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Le titre de ce (magnifique) recueil de nouvelles (récits?) est à prendre au premier degré: les boulets dont il est question furent tirés au début du siècle précédant et leur souffle continue de hanter les descendants de ceux qui furent meurtris, fauchés ou décapités.

Il faut beaucoup de tact et de retenue pour évoquer, à un siècle de distance, les événements tragiques de la guerre de 14. Sylvie Dubin ne triche pas: la guerre hante la mémoire des familles et elle se nourrit exclusivement de réminiscences et d'indices. Elle ouvre un vaste dossier par de petites fenêtres, souvent drôlatiques, donnant sur une époque qui, elle, n'avait rien de drôle. Ainsi en est-il de ce jeune correspondant de guerre (the tin nose shop) qui rencontre une désopilante remodeleuse de gueules cassées. Ainsi des scrupules épistolaires de la chaleureuse marraine qui accepte de marrainer un poilu dont elle partage les affres et les doutes sans jamais savoir à quoi il ressemble. "Non, exiger plus de retenue eût été méchant et inhumain. La bienséance? Le moral du soldat valait amplement une entorse à la morale. Si Charles la rêvait en amie de coeur, si cette imagination lui permettait de tenir, où était le mal? ... Du reste, le filleul ne dépassait pas les bornes de la convenance, et le fait de conclure son courrier en l'embrassant de tout son coeur ne signifiait pas nécessairement qu'il avait pour elle des sentiments ...". Ainsi de ce peintre plagiaire qui assiste au déraillement, dans la vallée de la Maurienne, d'un train fou de permissionnaires où périt l'artiste auquel il doit sa renommée. Ainsi du brigasier Merval (sur la terre comme au ciel) témoin du sacrifice des jumeaux Castor et Pollux à bord de leur nacelle d'observation. 

En treize nouvelles ciselées, Sylvie Dubin évoque les contours de la guerre à l'intérieur desquels il est aisé de deviner les drames, les trahisons, les lâchetés ou encore les actes de bravoure, mais surtout une prodigieuse résistance à ne pas céder à l'inhumain. Dans chaque nouvelle surgit comme un clin d'oeil un personnage d'une nouvelle précédente, et la plupart se retrouvent dans l'ultime (Bleu, blanc), laquelle évoque les querelles de clocher de la commune de Merlet-Font (dont l'auteure revendique l'ascendance), où deux factions s'affrontent pour ériger un Monument aux morts. "L'époque avait deux ambitions: honorer les morts et refaire les vivants. Elle pouvait aisément satisfaire la seconde, encore que la Patrie, vidée de ses jeunes pousses, manquât de bras pour cette besogne, voire de jambes et du nécessaire y afférent. Ceux qui étaient rentrés, et à peu près entiers, n'eurent pas besoin d'incitation de l'Administration: la France se repeupla cahin-caha. Honorer les morts s'avéra autrement difficile ..."

Honorer les morts! J'ai lu ce recueil pendant que la presse rendait compte de la pitoyable mascarade autour d'un concert de rap en marge de la commémoration de la bataille de Verdun. Or tout hommage suppose une extrême retenue. Toujours la litote est préférable à l'euphémisme.  Sylvie Dubin nous offre un recueil aux allures de coffret de diamantaire. Loin des postures et des faux-sembants, non seulement elle honore les mo(r)ts avec le respect qui leur est dû, mais elle sait en plus faire revivre leur meilleure part d'humanité.