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Mais il n'en sait rien encore. Emmanuel Macron fête son excellent score à la Rotonde et croit en sa victoire. Il affrontera une Marine Le Pen à laquelle le fameux front républicain fera barrage ainsi que le répètent à l'envi journalistes et commentateurs, lesquels voient en elle le seul danger menaçant la République. Avec 20% des voix, l'intrépide et obstiné François Fillon est éliminé de la compétition. Les affaires et les costumes ont révélé une contradiction entre ses attitudes et la vertu républicaine dont il avait fait argument électoral. Il en a été privé des quelques pourcents fatals et a privé son camp d'une victoire que le désastre du quinquennat Hollande donnait pour acquise. Il faut croire que les fins stratèges de l'entourage de l'actuel président savaient où porter la calomnie.

Cependant, et quand bien même François Fillon eût accédé au second tour, le fait remarquable de cette élection me semble être le score particulièrement élevé des candidats dits d'extrême gauche. Madame et messieurs Artaud, Mélenchon, Poutou et Hamon totalisent quelques 28% des suffrages d'une élection où l'absention a été modérée. Pour qui veut bien se souvenir, il s'agit là du score du parti communiste à l'issue de la seconde guerre mondiale. Les lignes communiste et socialiste, brouillées par le Programme Commun de 1981 sont à nouveau distinctes. Le quinquennat de François Hollande aura rendu aux frondeurs et à ses anciens soutiens les marges de manoeuvres qu'ils avaient sacrifiées sur l'autel du pragmatisme mitterrandien.

Il convient du reste de ne pas se contenter de l'étiquette quelque peu flatteuse d'extrême gauche, laquelle est parée de toutes les vertus du progrès et de l'humain d'abord. A la question de savoir quels remèdes apporter au chômage et aux maux qui affectent le navire France, Mélenchon en tête, avec sa verve tribunicienne, recommande avant tout le renforcement de l'Etat-Providence et l'augmentation de la dépense publique. Le quatuor reste en général plus évasif sur les recettes correspondantes. On verra, dit-il, l'emploi public non marchand ayant à ses yeux les mêmes vertus que l'emploi marchand productif. Athée (de façon sélective), progressiste, internationaliste et interventionniste, le quatuor retrouve les accents d'un néo-marxiste qui ne dit pas son nom et omet soigneusement de mentionner les goulags et autres procès de Prague qui  ont toujours accompagné les expériences collectivistes. A croire que les gens n'apprennent rien de l'histoire!

Le navire France quant à lui navigue dans les eaux de la concurrence internationale la plus rude, parmi une flotille européenne soumise à bien des aléas et des tiraillements, sous le commendemant d'une Allemagne qui donne le la et le cap. Or la concurrence implique une obligation de compétitivité. Pour le navire France, cela signifie des réformes courageuses, notamment la libération de l'esprit d'entreprise et la réduction significative des dépenses publiques. Il est à remarquer à cet égard que, non seulement le seul candidat porteur de ces réformes est éliminé au premier tour, mais de surcroît les forces qui s'opposent (vigoureusement) à toute réforme représentent quelques 28% du corps électoral, sans compter celles qui ont rejoint les lignes frontistes.

Face à la crise et au chômage, l'Allemagne - la luthérienne et industrieuse Allemagne de Schröder - s'est imposée des réformes courageuses qui l'ont hissée en tête de la flottille européenne, mais la France - sans-culottes et sans vergogne - oppose un refus catégorique et ne cesse de monter sur la barricade. Les lignes n'ont pas beaucoup bougé depuis soixante dix ans, à croire qu'il faille une conflagration pour que les esprits acceptent les remises en question. Et ce raidissement est sans doute ce que cette élection a révélé de plus inquiétant. Le navire France n'est pas prêt pour changer de voilure, il veut garder sa vieille machinerie et navigue à vue en un océan parcouru de requins aux stratégies à long terme.

Il ne sait pas encore que l'eau s'engouffre par vagues entières par la brèche ouverte dans sa coque fragile et que l'inclinaison de la ligne d'horizon ne procède nullement d'une illusion d'optique mais de la gîte de son bastingage.