je hais?

Et je le plains encore? Et pour comble d'ennui

Mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui?

Je tremble au seul penser de coup qui le menace?

Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce?

Après mille hésitations, le malheureux Oreste revient vers Hermione, le crime accompli. Mais le « pétage de câble » de cette dernière prend une autre tournure:

Tais-toi, perfide.

Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide.

Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur,

Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.

Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie

As-tu tranché le cours d'une si belle vie?

Oreste, on s'en doute, proteste:

O dieux! Quoi? ne m'avez-vous pas

Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

Mais il n'est pas au bout de ses surprises:

Ah, (reprend Hermione de plus belle) fallait-il en croire une amante insensée?

Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée?

Et ne voyais-tu pas dans mes emportements

Que mon coeur démentait ma bouche à tous moments?

Hermione finit par s'immoler devant la dépouille du roi assassiné et Oreste sombre dans la démence (une autre façon de « péter un câble »)

Dieux, quels affreux regards elle jette sur moi!

Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi?

Eh bien, filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? ...

Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione:

L'ingrate mieux que vous saura me déchirer,

Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer. 

Lorsqu'une première dame - délaissée sans panache, certes- se venge d'un perfide en scooter, plutôt que de trucider l'infâme et répandre son sang sur le macadam, elle « pête son câble » en livrant des secrets d'alcôve et des petites phrases qui font grincer des dents. Chacun «"pête le câble » qu'il peut, mais la dame n'est pas Hermione, et l'infâme n'est pas Pyrrhus.

A relire Racine cependant, nul ne doutera que la langue française, depuis quelques temps déjà, a remisé sa Rolls Royce et roule désormais en scooter à l'ombre des abribus.