Dette

Notre pays, l'Etat français, est endetté. Cette dette est même astronomique, d'un montant à donner des sueurs froides. Et pourtant, la plupart du temps, nos concitoyens se comportent comme si elle n'existait pas. De temps à autre, certes, une alerte se produit. Le Président de la Cour des Comptes met en garde, il recommande modération et restrictions, il pointe du doigt les dérives, les excès, les gaspillages. Quelques happy fews dressent l'oreille. Le grand nombre cependant l'écoute avec politesse en faisant preuve de la patience de qui attend la fin d'un discours pour se jeter sur le Champagne et les petits fours préparés sur le table de réception.


La dette est abstraite et astronomique, abstraite parce qu'astronomique. Donnons-nous cependant une échelle de représentation. La dette voisine les 100% du PIB, disons : 2000 milliards. La France compte quelques 65 millions d'habitants. Cela représente un peu plus de 30 000 euros par habitant. Une famille de 4 personnes, solvable ou non, est chargée de 120 000 euros de dette de l'Etat.


Et pourtant la dette en elle-même n'est pas une calamité. L'existence d'une dette peut être le signe d'une dynamique, d'une activité, d'une volonté d'entreprendre. Les particuliers s'endettent pour acquérir leur maison. Ils remboursent mais ne payent plus de loyer locatif et, au fil du temps, deviennent propriétaires. S'endetter est une bonne chose lorsque la dette est mise au service d'un projet de développement.


Les choses se compliquent lorsqu'on passe de l'échelle du particulier à celle d'un Etat. Les ordres de grandeur ne sont plus les mêmes, quoique les mécanismes soient identiques. Lorsque la dette d'Etat est au service de projets... Mais les projets d'un Etat sont d'une autre nature que ceux des particuliers, c'est là où le bât blesse. Les forces politiques et l'opinion publique s'en emparrent, les uns tirant à hue, les autres à dia. La perception de l'ensemble est brouillée par les querelles de chapelles, les polémiques, les affaires, les affrontements politiciens. Ceux qui contractent une nouvelle dette ne sont pas ceux qui sont en charge de son remboursement. La cacophonie s'installe.


Toute dette d'une certaine manière relève de la faute. On s'endette auprès d'autrui, faute d'avoir disposé soi-même des ressources nécessaires. Il ne s'agit en rien d'une faute morale ou d'un quelconque péché. Il convient d'entendre la faute comme un défaut. Faute de grives on mange des merles ! La sagesse nous a fait défaut, nous a manqué. les mots nous renseignent sur le sens des choses. La langue allemande va plus loin, elle confond dette et faute morale : Schuld. Elle confond aussi faute et manque : Fehler.


Celui qui s'endette est en faute, schuldig. Il doit quelque chose à celui qui lui a prêté des ressources lorsqu'il était dans le besoin. Il doit au minimum le respect. Toute dette, toute faute rendent redevables. Toute dette doit être reconnue, afin que la confiance des hommes ne soit pas prise en faute. Les enfants doivent la vie et le respect à leurs parents. Les parents doivent protection et assitance à leurs enfants. Peut-être les uns et les autres se doivent-ils une bienveillance réciproque. Comment, dès lors, une partie non négligeable de l'opinion publique en est-elle venue à considérer comme négligeable la reconnaissance des dettes et, partant, leur remboursement ? On dit aussi : honorer ses dettes. Ceux qui ne les honorent pas en perdraient-ils leur honneur ?


La Révolution française est présentée comme une avancée historique majeure. Elle a pourtant commencé par renier la dette capétienne, le respect due à la dynastie capétienne pour son action dans la constitution de la nation. Elle a pris prétexte des maladresses et insuffisances de quelques souverains pour jeter toute la dynastie aux gémonies et s'affranchir du respect qui lui était dû. En Allemagne, le philosophe Hegel développait une philosophie de l'histoire et de ses ruptures. Le concept de la table rase était né. Faire table rase du passé ! Cela arrange bien des choses. Sélectionner les mémoires que l'on garde et celles qu'on oublie ! Les fondements du marxisme et de la lutte des classes étaient posés. L'histoire se transformait en une longue suite de rapports de force où les masses ouvrières luttaient contre les capitalistes, où les dominés renversaient les dominants et s'affranchissaient... De quoi ? Du passé ? Du respect ? Des ancêtres ? De la dette ?


La grande fracture dans l'opinion publique remonte sans doute à la Révolution française de 1789 (Peut-être conviendrait-il de pousser le curseur un peu plus loin et remonter à la Réforme luthérienne ?). Les générations ne sont plus en dette les unes par rapport aux autres. Le génie génétique permet de modifier le génome qui nous lie à nos ancêtres. Les Etats ne reconnaissent plus leurs dettes et les laissent filer, à l'instar de la Fédération russe de 1918 qui a décrété un moratoire sur les emprunts russes. Seuls quelques happy fews saluent encore l'étranger, le citadin ou l'inconnu qu'ils croisent dans la rue, estimant qu'ils lui doivent cette chose surannée qu'est le respect.


La reconnaissance des dettes maintient le gentlemen agreement, la paix civile, le respect et la common decency. La réciproque est sans doute vraie aussi. Le déni de la dette ouvre la porte à l'incertitude et à la violence, comme de refuser de saluer un voisin avec qui on était en bons termes. Les formes préservent de la barbarie, prétendait Benjamin Constant. Parmi elles, le respect ! Le remboursement de la dette publique, compte-tenu de son mantant, ne semble pas pour autant envisageable à court et même à moyen terme. Cependant, là n'est pas l'essentiel, pourvu que demeure la reconnaissance. Elle seule permet d'enclencher le mécanisme du désendettement.

 

crédit photo ; le petit naborien