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Le rituel est à présent rôdé. La rentrée est faite, les cartables s'épaississent des premiers devoirs ou des supports pédagogiques pour les langues étrangères (?) que le ministère de l'Education Nationale estime obligatoires. La journée du patrimoine prend place entre les derniers jours de l'été et les premiers frémissements de la rentrée sociale et politique. La très hussarde loi El Kohmri est encore présente dans les esprits qui rêvent d'en découdre et qui n'en ont pas assez décousu, et les primaires de la droite annoncent le dernier acte d'un quinquennat qui n'aura été qu'une longue et fastidieuse primaire de gauche.

 

Il faut bien une journée du patrimoine pour renouer avec une histoire Bx_2016_8

que l'actualité relativise un peu plus chaque jour et dont l'Education Nationale subordonne l'enseignement à l'acquisition des rudiments du "vivre-ensemble" (que je persite à écrire avec un tiret et des guillemets). C'est dire que l'histoire n'est plus une priorité, mais il y a foule devant le Grand-Théâtre de Bordeaux, en ce dimanche matin de Patrimoine. Une foule de jours de grande kermesse et, malgré moi, j'en arrive à définir le profil type du badaud qui se pique de patrimoine: en apparence le Grand-Théâtre n'intéresse pas les enfants de la diversité, à moins que le Grand-Théâtre ait des allures trop "gauloises". Le "vivre-ensemble" est encore à sens unique.

Il n'a pourtant été inaugré qu'en 1780. Le XVIIIème siècle lançait ses derniers feux, la ville de Bordeaux prospérait grâce au commerce triangulaire et la perfide Albion n'avait pas encore songé à imposer son blocus continental. La reine Marie-Antoinette était éclaboussée par l'affaire du Collier tandis que Voltaire et Rousseau finissaient de remettre leurs âmes impertinentes à ce Dieu dont ils avaient creusé la tombe. La Révolution française vint-elle perturber les premières représentations? Elle était avant-tout parisienne, même si le tristement célèbre Comité de Salut Public dépêcha sur place quelque zélé coupeur de têtes: il fallait bien montrer de quel bois on se chauffe à ces Girondins qui osèrent évoquer une alternative au jacobinisme renaissant des cendres du colbertisme.

Bx_2016_10L'architecte Victor Louis en conçût l'ouvrage qui déploie ses arcanes, vestibules, loges, escaliers et salle de spectacle derrière une façade aux douze colonnes corynthiennes surmontée d'une terrasse où trônent douze élégantes statues néo-grecques, trois déesses et neuf muses, toutes issues de l'atelier du sculpteur Pierre-François Berruer (Terpsychore est assurément la plus gracieuse des statues mais peut-être n'ai-je pas assez contemplé les autres). L'administration du Grand-Théâtre impose un circuit de visite qui commence dans le majestueux vestibule lequel conduit au grand escalier central. Celui-ci se divise en deux volées à mi-hauteur et faisait office, au grand siècle, de lieu des élégances de la ville.

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La monarchie voulut le Grand-Théâtre, mais c'est la bourgeoisie de la Restauration et de la seconde République qui en gravit les marches, les uns ferrus de musique emportant livrets et partitions sous le bras, les autres seulement soucieux de paraître, armés de contrats dont il discuteraient des clauses à l'entracte. Tous cependant en frac, livrée, costume, robes longues ou crinolines, on ne va pas au Grand-Théâtre comme au Jeu de Paume ou au Cirque, il s'y produit des instants de sublime résonnance où Dieu sans doute a quelques regrets d'avoir cédé sans coup férir la place aux mécréants. On dit que Franz Liszt y donna un concert, Jeux d'Eau non pas à la villa d'Este mais dans le Port de la Demi-Lune. La Callas en revanche n'eut pas une vie assez longue pour honorer la voûte de son envoûtante présence. La salle de spectacle peut accueillir 1114 mélomanes qui réussissaient à faire silence à l'unisson tandis que les envolées lyriques s'élevaient dans le dédale des corridors et se glissaient dans les anfractuosités de la pierre de taille conchylicole: une oreille attentive sait en deviner l'écho encore persistant.   

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Les visiteurs de la journée du patrimoine, quant à eux, n'ont pour la plupart jamais assisté à un spectacle au Grand-Théâtre. Trop de divertissement les en détourne: Madona ou Goldmann font rugir les décibels au Zénith ou au Palais des Sports, où nul livret n'est nécessaire (ni souhaité). Les visiteurs avancent le long des cordons de balisage, sous le crépitement des selfies et la bonne garde des employés qui en régulent l'écoulement. Ils traversent la "salle des peintres", perchée au-dessus de la salle de spectacle, aujourd'hui dévolue à un atelier de couture où exercent les derniers rescapés de la délocalisation de l'industrie textile. Ils redescendent et passent à côté d'un colimaçon dont la perspective, d'en bas, fait penser à l'oeil bleu d'un cyclone, puis entrent dans la salle des spectacles dont le lustre aux cristaux de Bohème et au poids respectable de 1200 kilogrammes brille de mille éclats.

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En quittant le Grand-Théâtre, ils croisent d'autres visiteurs qui se pressent à l'entrée, présentant sacs et cabas à des vigiles dont la présence désormais banale n'en rappelle pas moins que, régulièrement, des barbares saccagent les joyaux de l'art et de l'architecture; les Vandales et les Huns ceux de la Rome antique, les sans-culottes les façades des cathédrales gothiques, et d'autres barbares plus actuels les vestiges de la prestigieuse Palmyre. Mais le Grand-Théâtre n'est-il pas à l'abri de notre inoxydable république?