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En ce 9 mars, quelques centaines de milliers d'étudiants descendent dans la rue pour manifester leur opposition au projet El Khomri de réforme du code du travail. Ils sont conduits par des agitateurs professionnels (cf William Martinet-UNEF ou Benjamin Lucas-Mouvement des jeunes socialistes) qui scandent les antiennes désormais usées jusqu'à la corde: "Il faut stopper la dérive libérale ...", etc. Aussi le pays se trouve-t-il dans cette situation paradoxale où la contestation est portée par ceux-là mêmes qui ont mis au pouvoir les auteurs du projet contesté. Et cette situation est révélatrice d'un malaise profond: celle d'un pays en apparence impossible à réformer. 

Pourtant quelques chiffres suffisent pour évaluer l'ampleur du désastre français et certifier la nécessité de "faire quelque chose" La dette du pays s'élève à 2000 milliards d'euros (autant que le PIB). Le déficit public annuel voisine toujours les 4% du PIB, aux alentours de 80 milliards (cela signifie que le pays creuse sa dette d'autant chaque année). Les dépenses publiques annuelles sont estimées excessives de 100 miiliards d'euros par rapport à la moyenne européenne. La croissance annuelle reste très inférieure à 1% et six millions de personnes sont privées d'emploi. Alors même que le reste de la zone euro se redresse, tous nos indicateurs sont au rouge. Nos performances sont le signe d'un pays en déclin et en décrochage que seules de vigoureuses réformes sont à même de redresser.

Sans doute le projet El Khomri n'est pas le meilleur des projets. Sans doute eut-il été opportun que ce gouvernement qui s'était engagé à ne pas cliver et à mener tout projet dans la plus large concertation, fasse preuve de moins de précipitation et de plus de transparence. Mais l'opposition qu'il rencontre semble s'adresser avant tout au fait de réformer plutôt qu'à tel ou tel article dont il y aurait lieu de discuter les paramètres. Les électeurs médusés qui en 2012 avaient porté au pouvoir un président du "changement", manifestent aujourd'hui pour que rien ne change, pour que tout reste comme avant! Là réside le véritable paradoxe français. 

Peut-être ces électeurs ignorent-ils ce qui pourrait se produire si rien ne change? Aussi faisons un peu de prospective. Si rien ne change (dans le code du travail et dans les charges qui pèsent sur l'emploi), alors l'emploi marchand continuera à se détruire. Nous franchirons à moyen terme la barre des 6,5 millions de sans-emplois, puis de 7, même si les trafiquants de chiffres s'évertuent à en dissimuler l'évidence dans les statistiques du chômage. Par ailleurs, nous bénéficions aujourd'hui de conditions financières très favorables, mais celles-ci peuvent se déterriorer. La conjonction des deux phénomènes accentuerait le déficit public et contraindrait le pouvoir à faire des coupes sombres dans ce qu'on appelle le "social". Tout simplement, il n'y aura plus d'argent pour payer les retraites, l'assurance santé, l'assurance-chômage ... Par défaut de croissance, atonie des entreprises et assèchement de l'argent public, nous connaitrions très vite le genre de crise qui a frappé la Grèce. 

Il est dès lors regrettable qu'un gouvernement d'amateurs aux compétences incertaines joue aux apprentis-sorciers sur des dossiers qui exigent un doigté d'experts. Il est tout aussi regrettable que des forces politiques qui manient habilement les éléments de langage continuent de tenir des discours progressistes de "changement" tout en entretenant ses électeurs dans l'illusion d'un état-providence qui dispenserait de toute réforme.