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"TOMBER DES NUES, ce fut l'expression qui me vint à l'esprit lorsque j'ai atterri à L.A.", ainsi débute le livre Ville des Anges (en allemand: Stadt der Engel oder the overcoat of Dr. Freud) paru en 2010 aux éditions Suhrkamp, Berlin, sous la plume de la romancière allemande Christa WOLF. Au fonctionnaire des douanes qui, dubitatif, examine son passeport, elle répond: "Yes, East Germany!" Nous sommes au début des années 90, le Mur de Berlin est tombé, l'ancienne RDA d'où la romancière est originaire est réunie à l'autre Allemagne. "Are you sure this country does exist?", insiste le fonctionnaire, et la romancière de répondre: "Yes, I am", "même si le réponse correcte eût été no, et moi, pendant la longue attente de mes bagages, je ne pus m'empêcher de me demander si cela valait vraiment la peine de me rendre aux Etats-Unis avec ce passeport encore valide d'un pays qui n'existait plus, à seule fin de déconcerter un jeune fonctionnaire des douanes aux cheveux roux."

Que vient faire à L.A la romancière allemande? Au fil des pages, le lecteur apprend qu'elle a bénéficié d'une bourse de recherche et le livre se présente en quelque sorte comme le journal de bord des rencontres qu'elle y fait, notamment au sein de la diaspora allemande. Il est question aussi des échanges épistolaires avec une mystérieuse L. émigrée aux Etats-Unis, à une époque où le destin des deux Allemagnes était scellé. "Qu'aurait donc été la vraie vie dans la bonne si, à la fin de la guerre, nous étions encore parvenus, avec notre convoi de réfugiés, à franchir l'Elbe, vers laquelle nous nous dirigions avec les dernières forces de nos chevaux de trait? Est-ce que, dans d'autres conditions, les vraies, je serai devenue quelqu'un d'autre? Plus intelligente, meilleure, sans culpabilité? Mais pourquoi ne puis-je toujours pas vouloir souhaiter échanger ma vie contre cette autre, plus facile meilleure?", n'a de cesse de s'interroger la narratrice qui tente de faire le bilan de ces années de plomb. "Tu serais continuellement et impitoyablement questionnée sur ce qu'avait bien pu représenter ce pays déglingué pour qu'on verse une seule larme sur lui. A part des machines bonnes pour la casse et des rapports d'espions, que pouvait-il donc apporter à la grande, riche et libre Allemagne?" , tout en gardant à l'ex-RDA une fidélité de coeur: "A un moment donné, cette phrase a pris forme: Nous avons aimé ce pays. une phrase impossible, qui n'eût mérité que railleries si tu l'avais prononcée."

Peu à peu cependant émerge la raison de ce long séjour californien qui, en dépit des apparences n'a nullement pour objet de produire une chronique américaine. Peu après le TOURNANT (die Wendung?), la chute du Mur de Berlin et la réunification, apparaît toute l'ampleur de la pieuvre STASI. Rappelons-nous, la STASI, service de renseignement et de police de l'état dont nul ne connaissait les ramifications. La STASI possédait un dossier sur chaque citoyen de l'Allemagne de l'Est. Chacun tenait, chacun était tenu par la barbichette, tous à la merci des fonctionnaires de l'état et des petits services qu'il avaient à leur demander. Tous les petits travers des uns et des autres étaient soigneusement notés et exploités (addictions au jeu, à la drogue, au luxe, à la luxure ...) Chacun était devenu l'espion de son voisin, de son cousin, de son conjoint. Mais le TOURNANT a subitement mis en lumière toute cette activité souterraine. Les dossiers de la STASI sont mis à la disposition des citoyens, un décret permet à chacun de consulter les monceaux de documents dilatoires accumulés sur son compte. Christa Wolf prend connaissance de ceux qui la concernent et sans doute, prend-elle alors conscience de quelque chose. "Je me suis trompée en pensant que l'état où je vivais, la RDA, en dépit de ses défauts manifestes, que j'observais intensément et que j'éprouvais personnellement, était réformable et pourrait durer", confie-t-elle au cour d'une interview accordée au Nouvel Observateur en 2006.

Elle évoque les documents et les secrets que chacun s'efforçait de dissimuler le plus longtemps possible, "tous ces petits paquets qui étaient cachés pendant des années dans un coffre, ..., des sacs de voyage remplis de ... manuscrits, de journaux intimes qui ne devaient pas tomber entre leurs mains, et quand ces petits paquets reposaient là dans leur cachette bien précaire, c'était le signe que tu pensais ne courir aucun risque". Espoir bien fragile car, à la moindre alerte, "Il fallait déménager les documents, ... des amis devaient être prêts à les accueillir chez eux sans poser de questions sur leur contenu, ... et l'on se trouvait dans l'obligation de convenir de mots de codes que l'on prononcerait au téléphone au cas où, et qui devaient déclencher des actions de sauvegarde."

Les certitudes d'une vie sont ébranlées et, comme une prémisse annonciatrice, Christa Wolf est terrassée par une crise cardiaque 4 jours avant la chute du mur, elle se trouve alors sur Alexanderplatz, dans une manifestation pacifique à propos de laquelle, dans la même interview, elle racontera que "de jeunes officiers de l'Armée populaire ... avaient collecté les munitions de leurs soldats quand les gens ont convergé en masse vers le Mur, là où ils étaient de service: pour que rien n'arrive." Car le Mur s'effondre et la boîte de Pandore s'ouvre, la fonctionnaire qui donne accès aux archives de la Stasi révèle aussi les comptes rendus ... faits par Christa Wolf elle-même sur le compte de tiers de sa connaissance, trente ans plus tôt, une activité que sa mémoire avait occultée. Ils sont rendus publics et la romancière en est éclaboussée, controversée, poussée par ses amis à prendre un peu de recul. Christa Wolf qui pourtant avait pris ses distances dès 76 avec le régime de la RDA apparaît en complice de la chape de plomb qu'elle a dénoncée.

"TOMBER DES NUES", dit-elle en incipit, et sans doute tombe-t-elle des nues à tous les sens du terme. Ville des Anges est présenté comme un roman, il est en réalité le journal, le diary, d'une romancière qui tente de remettre un peu d'ordre dans sa vie et ses représentations du monde, chahutées et mises à mal, et qui n'y parvient pas vraiment. L'invocation de l'overcoat of Dr Freud fonctionne comme un paratonnerre mal raccordé ou comme une peau de chagrin. Au cours de son séjour californien, elle invoque de célèbres exilés, Thomas Mann et Bertholt Brecht notamment, elle croise d'innombrables personnages, exilés ou descendants d'exilés ayant fui le nazisme sans que jamais pourtant les anecdotes qui fourmillent à leur propos ne se tissent en récit. A Los Angeles, Christa Wolf n'est pas disponible, tels un Jim Harrison ou un Richard Ford, elle est hantée par les décombres de sa foi en un pays (l'ex-RDA) qu'elle avait vu comme absolution de l'Allemagne hitlérienne et espoir d'un monde meilleur. "C'est seulement lorsqu'une vieille camarade, juive, qui avait longtemps vécu en émigration, vous a reproché d'une voix tremblante ... de vouloir à nouveau des camps de concentration, que vous vous êtes tus, il n'y avait rien à dire, et tu as compris que l'affaire était désespérée."

Christa Wolf n'en est pas moins une plume somptueuse et le livre regorge de pages lumineuses. La citation qui suit est à la fois révélatrice des réflexions de la romancière sur l'art du récit et, sans peut-être qu'elle s'en soit rendue compte, de la Némésis (à propos de l'épisode de la collaboration) à laquelle elle a consenti et sans laquelle son oeuvre n'aurait pas vu le jour de la même façon. "Il y a plusieurs fils de la mémoire. La mémoire du sentiment est la plus durable et la plus fiable. Pourquoi en est-il ainsi? En a-t-on un besoin particulièrement pressant pour survivre?  Dans l'envie de raconter il y certainement aussi celle de détruire, qui me rappelle l'envie de détruire en physique, à propos de laquelle j'ai lu un article dans la presse sous le titre Téléportage pour non-débutants. Des chercheurs en physique quantique sont donc parvenus à ce que les atomes séparés par une grande distance se chuchotent quelque chose, transposent l'état originel d'interférence de l'atome A à l'atome B, quoi que cela puisse signifier. Mais ce qui me fascine le plus, c'est d'apprendre que le physicien, en effectuant la mesure, détruit l'état originel. Cela soulage presque ma conscience car le narrateur, lui aussi, détruit inévitablement un état originel en se contentant d'observer les êtres humains et en transposant sur le papier insensible ce qui semble se dérouler entre eux. Mais cette envie de détruire, me dis-je, est contrebalancée par l'envie de créer, qui fait surgir du néant de nouveaux personnages, de nouvelles relations. Et ce qui précédait a été effacé."

Je n'en reste pas moins un inconditionnel de titres tels "August", "Kassandra", "Ce qui reste" ou encore, "Un jour dans l'année, 1960-2000" pour ne pas nourrir la même attente vis à vis de "Ville des Anges". Je referme cependant le livre avec un sentiment d'inachèvement.