L'identité alsacienne, fortement mise à mal par les conflits et les annexions furieuses qui ont défrayé le XXème siècle, se sent à nouveau dédaignée, voire agressée, par l'organisation territoriale en nouvelles régions administratives agrandies. Cette organisation est entrée dans les faits en 2014. Elle intègre, dans une région nommée Grand Est, les départements des anciennes Alsace, Lorraine, Champagne et Ardennes. Ces réorganisations ont donné lieu, ici et là, à des désaccords et des contestations mais, nulle part, ceux-ci n'ont été aussi vifs et persistants qu'en Alsace où la disparition de la dernière entité institutionnelle alsacienne a été ressentie comme une désinvolture, un démenti voire un mépris de quelque chose que nous pourrions appeler, non sans précautions, l'alsaciannité, ou encore l'Elsässertum.

Celle-ci se révolte et crie à l'injustice. Elle clame et rappelle son passé glorieux, rhénan, qu'ignorent ou que veulent ignorer nombre de compatriotes qui vivent en-deçà de la ligne bleue des Vosges, dans la France de l'intérieur, laquelle parfois se confond avec la France jacobine et souvent, aux yeux de nombreux Alsaciens, désigne cette France dont ils estiment faire partie tout en se situant à ses marges, à l'extérieur en quelque sorte. Elle clame son histoire, son passé, son identité et en appelle à la littérature dont les productions et les œuvres, plus que toutes autres, ont le pouvoir de parler de l'âme et du roman national au sens où l'entendait Ernest Renan.

Ainsi, pas de renaissance de l'identité alsacienne, méconnue, piétinée, sans le concours de la littérature ! Et très vite se pose cette autre question qui témoigne si bien de l'âme alsacienne : en quelle(s) langue(s) la littérature qui la concerne doit-elle se dire, se donner ? Alsacien exclusivement, alsacien et français, alsacien et allemand, français et allemand ? Cependant, avant de poursuivre, définissons le territoire géographique dont il est question. Aux deux départements de l'Alsace, Bas-Rhin et Haut-Rhin, il convient d'adjoindre le département de la Moselle et de considérer l'entité Alsace-Moselle, laquelle, à peu de choses près, se confond avec l'ancien territoire Elsass-Lothringen. Le second Empire allemand lui avait accordé le statut d'état confédéré, Land, avec Parlement et Constitution mis en place en 1911. Allons cependant au-delà des références historiques et institutionnelles et invoquons la mémoire de chair des peuples. Sont concernés par ce billet et la question de l'âme alsacienne, toutes les familles dont un soldat a été incorporé dans les rangs de l'armée allemande, en 1914 tout d'abord (ils furent quelques 350 000) et, une génération plus tard, en 1942 (ils furent quelques 50 000, connus sous le terme ambivalent de malgré-nous). Vis à vis de l'entité Alsace-Moselle et de ces familles, La France de l'intérieur, jacobine, se trouve dans cette posture paradoxale consistant à revendiquer l'appartenance territoriale tout en refusant d'intégrer dans sa mémoire collective, son roman national, l'histoire et le destin tragique de ces soldats, fantassins du Kaiser ou malgré-nous, dont l'oubli national façonne dès lors un second tombeau. Cet oubli constitue l'une des signatures de l'âme alsacienne (alsacianno-mosellane ou elsass-lothringerisch) qui justifie l'aspiration à une entité institutionnelle spécifique. Il y en a d'autres.

Revenons à présent aux grandes régions, étendues, à défaut d'être grandes. En effet, la partition des compétences et délégations territoriales n'a que peu évolué. Le budget de la région Grand Est est comparable à la somme des budgets des départements qui la constituent, ce qui fait d'elle un géant territorial mais un nain politique. Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer les budgets régionaux. Quand celui du Grand-Est se monte à 2,8 milliards, son voisin d'Outre-Rhin, le Baden-Wurtemberg en compte quelques 45. L'Alsace (l'Alsace-Moselle) a donc quelques raisons de craindre être dissoute dans une entité politique faiblement représentative.

Bien sûr, des voix alsaciennes (de la classe politique et de la société civile) se sont élevées contre le projet de constitution des grandes régions, elles ont fait valoir les arguments que nous évoquons. Elles restèrent cependant mezzo voce, comme si elles avaient craint de parler trop haut et trop fort, ou peut-être de faire valoir des arguments qu'en leur for intérieur elles savaient partiellement inaudibles et récusés. Fin 2014, la région Grand Est était créée et la messe était dite, pour employer une expression un brin concordataire, et les Alsaciens ont été saisis d'une immense stupeur. Ils se croyaient à l'abri d'une sorte de consensus qui voulait qu'on ne bouge les lignes ni dans un sens ni dans l'autre. Ils se croyaient à l'abri de leur histoire, de la pérennité de leur région et de leur Concordat, de leur sécurité sociale et de leur identité sur laquelle ne s'étendaient ni les uns ni les autres. Ils ont osé, se sont-ils dit à propos des gens de Paris. Ils n'ont donc rien compris à ce que nous sommes, ils n'ont rien écouté de ce que nous leur avons dit. Le grief n'est bien sûr nullement dirigé contre les Ardennais ou les Lorrains, mais contre le centralisme jacobin qui refuse d'entendre et encore moins d'écouter. En une mémorable plaidoirie à l'Assemblée, le député Patrick Hetzel a interpellé le Premier Ministre mais ce dernier, non sans humeur, a balayé ses arguments d'un revers de main : « Il n'y a pas de peuple alsacien ! »

La messe était dite. Aux yeux de la République et de ses représentants, il n'y a pas d'identité alsacienne spécifique, et il n'y a pas lieu de s'opposer à la constitution d'une grande région que la mise en commun des ressources est censée rendre plus forte que la somme des anciennes régions. Le fossé est profond. Il l'est depuis longtemps déjà, mais les Alsaciens feignaient de ne pas s'en apercevoir. Ils pensaient que les choses finiraient par s'arranger, que le cœur révélateur alsacien cesserait d'offusquer la mère patrie française et que les sépultures muettes laissées par les deux guerres trouveraient leurs épitaphes. Leur stupeur est à la mesure de ce fossé qu'ils croyaient comblé mais qui était seulement dissimulé par un frêle camouflage. Leur stupeur se double de colère dirigée contre l'esprit jacobin, mais aussi contre eux-mêmes, car ils prennent conscience qu'ont subsisté, pendant toutes ces années, de profonds malentendus qu'ils ont omis de dissiper. Ils ont laissé pourrir les choses, par mauvaise conscience peut-être, par peur sans doute de mettre sur la place publique les tenants et aboutissants de cette obscure période de l'annexion nazie (1940 à 1944) à l'issue de laquelle maints esprits français, et non des moindres, ont entretenu la confusion entre nazisme et germanité. Confusion qui a incliné maints Alsaciens à donner un surcroît de gages de francité, et l'esprit populaire à s'en tenir à sa prudence légendaire : « Rede m'r nemi davon ! » (1) L'intégration de l'Alsace au sein de la région Grand Est traduit ce fossé existant entre l'esprit français, qui croyait que tout était réglé, et l'âme alsacienne qui mesure à quel point rien ne l'était.

Nous ne savons pas si les Alsaciens constituent un peuple ni même s'ils se revendiquent comme peuple. Nous savons en revanche qu'ils se sentent dépositaires d'un trésor mémoriel et identitaire si considérable que leurs aspirations sont comparables à celles qu'expriment les peuples. J'en appelle à cette alsaciannité évoquée au début du XXème siècle par un Ernst Stadler, l'Alsace était alors allemande: « Elsässertum, das ist nicht irgend eine mehr oder weniger belanglose geographische Einreihung. Es ist das Bewusstsein einer Tradition, einer kulturellen Aufgabe, die man gerade bei uns hat verstehen lernen, wo man eine Zeitlang entwurzelt herumschwamm auf fremden Stromungen, bis die alten Wurzeln in den neuen Boden schlugen. Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes; Provinzialismus, Heimatkunst, sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl wie germanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben. Ein seelischer Partikularismnus, dessen Besitz Überlegenheit und Reichtum bedeutet, und den in gültigen Werken zu dokumentieren, die Aufgabe der neuen elsässischen Literatur sein muss (2) ». Cette alsaciannité, les Alsaciens contemporains - du moins ceux qui s'en sentent dépositaires - s'emploieront désormais à en restituer et restaurer toutes les dimensions, notamment par la renaissance de sa littérature.

Qu'on nous permette un aparté ! En quoi la littérature est-elle si importante lorsqu'on parle de peuple ? Pour répondre à cette question, portons-nous quelques instants dans la plus haute Antiquité. Quelques siècles avant notre ère, une flottille grecque a traversé la mer Egée afin de s'emparer de l'opulente cité troyenne. Il ne s'agissait sans doute que d'une flottille, quoique les récentes superproductions américaines en aient fait une Armada. De cette expédition - punitive ou seulement conquérante - nul ne parlerait aujourd'hui si l'aède Homère n'avait pas chanté les exploits d'Achille. L'existence d'Homère ou celle des héros grecs et troyens n'est pas absolument établie, mais le chant d'Homère nous est parvenu malgré les vicissitudes historiques. Le chant d'Homère (et de quelques autres encore) a fait entrer dans l'âme grecque une perspective historique sans laquelle le destin grec n'aurait pas trouvé son kairos (cf, Hannah Arendt in Crise de la culture, chapitre La tradition et l'âge moderne). D'autres exemples, ailleurs, illustrent cet unisson de la littérature et du peuple : Dante, Cervantès, Shakespeare, Schiller... La littérature fait partie de ces choses - immatérielles - qui fondent un peuple, à partir desquelles le sentiment d'appartenance prend du sens et de l'ampleur. Un peuple existe à partir du moment où il y a quelque chose à raconter de son histoire, de ses héros, de ses petites gens, et le récit qui en découle est l'objet de la littérature. Ce qui est dit, ici, d'un peuple, vaut pour une âme.

Dès lors existe-t-il un récit alsacien, un récit qui rend compte d'événements, d'attitudes, de situations, d'émotions propres à l'Alsace ? Une littérature, une poésie alsaciennes existent-elles encore ? Des auteurs tels Nathan Katz, André Weckmann ou Claude Vigée nous ont certes laissé une oeuvre, puissante, qui évoque l'âme alsacienne, mais le renouveau d'une littérature alsacienne interviendra-t-il dans cet idiome, exclusivement dans celui-ci ? Le cas échéant, le risque n'est-il pas grand de s'adresser à un lectorat confidentiel ? Combien de locuteurs alsaciens existe-t-il aujourd'hui ? Sont-ils encore un million ? Et, parmi eux, combien de lecteurs ? Et quand bien même leur nombre irait en augmentant, constituent-ils une masse critique compatible avec le tropisme d'une littérature ? On peut se faire une idée sur ces questions en considérant les nombres de locuteurs basques ou catalans en regard des littératures en langue basque, respectivement catalane. La question du nombre prend d'autant plus d'importance qu'il existe de multiples variantes d'alsacien et que les locuteurs familiers des unes ont parfois des difficultés avec les autres. Par ailleurs, l'alsacien étant très proche de sa langue souche, die Stammsprache, l'allemand, il n'est pas anecdotique de remarquer que le lectorat allemand potentiel se définit dans une population de plus de 100 millions de locuteurs. Ainsi cette question se pose-t-elle : pour évoquer l'âme alsacienne, est-il incontournable de le faire en dialecte alsacien ?

De façon plus générale, en ce qui concerne la littérature, devons-nous consentir à l'implicite et stricte superposition du champ culturel et du champ linguistique ? Selon cette hypothèse, appartiendraient à la littérature alsacienne les seuls textes, poèmes et pièces de théâtre écrits en alsacien. Le périmètre s'en trouverait considérablement limité. Qu'en serait-il alors du Lenz de Georg Büchner ou des Oberlé de René Bazin, pour ne prendre que ces exemples ? Ecrites en allemand, respectivement en français, ces œuvres n'en portent pas moins un récit alsacien, elles mettent en scène des personnages alsaciens, dans un contexte indiscutablement rhénan et alsacien ! Prenons d'autres exemples encore. Tauler et le Schickelé de l'Entre-deux-guerres ont laissé une œuvre en langue allemande et, dans l'hypothèse de la superposition littérature-langue, celle-ci ferait alors partie de la littérature allemande, exclusivement. Cependant, toutes choses étant égales par ailleurs, fait-on plus alsaciens que Tauler ou Schickelé ?

Il nous faut alors envisager qu'un champ littéraire puisse couvrir plusieurs langues. Dostoïevski et Tolstoï ont écrit des romans russes en langue russe. Ils ont été traduits. Leur excellence leur a valu une reconnaissance universelle, laquelle tient à leur capacité à saisir la réalité humaine (dans ses manifestations russes). Auraient-ils été écrits en langue française, ils appartiendraient encore à la littérature russe, là où se débattent des personnages russes sous le regard attentif d'auteurs russes. De même, ce qui définit l'appartenance des romans de (l'américain) Henry James ou de (l'anglaise) Jane Austen à la littérature anglaise n'est pas tant l'usage de la langue anglaise que le regard anglais jeté sur les questions qui hantent toute littérature. Lorsque nous lisons Jane Austen dans une traduction française, nous n'en disons pas moins : « C'est un roman anglais. » Le Rilke des poèmes français n'en devient pas pour autant poète français. Ainsi en va-t-il de l'alsacien et de ce qu'on pourrait appeler la littérature alsacienne ! Il n'est peut-être pas absolument nécessaire que la prose ou la poésie soient alsaciennes pour qu'elles entrent dans le champ de la littérature alsacienne. Les champs linguistiques et littéraires ne sont ni obligatoirement ni rigoureusement superposés.

Dans cet esprit, il n'est pas impensable de considérer qu'une partie de la littérature allemande puisse entrer dans le champ littéraire alsacien. Le Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christofell von Grimmelshausen, à l'évidence, évoque une époque fondatrice de la psyché alsacienne, celle de la guerre de Trente Ans. L'œuvre concerne tout le Saint Empire germanique en proie aux guerres de religion, elle vaut donc pour l'Allemagne en entier, a fortiori pour l'Alsace. Grimmelshausen, du reste, est mort les armes à la main non loin de Strasbourg. De même, la pièce de théâtre Mère Courage, de Berthold Brecht, inspirée du Simplicius, entre dans le champ littéraire alsacien (sans cesser d'appartenir au champ littéraire allemand). Il en va de même du Lenz de Georg Büchner et de la figure emblématique du pasteur Oberlin. L'œuvre allemande de René Schickelé, en ce qu'elle questionne l'âme alsacienne, y entre elle aussi, de même que son œuvre française. Claude Vigée, poète né en Alsace d'expression française, n'entre pas moins dans le champ de la littérature alsacienne (ainsi que dans cet autre champ de la littérature juive de langue alsacienne). Une œuvre peut appartenir à plusieurs champs littéraires populaires ou nationaux, et il y a dans la littérature alsacienne des œuvres écrites en différentes langues, allemande, française, latin, hébreu, américain, alsacien bien sûr.

Il n'est pas question cependant d'établir un inventaire mais de proposer quelques lignes de force. Si nous envisageons l'hypothèse de non-superposition, le patrimoine culturel alsacien est riche d'une longue lignée qui trouve sa nourriture et sa substance le long de la vallée du Rhin, même si d'autres champs littéraires allemands y ont puisé leurs sources. En matière de littérature, le Moyen-âge alsacien fut prodigue. De Herade de Landsberg à Jean Tauler en passant par Sebastian Brant et Geiler de Keysersberg, l'Alsace du Moyen-âge ne manque ni de plumes ni d'auteurs dont la renommée nous soit parvenue. Ces auteurs cependant ont écrit en latin ou en allemand et il est prématuré à leur propos de parler de littérature alsacienne, il s'agit bien plutôt d'une littérature allemande née le long de la vallée du Rhin, dans l'Oberrhein, plus particulièrement en Alsace. Le champ littéraire alsacien de cette époque est à considérer comme un sous-ensemble du champ littéraire allemand, (il n'en va plus de même aujourd'hui ! ) un peu à la manière de la confédération politique qui, jusqu'à l'orée du XVIIème siècle, présidait aux destinées du Saint Empire.

Cependant, et c'est probablement l'une des raisons qui fonde ma propre vision de la question alsacienne, ma génération (née à partir des années soixante) n'a eu connaissance que sur le tard de cette littérature du Moyen-âge, comme si elle ne l'avait concerné ni plus ni moins que la littérature portugaise ou italienne. Les auteurs emblématiques (Nathan Katz, André Weckman, ...), elle ne les connait que de nom et renom. Elle n'a pas eu accès à leurs œuvres pendant les années d'apprentissage. Elle est parvenue à l'âge adulte pendant ces années dites des Trente Glorieuses. En Alsace, on ne jurait alors qu'en langue française. Elle était nourrie par la littérature (française) dont elle pensait être dépositaire, dans l'ignorance de la littérature issue de sos propres aïeux alsaciens. Geiler, René Schickelé, etc, lui étaient de parfaits inconnus (du moins en ce qui me concerne), à peine repêchait-elle un Albert Schweitzer que son œcuménisme biculturel rendait plus fréquentable. Lorsque je me suis mis à écrire, la question s'est posée à moi : « En quelle langue ? » Et je me suis tourné naturellement vers la langue française (quoique mes tentatives en langue allemande me parussent plus spontanées) tout simplement parce que je la maîtrisais mieux. Elle convenait de surcroît aux thèmes enracinés dans l'histoire alsacienne, tels l'Abstummelung de 1919, l'annexion de 1940 et la tragédie des malgré-nous, ou encore le désarroi d'une jeunesse à qui il fut donné à comprendre que sa langue maternelle était personna non grata. La langue française était à mes yeux la plus appropriée, non pas seulement pour son maniement, mais surtout en raison du thème de la langue confisquée, devenu source d'investigation et d'inspiration. « Quand on écrit, on le fait toujours dans une langue étrangère », affirmait Kafka. La langue française m'est devenue cette langue étrangère nécessaire à l'exploration du thème de la langue confisquée, et le travail résultant me semble devoir être versé au compte de la littérature alsacienne (3). Aussi n'est-il nullement nécessaire à mes yeux que cette dernière soit produite en alsacien.

Dans l'Alsace des années soixante, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la langue allemande était alors frappé d'infamie. La langue alsacienne - dialecte ou déclinaison de la langue allemande - en souffrit par contagion. Le bien public ne s'énonçait qu'en français. Aussi l'alsacien me fut-il une langue de la clandestinité, de la sphère domestique et du confinement, celle qui présidait aux cérémonials quotidiens. La langue française triompha sans coup férir. Elle représentait cette excellence vers laquelle tendaient les adolescents que nous étions, alors même que les représentants patentés de cette langue avaient commencé à la brader. Quant à la langue allemande, nous l'avons abordée avec prudence, avec le sentiment qu'elle était mêlée à quelques funestes épisodes historiques.

Ces incompréhensions et malentendus entrent dans le domaine de la question alsacienne. J'ai eu souvent le sentiment d'irriter mes compatriotes français avec des récits qui, à leurs yeux, n'avaient pas lieu d'être et je me suis demandé pourquoi. Ces récits il est vrai évoquaient un passé germanophone voire allemand et j'ai mesuré peu à peu combien est grande la défiance française envers les choses allemandes et, parmi elles, les choses alsaciennes. (4) Dans la psyché française, l'Alsace bien souvent se résume à quelques cartes postales provinciales, ni plus ni moins que le Pays Basque ou la Corse: Cathédrale, vins, coiffes, costumes, cigognes, choucroute et, récemment, Flammekueche, ainsi qu'un sabir incompréhensible. Elle fait commencer son histoire en 1871, par une annexion jugée inique et un affront que la troisième République n'a eu de cesse de laver. Il n'y a pas, dans la France de l'Intérieur, de famille qui n'ait payé le tribut du sang pour la reconquête et la libération de cette province de laquelle une éternelle gratitude est attendue en retour.

L'histoire de l'Alsace avant 1871 était avant tout austro-hongroise (le Saint-Empire des Staufen et des Habsbourg), mais l'école de la république n'en a soufflé mot. Elle s'en est bien gardée. Aussi les Français pour la plupart l'ignorent-ils, et il serait sans doute opportun que les Alsaciens le leur rappellent. L'école de la république s'est appliquée à enseigner que l'Alsace, « française de cœur » (5), a fait l'objet d'âpres confrontations franco-prussiennes où, forcément, les Prussiens étaient les ennemis. Pendant longtemps la fable franco-prussienne a prévalu (pour des raisons à mettre au clair, elles aussi), et cette vision, tronquée, distordue, de l'histoire fait encore partie de la question alsacienne (à propos de laquelle il appartient à quelques happy fews, bilingues, de rétablir les faits et de produire les récits originels). On n'en comprend que mieux la désinvolture d'un premier ministre pour qui cette version historique était acquise, ainsi que la vive émotion des Alsaciens qui ont vu leur identité malmenée dans le maelström jacobin. On doit comprendre aussi qu'une partie de la jeunesse née après la guerre se soit tournée vers la France de l'intérieur dont elle aura cherché à s'assimiler l'âme avant de retrouver la sienne, inaltérable, inaltérée.

Le peuple alsacien n'a peut-être pas d'existence au sens où l'entendait le premier ministre, mais l'âme alsacienne s'est soudainement réveillée par l'effet d'un redécoupage administratif qui faisait disparaître la dernière entité institutionnelle où figurait le nom Alsace. Cette âme veut vivre, elle habite un territoire, elle inspire des coutumes et des moeurs, elle nourrit les esprits. Elle revendique une littérature qui porte son récit, que celui-ci soit alsacien, allemand ou français. Elle revendique son caractère bilingue et biculturel qui, plus qu'un autre, est peut-être le signe distinctif de l'alsaciannité ou de l'Elsässertum contemporains.
  


(1) : « N’en parlons plus ! », expression couramment employée pour couper court aux questions qui fâchent. 
(2) : L'alsaciannité, non un quelconque découpage géographique, mais la conscience d'une tradition, d'une exigence culturelle qui nous est propre, dont nous avons réappris la grammaire après des errements en d'autres contrées. Non pas un retour en arrière ou un enfermement territorial voire provincial, mais une disposition d'âme évoluée, une assise culturelle éprouvée, nourrie par la tradition romaine et germanique. Une singularité signifiant richesse et excellence, dont la nouvelle littérature alsacienne est en devoir de produire les témoignages incontestables. 
(3) : Le roman (historique) Les Cahiers Français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque l'Odyssée de soldats alsaciens, engagés dans l'armée allemande pendant la guerre de 14 puis, en 1919, démobilisés dans leur Heimat devenue entre-temps française. 
(4) : Quelques revues et éditeurs, cependant, ouvrent volontiers leurs pages et colonnes à des nouvelles qui évoquent la question alsacienne. Ainsi, la revue Brèves, dans son numéro 107, pour la nouvelle Prise de Bec, dont les éditions 15K ont produit une version audio. Ainsi encore de la revue israélienne de langue française, Onuphrius, pour la nouvelle la Communion.
(5) : cf, Histoire de France de la Gaule à nos jours, par E. Lavisse