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Manchester, le 22mai 2017 au soir, à l'issue d'un concert de la chanteuse Ariana Grande, très populaire parmi la jeunesse mais dont le sexagénaire que je suis découvre le nom. Un attentat, feint-on dans un premier temps de s'étonner, comme si l'hypothèse d'un accident, imputable à quelques adolescents ayant oublié un lot de pétards mouillés ou à la rupture accidentelle d'une conduite de gaz, était plausible! Les premiers commentaires dissimulent mal le regret que ce ne fût pas un accident, tant les commentateurs savent déjà, en leur for intérieur, de quoi il s'agit réellement. Les mimiques et les non-dits en disent bien plus longs que les propos faussement lénifiants. Lorsque la terrible réalité ne peut plus être dissimulée, lorsqu'il est manifeste qu'un individu chargé d'explosifs s'est fait sauter parmi la foule, Theresa May, premier ministre, livre son indignation protocolaire, elle "n'arrive pas à comprendre comment quelqu'un peut s'en prendre à des enfants". Pour Angela Merkel, il est de même "incompréhensible que quelqu'un puisse se servir d'un concert pop pour tuer et blesser". L'une et l'autre pourtant savent ce qui, dans un passé récent, s'est produit à Paris, Bruxelles, Berlin et Londres, elles savent aussi que des attentats de cette nature ne sont pas le fait d'extrémistes catholiques en mal de chant grégorien ou de bouddhistes ayant égaré leur moulin à prières, elles savent même très bien à qui sont imputables ces attentats qui ne sont pas signés et elles s'abritent derrière les lenteurs de l'enquête pour ne pas avoir à les nommer. Elles ont l'intelligence nécessaire pour faire des liens entre des faits qui présentent tant de similitudes, mais elles feignent d'en découvrir l'existence. Et si "si mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde" (Albert Camus), on frémit en pensant à ce qui arrive lorsqu'on ne les nomme pas du tout, lorsque par peur par lâcheté ou par confort on se refuse à les nommer. En attendant les résultats de cette enquête qui nous révélera ce que nous savons déjà, Anne Hidalgo prévoit l'extinction protocolaire de la Tour Eiffel, pour laquelle il conviendrait dans l'avenir d'envisager un éclairage clignotant, mais se refuse à l'annulation des concerts programmés dans la capitale, car "ils n'auront pas notre haine" et continuer à faire la fête est la meilleure façon de leur faire comprendre qu'ils n'ont pas gagné. En attendant, encore, quelques centaines de familles supplémentaires sont marquées par le deuil ou les blessures de l'un de ses membres, et les faire-parts de compassion et de condoléance qui affluent de partout leur deviennent insupportables tant ils puent la mauvaise foi de ceux qui ne sont pas touchés dans leur chair. Mais de plus en plus nombreux sont ceux qui se disent, combien de temps encore allons-nous nous faire tirer comme des lapins? Combien de temps encore considérerons-nous que ce n'est qu'un problème de police et de sécurité civile? Je termine ce billet en songeant que la chape de plomb qui pèse sur les esprits est si forte que moi non plus, par crainte peut-être des moteurs de recherche indexés sur certains mots, je n'ai pas réussi à nommer les auteurs de ce nouvel attentat. Et je me dis, est-ce qu'ils n'ont pas déjà gagné?