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La triomphale entrée du gladiateur Neymar au club de football le plus prisé de la capitale déferle sur les réseaux sociaux et dans les espaces médiatiques d'où sont chassées les bruits précédents, notamment celui de ce malheureux sms d'une chargée de communication de l'Elysée selon le(la)quel(le) "la meuf est dead".
La "meuf" en question n'est autre que la regrettée Simone Veil, décédée le 30 juin dernier, à propos de laquelle le Président Macron a prononcé un éloge funèbre dont l'esprit se situe aux antipodes de celui du sms de sa chargée de communication. Cette dernière s'est du reste empressée d'en nier l'authenticité mais, dans une interview accordée à l'Express, elle n'en affirme pas moins assumer "parfaitement de mentir pour protéger le président". Faut-il pour autant jeter la pierre à cette dernière?
Le sms a soulevé des torrents d'indignation. Pour les uns il était tout simplement impensable d'évoquer en ces termes une grande figure de la cause des femmes. Pour les autres, l'indignation était irrecevable car motivée par une soi-disant forme de racisme à l'encontre de la réussite de la femme noire auteure du sms (cf quotidien Le Monde). Pour le chroniqueur David Desgouilles (Figaro), il n'y a pas lieu de condamner cette dernière car le propos aurait été tenu au cours d'un échange privé non destiné à publication. Non sans raison, il dénonce l'intrusion d'une certaine police de la pensée laquelle, de moins en moins, respecte les espaces privés, à l'image de l'amendement de la loi de moralisation qui frappe d'inéligibilité toute personne condamnée pour des propos ceci, des propos cela.
Cependant, verba volant scripta manent! Tout oral que soit l'esprit d'un sms, sa forme n'en est pas moins écrite et la chargée de communication ne pouvait pas ignorer que les amis de circonstance qui bourdonnent autour de l'Elysée peuvent à l'occasion faire un usage public d'une confidence écrite. Que la rumeur s'en empare n'a donc rien d'étonnant. Qu'il y ait autour des sphères du pouvoir, mais aussi du football, du showbiz, etc, des paparazzis et pseudo chargés d'information qui, telles les Erynnies de Sophocle, tourmentent les vivants, n'a rien d'étonnant non plus. Cependant, ce qui l'est plus encore, c'est l'invocation de l'excuse du privé!
Au nom d'une certaine dichotomie (public-privé), un même événement, une même question, seraient traités de manières différentes et antinomiques. En public, ce sont des références avérées et des éléments de langage policés, de vrais accents de sincérité et des silences étudiés. En privé, on se lâche, ce qui est une autre façon de dire qu'on se permet des grossieretés qu'on s'interdirait en public. Le chargée de communication de l'Elysée n'a rien fait d'autre que se lâcher, c'est sa seule faute. En même temps, les personnes qui se lâchent, peu ou prou, disent la vérité, une certaine vérité. Ainsi est-on fondé à soupçonner qu'à l'Elysée, ce qu'on pense de Simone Veil se rapprocherait plus du malheureux tweet que du discours présidentiel tenu en grandes pompes et en toute sincérité.
La dichotomie (public-privé) a bon dos du reste et son invocation relève sans doute du syllogisme. On lui demande de couvrir autre chose à propos de quoi il y a tout lieu de s'étonner voire de s'alarmer. La dichotomie est installée dans l'esprit même des responsables politiques et des communiquants. Une partie de leur esprit, la partie infra, utiliserait des outils mal affutés et manipulerait des représentations et des concepts grossiers (non dégrossis), dépourvus de respect et de considération. Les femmes y seraient des meufs. On ne sait à quelle sauce seraient mangés les opposants et les contradicteurs de toutes sortes. On sait en revanche que "les formes préservent de la barbarie" (Benjamin Constant) et que l'absence de formes (en quoi consiste la grossiereté) conduit à une grossiereté de raisonnement et à des schématisations réductrices et dangereuses. L'autre partie de l'esprit, le surmoi politique, serait chargée de donner le change et il y a diablement de quoi faire en la matière. Du reste, certains hommes politiques ne se risquent plus à des prises de parole (encore une expression emblématique de la distance par rapport à la parole qu'en vérité on ne prend pas mais qu'on énonce et qu'on délivre) sans oreillettes par lesquelles les consultants débitent des fragments de discours tels les souffleurs qui volent au secours des acteurs sur les planches. Ainsi devrait-on à une absence ou une panne d'oreillette ce propos sybillin selon lequel, dans une gare, on rencontrerait des "gens qui ont réussi et d'autres qui ne sont rien."
Peu importe, s'exclament d'aucuns, pourvu que les dossiers avancent! L'efficacité avant tout! Nous sommes cependant au regret de devoir rappeler que Simone Veil n'est pas une meuf, de même que les pauvres ne sont pas des "sans-dents" et que les poilus de quartorze n'étaient pas "de la chair à canon". On peut tenir, en privé, des propos concernant la pauvreté, mais lorsqu'une ex première dame nous dit en quels termes on évoque, là-haut, les pauvres, on a une petite idée de l'estime en laquelle ils sont tenus par ceux-là mêmes qui prétendent les défendre. De même, dire que "la meuf est dead" fait penser moins à un hommage sincère qu'à une tâche supplémentaire sur un semainier déjà bien chargé.
La grossiereté cependant n'est pas un crime, son exercice échappe aux filets de la police de la pensée. La grossiereté se dégrossit par la culture, l'exercice de la philosophie et de la conversation, la fréquentation de personnes qui ont une fois pour toutes renoncé à ce détestable usage consistant à claquer les portes et d'élever le ton. D'une certaine façon, il convient de savoir gré à la chargée de communication de l'Elysée de son sms malheureux. Sans le vouloir, elle nous renseigne sur des usages qui sont en train de se banaliser dans les sphères du pouvoir et dont les pratiques pourraient se révéler délétères si des vents mauvais venaient à se lever.