macron

Il reste évidemment des inconditionnels, nombreux de surcroît, militants voire aficionados. Ils ne jurent que par le "renouveau" de la classe politique, le "dégagisme" qu'ils feignent de prendre pour un coup de torchon sur une table encombrée mais qui n'est que la conséquence de leur incapacité à remettre de l'ordre dans un monde politique gangrené de désordre. Cependant l'édifice commence à se fissurer. Après les effets de communication et de manches, les bataillons de la macronie entrent "dans le dur" comme on dit (parce qu'on a oublié l'usage de l'expression : épreuve de vérité). Je me limiterai à quelques florilèges : après le colonialisme présenté comme "crime contre l'humanité", l'approximatif discours à propos du Vel d'Hiv' et des responsabilités historiques, puis la découverte d'un déficit budgétaire plus grand que prévu et l'impréparation des contre-mesures, sans parler du grossier recadrage budgétaire qui entraîne la démission du chef des armées et son alerte quant à leur efficacité, etc. La liste (des couacs, autre néologisme auquel je préfère: fausses notes) est déjà bien longue pour une période aussi courte. Elle témoigne de beaucoup d'amateurisme (et peut-être d'arrogance). La parole élyséenne censée intervenir avec retenue, dans la stratégie et le long terme, censée incarner cette hauteur qu'elle a reproché au précédent locataire de l'Elysée de ne pas avoir eue, cette parole s'emballe. "Je suis votre chef!", vitupère notre président, inconscient du fait qu'affirmer ainsi son autorité, c'est déjà faire l'aveu de ne plus la détenir (la potestas n'est pas l'auctoritas). Diable, mais que se passe-t-il donc en Macronie?
Peut-être le fameux "renouveau" a-t-il été un peu excessif? Peut-être les apprentis-sorciers du macronisme se sont-ils débarrassés d'outils, tels des mécaniciens amateurs qui jettent le delco d'une voiture parce qu'ils ne savent pas à quoi il sert et qui s'étonnent qu'elle ne démarre plus? Des chroniqueurs ont évoqué un conflit générationnel semblable à celui qui se révéla au cours de mai 68. Les bataillons d'élus, députés, conseillers et attachés de tous ordres présents parfois depuis plusieurs décennies ont été, au cours de ces élections, balayés par une impatience juvénile à bien des égards compréhensible. Peut-être les ainés sont-ils responsables d'avoir trop longtemps occupé les fonctions et de ne pas avoir préparé leur succession. Ils ne peuvent de surcroît faire état d'un bilan flatteur: la France est au bord du gouffre économique et aux bord de l'implosion communautaire. Emmanuel Macron a eu beau jeu (et c'est aussi son génie) d'avoir pressenti ce tournant historique et de proclamer "place aux jeunes!" avec une étiquette mobilisatrice (En marche) et dans une formule new-look consistant à postuler la fin du clivage droite-gauche (de même que Fukuyama proclama la fin de l'histoire, théorie dont nous sommes aujourd'hui revenus!). Même s'il a sans doute un peu été aidé par l'éviction de son véritable adversaire, François Fillon, lequel pour le moins a manqué d'opportunisme!
"Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait!" dit un vieux proverbe que la modernité prétend remiser aux oubliettes. François Hollande a fait la preuve de son impuissance, mais E Macron montre qu'il ne sait pas tenir son rang face au général de Villiers ni même face aux Comoriens ou aux femmes africaines! Son accession au pouvoir coïncide de surcroît avec un autre événement, certes diffus mais inéluctable, puissant tel un rouleau compresseur, à savoir l'avènement des nouvelles technologies. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère et "l'homme nouveau" est branché, connecté, équipé d'une oreillette par où des communiquants lui soufflent des éléments de langage sans lesquels il tiendrait des propos ahurissants (cf: le commentaire sur "ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien"). L'homme nouveau n'apprend pas, il télécharge, il consulte, il lit des notes qu'il oublie aussitôt. Sa mémoire immédiate est surdimensionnée mais au détriment de sa mémoire profonde. Il n'a pas de maître, il est bardé de didacticiels et d'applications à DLUO réduite. Il ne regarde pas s'éclore les fleurs, il appuie sur un bouton, il clique, afin que, par l'opération du Saint-Esprit et de quelques giga-octets, les fleurs éclosent. Et si elles ne le font pas, il procède à un retour d'expériences ainsi qu'à une recherche de responsabilité de défaillance dans la chaîne du réel.
Les logiciels, didacticiels et outils ne sont pas en cause mais ils ne donnent que ce qu'ils peuvent donner. Cependant ils anésthésient l'intuition, laquelle consiste écouter un général qui dit que l'armée est exsangue et à se garder de mettre des loups dans les bergeries ("homo hominum lupus"!). Peut-être l'erreur la plus grande des ainés a-t-elle consisté à laisser croire à leurs cadets qu'ils y arriveront sans transmission, sans lent apprentissage! Platon était réservé quant à l'usage de l'écrit lequel à ses yeux affaiblissait le pouvoir de transmission orale des maîtres et peut-être l'épreuve la plus grande qui attend ce quinquennat est de confronter une génération nouvelle, largement impréparée, à l'épreuve du réel sans qu'elle ne songe à tempérer ses ardeurs par la pondération des ainés.
Le portait officiel présente notre président avec le Rouge et le Noir en arrière plan. Selon la rumeur, il s'identifierait au héros Julien Sorel, avide d'en découdre et de conquérir le monde. Peut-être aurait-il été bien avisé de poser à côté du roman de Stendhal les Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle, empereur, stoïcien, et homme le plus puissant de son temps.