chemin de fer en cul de sac

Le rapport Spinetta vient de tomber sur le bureau du premier ministre et ses recommandations sont logiques, implacables, mais sont-elles pour autant justes ? Justes, certes, elles le sont, mais au sens de l'adéquation : le poids de la dette (quelques 46 milliards), le déficit annuel récurrent (près de 3 milliards) et l'obligation (européenne) de concurrence impliquent des mesures drastiques qui ont des allures de traitement de cheval. Contrairement au malade imaginaire, le malade ferroviaire est réellement malade et, dans le contexte de sa maladie, les recommandations sont appropriées.

Justes, cependant, elles ne le sont pas tout à fait. En premier lieu, toute dette a une histoire, mais M. Spinetta ne s'est pas embarrassé d'en faire la généalogie. Pour lui la dette est là, peu importe comment elle est advenue. Elle apparaît comme un défaut congénital du système, un vice qu'il faut traiter de façon chirurgicale. Or, pour qui a de la mémoire, la dette résulte d'une longue série de décisions et d'investissements (dont certains furent) hasardeux, et la bonne fille S.N.C.F. (je persiste à conserver l’acronyme) a été priée d'en intégrer les conséquences fâcheuses dans ses comptes. Lorsque la Cour des Comptes note que la pertinence économique des gares desservies par les TGV concerne seul un tiers d'entre elles, on mesure l'écart entre le rêve et la réalité, le prestige et l'utilité. Ces investissements résultent de la conjugaison d'une vision jacobine de l'aménagement du territoire et d'ambitions politiques féodales. Ils ont été réalisés en dépit des innombrables alertes lancées par maints experts et techniciens, lesquels voyaient dans le même temps dépérir le réseau classique par fléchage de l'essentiel des ressources sur les TGV. Aussi n'est-il pas juste que la dette ferroviaire soit portée au seul débit du monde ferroviaire !

Justes, elles ne le sont pas non plus dans leur vision du déficit. Un système de transport public, tels les TER, ne peut être mesuré à l'aune de la rentabilité. Il est forcément déficitaire, au sens comptable de ce mot, mais il ne l'est qu'au sens comptable. En effet, les systèmes TER font partie du bien public au même titre que les systèmes d'éducation, les hôpitaux et systèmes de soin, etc. Ils apparaissent dans les dépenses de bien public, lesquelles sont (en théorie) financées par les ressources traditionnelles, fiscales pour l'essentiel. Là aussi, le rapport Spinetta reste elliptique, il ne fait pas la genèse de ce long processus de décentralisation, inabouti et bancal, qui remonte au ministre Deferre et aboutit aux grandes régions valsiennes, géants territoriaux mais nains politiques qui n'ont pas, à l'inverse de leurs homologues allemands ou espagnols, les moyens de leurs ambitions. Les TER sont déficitaires parce que les entités territoriales qui ont en charge leur gestion et leur développement n'en ont pas vraiment les moyens. La responsabilité en incombe non pas la S.N.C.F. mais à l'organisation politique, d'efficacité insuffisante, à propos de laquelle M Spinetta reste peu disert. En cela, aussi, ses préconisations ne sont pas justes !

Fermeture de petites lignes non rentables, est-il préconisé encore ! Nous avons vu plus haut ce qu'il est de la rentabilité. Cependant, en ce qui concerne les conséquences de nouvelles fermetures, le rapport Spinetta ne les envisage pas non plus, et en cela il procède d'une analyse focalisée qui se garde de prendre en considération l'ensemble (par crainte peut-être de mettre en lumière des contradictions qu'on voudrait taire). Le médecin fait abstraction du contexte de la maladie. Il propose un traitement qui en masque les effets sans réduire les causes lesquelles, toujours actives, continueront d'entretenir la maladie. En effet, la fermeture de nouvelles lignes, non rentables, accélérerait le processus de désertification rurale (ah le bel euphémisme !) et accentuerait la relégation des territoires périphériques. A force de fermer les infrastructures non rentables, la fracture entre des métropoles hyper-denses et des zones rurales hyper-désertes s'accentuera. Les TER seront de plus en plus espacés, de moins en moins fréquentés et rentables et il faudra bientôt un autre rapport Spinetta, plus implacable que le précédent. On voit bien qu'en parlant de rentabilité là où il ne s'agit que d'impuissance (voire d'impéritie) politique et qu'en pointant le doigt sur le système ferroviaire des TER on se trompe de malade ! (Cette considération cependant ne doit pas dispenser les acteurs ferroviaires de procéder aux ajustements d'organisation et de coûts qui s'imposent )

Il n'en reste pas moins vrai qu'en l'état actuel de délabrement des finances publiques, le renflouement du système ferroviaire (par la fiscalité) est difficilement envisageable et qu'à défaut d'avoir à temps assaini celles-ci (les finances publiques), il ne faut point s'étonner du déclin de celui-là (le système ferroviaire) ainsi que de toutes les fonctions régaliennes qui participent du bien public (le système de soins, le système d'instruction publique, etc). Il est vrai que de cela, le rapport Spinetta ne parle pas (ou très peu). A cet égard, ses omissions et silences sont assourdissants. Pas seulement ! En omettant de décrire le processus de décomposition des finances publiques, à l'oeuvre depuis un demi-siècle, il donne le sentiment aux acteurs du monde ferroviaire (aux cheminots) de porter seuls la responsabilité des mauvais résultats. En cela, encore, il est injuste.

Last but not least, le rapport Spinetta préconise, pour les nouveaux embauchés, une évolution du statut (dans un sens restrictif), ainsi que le transfert des effectifs excédentaires vers les opérateurs que l'ouverture à la concurrence accueillera sur le marché français. Sans doute des évolutions de statut sont-elles inévitables. L'opinion publique, du reste, comprend de moins en moins la survivance de régimes spéciaux. Cependant, la perception des évolutions serait très différente si, dans l'état des lieux économique qu'elle dresse, la puissance publique consentait à reconnaître sa part de responsabilité et ne pas laisser les cheminots seuls face à un destin dont ils ne sont pas les maîtres.