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Stefan Zweig s’est donné la mort en 1942, à Pétropolis au Brésil, où il s’était réfugié pour fuir l’Europe nazie. Dans sa dernière lettre, il fait état de l’épuisement de ses forces, de sa grande lassitude et de la solitude dans laquelle le contraint ce long exil dont il ne pressent pas la fin. Il est vrai que l’effondrement de la monarchie austro-hongroise en 1919 (cf les belles pages de Die Welt von gestern, consacrées au départ en exil de l’empereur Charles II, oeuvre dont le manuscrit a été remis à l’éditeur la veille du suicide) et l’avènement du nazisme en Europe avaient de quoi bouleverser plus d’un esprit sensible et clairvoyant.  
La lecture d’Amok, après celles de Lettre d’une inconnue ou encore de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, m’invitent cependant à considérer les choses différemment.  Il est pas improbable qu’un fin lettré comme l’était Zweig, juif et donc doublement héritier d’une tradition qui lui faisait un devoir de transmission et lui donnait la force de la permanence, ait trouvé en lui assez de ressources pour surmonter l’effroyable tragédie européenne. Amok, la Lettre..., sont, parmi d'autres, des oeuvres d’une beauté noire (à rapprocher des Liaisons de Laclos ou du Moine de Lewis) lesquelles ne peuvent en aucun cas être de simples exercices de style. Elles furent écrite aux alentours de 1930, Zweig approche alors de la cinquantaine, il est en pleine possession de ses talents. Cependant, pour avoir écrit ces longues nouvelles noires, il faut en avoir vécu un peu de la substance, il faut avoir traversé la même noirceur, il faut avoir connu des femmes qui ont souffert de votre indifférence, de votre négligence, de votre... 

Zweig appartenait à ce monde dont Arthur Schnitzler a mis en scène les travers et il n’est pas impossible que le personnage de George (in Vienne au crépuscule, der Weg ins Freie) ressemble à Zweig, esthète, dilletante, terriblement cruel. Si cela est vrai, il faut envisager que l’homme de soixante ans, réfugié à Pétropolis, ait été hanté par sa jeunesse flamboyante et ténébreuse et que, en l’absence de son monde viennois, à la fois disparu et lointain, les souvenirs de celle-ci l’aient dévasté jusqu’à l’anéantissement.
Le fin lettré que fut Zweig aura tenté de se racheter grâce à une oeuvre riche, féconde et éblouissante, avec laquelle il s’est entretenu plus longtemps qu’un autre homme dans son propre narcissisme. Celle-ci cependant n’en aura pas moins légué à la postérité l’un des témoignages les plus sensibles du Monde d’hier et tout le génie de Zweig réside peut-être dans ce savant mélange de complaisance et de contrition qui permet d’être dedans tout en ayant un surplomb.


A présent quelques mots à propos d’Amok ! Le décor de la nouvelle (de la novella) est non pas viennois ou italien mais oriental, malais. L’intrigue cependant est indubitablement tragique, antédiluvienne. Les forces titanesques sont déchaînées, en dépit de la bonne éducation des personnages qui n’en sont que les marionnettes impuissantes. Dans une colonie de l’extrême orient, une femme de haut rang vient consulter un médecin en toute discrétion et, sans jamais nommer la chose, lui demande un geste médical singulier : « Docteur, savez-vous ce que j’attends de vous, ou ne le savez-vous pas ?
– Je crois le savoir, mais il vaut mieux qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Vous voulez mettre fin à votre état... Vous voulez que je vous débarrasse de vos faiblesses, de vos nausées, en vous... en en supprimant la cause. Est-ce bien cela ?
– ...
– Savez vous que la loi me l’interdit ? »
Pourquoi avec choisi ce médecin et pas un autre ? « Je n’ai aucun embarras à vous le dire. Vous vivez retiré, vous ne me connaissez pas, vous êtes un bon médecin et - c’était la première fois qu’elle hésitait - vous ne resterez pas longtemps dans ce pays, surtout si vous pouvez retourner chez vous avec une somme importante. »
La femme est portée par une hybris folle et jamais ne consent à voir en lui autre chose qu’un artisan dont elle vient acheter la dextérité et le silence. Pour son malheur cependant, le médecin est blessé dans son orgueil : « Je savais qu’elle me haïssait parce qu’elle avait besoin de moi, et je la haïssais parce qu’elle ne voulait pas condescendre à l’imploration », et encore : « J’étais fou de voir qu’elle jouait à la lady et qu’elle négociait avec un sang-froid hautain une affaire où il s’agissait de vie ou de mort... Et puis... enfin on ne tombe pas enceinte en jouant au golf... Je savais... j’étais forcé de me rappeler que cette femme glacée, pleine d’orgueil et de froideur, s’était, dans les bras d’un homme, roulée dans un lit, nue comme une bête et peut-être râlant de plaisir... »
L’hybris saisit le médecin à son tour, il ne peut s’empêcher de vouloir humilier cette femme superbe, ce n’est pas son argent qu’il veut, c’est autre chose, mais elle refuse : « Plutôt périr ! », et dès lors les éléments de la tragédie sont réunis. Humiliée, la femme renonce et finit pas recourir à une faiseuse d’anges chinoise tandis que le médecin, terrassé par la honte et le remords, cherche à retrouver sa trace pour lui offrir gratuitement cette aide qu’elle voulut acheter à prix élevé. .
Le récit est confié, au cours d’une traversée maritime, par le médecin lui-même au narrateur qui n’est autre que l’un des multiples avatars de Zweig : la tragédie est trop intense et violente pour être revécue. Elle est racontée avec la patience d’un rhapsode qui a mis un peu d’ordre dans le tumulte de la bataille. Elle apparaît aux multiples détours de l’aimable conversation de deux personnages, comme il était d’usage de le faire au café Grienstiedl, à la belle époque de Kraus et d’Altenberg, lorsque les murmures le disputaient au froissement des pages des journaux mis à disposition de visiteurs venus s’entretenir des signes avant-coureurs du prochain effondrement de l’empire.
Peut-on songer que Zweig jamais n’ait respiré le parfum mortifère d’une femme aux abois, de ces femmes qui hantaient les romans acides de Schnitzler et venaient confier la Némésis de leurs névroses aux bons soins du docteur Freud ?
Il est sans doute hasardeux d’interpréter le ressort de l’hybris des deux personnages. Zweig était un homme épris de lettres, d’éducation et de formes sensées « préserver de la barbarie » (cf Benjamin Constant). Jusqu’au bal, la femme conserve sa superbe tandis que le médecin a déjà perdu sa dignité. Sans doute espère-t-elle encore. Elle tient par-dessus tout aux apparences (au point d’accepter de mourir pour elles) mais ne dédaigne pas les multiples plaisirs que met à disposition une coterie élégante, fortunée et sans doute oisive. Et parmi eux, le plus subtil qui soit, l’érotisme qui arrache les êtres à leurs conformismes et les met en face de leurs responsabilités humaines. Le médecin quant à lui, d’avoir trahi le serment d’Hippocrate, se voit cruellement châtié et mis au banc de la société des hommes. La transgression aurait-elle un prix ? Est-ce cela que Zweig cherche à nous dire ? Auquel cas sa vision du monde est paradoxalement teintée d’un profond christiannisme.
Comme tant d’autres novellas de Zweig, Amok est peut-être une fable morale livrée par un conteur talentueux, mezzo voce, comme il sied à un prédicateur lorsqu’il évoque les obscurités de la passion ou reçoit la confession d’un pénitent.