La question qui se pose aux écrivains contemporains (en dehors des poids lourds qui sont adossés à une renommée médiatique soigneusement entretenue) est celle de la raréfaction de leur lectorat. Non que la qualité de leurs écrits se soit détériorée, mais les lecteurs qui, il y a quarante ans, ne rataient pas une émission d'Apostrophes et se donnaient rendez-vous dans les bibliothèques, se réfugient désormais sur les réseaux sociaux et s'abîment les yeux sur les séries B. Cette défection est aggravée par un phénomène plus inquiétant encore. Il entre désormais en ligne de compte un public qui non seulement ignore leurs écrits mais les tient pour impies, inconformes à une soi-disant vérité révélée dont il se proclame le témoin. Aussi, le défi qui se pose aux écrivains est celui du refus grandissant, non de leurs écrits, mais de la littérature même comme discipline d'émancipation et d'Aufklärung. Mais au lieu de questionner cette question, beaucoup d'écrivains se livrent à une gymnastique incantatoire pour éviter de les aborder, tant est pesante la chape de plomb qui interdit de questionner la compatibilité des religions avec l'art de vivre occidental.

salman rushdie