Giono

Une lecture de circonstances, en ces temps de Covid19 ! C’est un somptueux et terrible tableau que nous propose le Hussard, celui de l’épidémie de choléra qui sévit en Provence dans les années 1830, dans un pays de terres et de ciels, de senteurs et de paysans, de roublardise et de bon sens, de turpitudes et de générosité. Sommes-nous cependant en présence d’un roman ? Le lecteur en est convaincu jusqu’au début du chapitre VII, c’est-à-dire jusqu’à la moitié du livre, lorsque s’impose à lui le sentiment de suivre une longue chronique romanesque. Il est invité à suivre les pas d’Angelo Pardi, 26 ans, colonel de hussards piémontais, carbonari[1]dans l’âme, aux témérités compensées par un solide aplomb et un peu de chance, il faut bien cela pour mener le héros au terme de son errance de deux mois dans une contrée paralysée par le confinement, aux autorités défaillantes, aux milices hargneuses, aux barricades improvisées, aux quarantaines crapuleuses, aux médecins impuissants, aux agonisants gesticulant et vomissant ce riz au lait qui revient tout au long du livre. C’est par la rencontre d’une « femme en jupon rouge qui ramassait le linge qu’elle avait étendu au serein » que celui-ci commence.  Le personnage d’Angelo est superbement campé et on se prend très vite d’affection pour ce jeune homme qu’aucune des bonnes fées ne semble avoir oublié de ses vœux. Il n’est pas sans rappeler un certain Fabrice Del Dongo[2] dans ses emportements, mais au lieu d’arriver trop tard[3], il fait l’expérience de l’épidémie à ses débuts. Au fur et à mesure de son avancée, celle-ci prend de l’ampleur, de la cruauté morbide[4], le tout dans un climat de grande désorganisation[5]. Et lorsqu’il parvient à Manosque, il échappe de justesse à l’exécution sommaire et trouve refuge sur les toits. En recherchant de quoi subsister, il fait la connaissance d’une jeune femme altière dont nous saurons plus tard qu’il s’agit de la marquise Pauline de Théus. « Elle avait les yeux verts et elle pouvait les ouvrir si grand qu’ils tenaient tout le visage » Une autre Sanseverina, se dit alors le lecteur dans l’espoir d’entrer dans quelque intrigue dramatique, à laquelle l’exposition de la première partie l’avait favorablement prédisposé ! Mais tel n’est pas le propos de Giono, à moins que, dans le mouvement fastueux de son récit, il ne se soit contenté de l’évocation des turpitudes qui surviennent lors d’une épidémie et de la peinture des innombrables personnages, paysans, bourgeois, religieuses[6], brigands et soldats qu’Angelo rencontre dans ses pérégrinations. Angelo finit par retrouver la marquise et, en compagnons de fortune, tous deux tentent de s’extraire du pays contaminé. Des confidences naissent et le lecteur en apprend un peu plus sur ce jeune et intrépide hussard, fils d’une duchesse fantasque, recherché par la police pour avoir occis en duel un indicateur autrichien, venu se réfugier en Provence auprès de son frère de lait Guiseppe… Ces éléments cependant semblent venir d’un autre monde, rapportés dans l’odyssée d’Angelo, lequel n’est peut-être que le prétexte nécessaire à Giono pour parler du pays qu’il aime et peut-être aussi régler quelques comptes avec cette ville de Manosque[7] où il naquit, mourut et passa l’essentiel de sa vie. Et il y a sans doute une certaine étrangeté à choisir un personnage tel Angelo lequel, à plus d’un titre, n’est pas sans rappeler un certain Till Eulenspiegel[8] ? Et peut-être se trouve-t-il un impensé dans le Hussard. Car Giono, l’autodidacte et pacifiste enfant de Manosque, épris de littérature et de mythologie grecque[9], était à la recherche d’épopée et de héros, toute sa prose poétique le suggère, dans sa noblesse solaire. Mais après la guerre, infamante, et sans doute dans tout ce vingtième siècle, ne subsistait héros qui vive. Les derniers avaient rejoint De Gaulle ou le maquis, mais ils ne représentaient pas le peuple qui s’était accommodé de la collaboration. Alors autant chercher un héros dans une autre période de l’histoire, la première moitié du XIXème siècle, encore chaude des oripeaux de la monarchie, de l’épopée napoléonienne et vibrante des espoirs républicains. Ainsi vint Angelo le hussard, à cheval sur les montures qu’il trouve, traversant le pays en emportant ses rêves, si timide face à la belle marquise dont il entre par effraction dans « le beau grenier blond, translucide, gardant de vieilles étoffes , des crosses de bois poli, des ferrures en forme de fleurs de lys, des ombrelles, des jupes sur des corps d’osier, de vieilles capelines de taffetas moiré, des reliures, des ventres de meubles, des guirlandes de nacre, des bouquets de fleurs d’oranger, des objets de la vie élégante et facile endormis dans du miel. Les corsages, les guimpes, les coiffes, les gants, les redingotes, les carricks, les hauts-de-forme, les cravaches de trois générations, pendus à des clous, tapissaient les murs. De minuscules souliers à talons hauts, en satin, en cuir, en velours, des mules à pompons de soie, des bottes de chasse étaient posés sur des meubles bas, non pas dans l’alignement ridicule des chaussures rangées, mais comme si le pied venait de les quitter ; mieux, comme si le pied d’ombre les chaussait encore ; comme si les corps d’ombre pesaient encore pour si peu que ce soit. » Il va sans dire que la prose lyrique de Giono est un enchantement. 


[1] En référence à cette Italie pré-garibaldienne de la première moitié du XIXème siècle, en butte à la domination autrichienne. 

[2] Stendhal, La Chartreuse de Parme

[3] Fabrice arrive à Waterloo lorsque la bataille s’achève, de même que Stendhal avait été trop jeune pour participer à l’épopée napoléonienne. 

[4] Le récit abonde de descriptions dignes d’un rapport de légiste : « C’étaient trois cadavres dans lesquels le chien et les oiseaux avaient fait beaucoup de dégâts. Notamment dans un enfant de quelques mois écrasé sur la table comme un gros fromage blanc. Les deux autres… étaient ridicules ave leurs têtes de pitres fardées de bleu, leurs membres désarticulés, leurs ventres bouillonnants de boyaux et de vêtements hachés et pétris. » 

[5] Il apparait du reste que l’épidémie du choléra fut beaucoup plus virulente que celle du Covid19, les décès plus nombreux, la désorganisation plus complète, les habitants ne pouvant, la plupart du temps, compter que sur eux-mêmes. Cependant l’amour de la vie semblait assez grand pour accepter l’idée de la mort, et les hommes et les femmes de ce temps (Giono consulta probablement d’innombrables archives et lut autant de récits) s’accommodaient de la calamité avec un fatum très éloigné de la panique dont notre pays fit l’amère expérience. 

[6] Ainsi cette admirable nonne dans nom à laquelle Angelo donne la main pour faire le service des morts dans Manosque dévastée : « Où elle était, tout s’ordonnait. Elle entrait et les murs ne contenaient plus de drames. Les cadavres étaient naturels et, jusqu’à la chose la plus minuscule, tout se mettait immédiatement en place exacte. Elle n’avait pas besoin de parler ; il lui suffisait d’être présente. » 

[7] Le « hussard » est publié en 1951 et fait partie de ce que les commentateurs appellent « second cycle » de l’œuvre de Giono, celui des hussards. L’auteur vécut et travailla à Manosque où, pacifiste, il refusa de prendre parti, s’accommoda de la collaboration (« Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort ») et commit sans doute quelques vénielles allégeances que les habitants de Manosque lui firent payer.  

[8] Saltimbanque malicieux et farceur présent dans la littérature de l’Allemagne du Nord dès le XVIème siècle. 

[9] Giono : « Je lus l’Iliade au milieu des blés mûrs… C’est en moi qu’Antiloque lançait l’épieu. C’est en moi qu’Achille damait le sol de sa tente, dans la colère de ses lourds pieds. C’est en moi que Patrocle saignait. C’est en moi que le vent de la mer se fendait sur les proues. »