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site de Roland Goeller

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25 octobre 2026

Les émeutes d’octobre

Plusieurs jours m’auront été nécessaires pour savoir par quel bout considérer ces événements, savoir comment les nommer ! — Attendre que la colère cesse d’obscurcir le discernement. —  Je n’ai été le témoin direct d’aucun d’entre eux, même si, les jours précédents, j’ai perçu une sourde tension dans les rues de la ville, visages fermées, allures martiales, salutations restées sans réponse, comme si chacun avait hâte de se soustraire à l’espace public. Puis les images ont déferlé sur les écrans, hordes (meutes ?) de jeunes gens (de rares filles) vêtus de noir, cagoulés, non identifiables (en majorité issues des banlieues et de l’immigration nord-africaines), armés de barres à mine, de mortiers, de cocktails Molotov, prenant possession des artères de Paris et des métropoles du pays, dégradant le mobilier urbain, les vitrines, assemblant les poubelles pour y mettre le feu, se livrant au pillage méthodique des magasins, avançant sur les forces de l’ordre lorsque celles-ci n’étaient pas en effectifs suffisants pour les contenir, les repousser, appréhender les individus les plus agressifs. Les drapeaux palestiniens et algériens abondent (tiens donc, pourquoi ?). Les lycéens portent des revendications sur la place publique ; certains bâtiments sont vieillots, inadaptés, mal entretenus, c’est vrai mais seulement dans 10% des cas ; les grilles de programmes hebdomadaires ne sont pas toujours optimisées, elles présentent des lacunes (qui pourraient utilement être employées à lire Madame Bovary plutôt que de scroller) ; d’aucuns, même, exigent une rémunération pour le temps passé au lycée (perdu à ne pas dealer ?)… J’ironise, aucune revendication (surtout de moyens) ne justifie le saccage des lycées voire leur destruction par incendie comme il a été fait à Nantes (un lycée tout neuf qui a coûté 77 millions d’euros). Les dégradations créent un bruit de fonds qui nuit à l’écoute de ce que les revendications ont de légitime, et surtout de ce qu’elles ne disent pas (les leaders sont trop jeunes pour appréhender ce qu’ils ne comprendront que plus tard) : « pour quel avenir ? », semblent-ils dans l’incapacité de dire ; « nos diplômes (pour ceux qui les obtiennent) ne nous garantissent plus l’emploi ; nous sommes trop nombreux à vouloir entrer dans les rangs des élites ; que sont devenues les promesses adossées au Bac que décrochent 90% d’une classe d’âge ; le Bac ne vaudrait-il plus rien ? » Cette jeunesse a pris part aux manifestations d’octobre (n’oublions pas cependant que 90% des lycéens français n’ont pas manifesté et, parmi eux, les centaines de milliers, soumis aux mêmes contraintes, mais paisibles, qui ont célébré la venue de Léon XIV). Elle n’était pas la plus virulente ; elle a été dépassée, instrumentalisée, par deux autres jeunesses : d’une part, les jeunes pousses des beaux quartiers qui ont appris la catéchisme ellefiste et se prennent pour le Che ou Yasser ; d’autre part, les « jeunes des banlieues », cagoulés, ceux dont on a du mal à dire qu’ils sont issus de l’immigration, en rupture avec leur pays d’accueil, ceux qui au premier motif (la mort de Nahel, une victoire du PSG…) déferlent en meute dans les artères commerçantes pour commettre des razzias, emporter du butin ; et, last but not least, les casseurs professionnels entrainés comme des soldats et désignés par « black blocks », comme s’il s’agissait de les acclamer ! Tout cela crée une sacrée foire d’empoigne ; les slogans fleurissent, écrits par des mains qui n’ont jamais ouvert un Bescherelle ; les affrontements se multiplient avec les forces de l’ordre, considérés comme des bandes rivales, désarmés par un pouvoir politique qui en appelle à « l’empathie » ; les forces de l’ordre constituent le fusible sur lequel se défoulent les émeutiers, mis en avant par un pouvoir politique qui démissionne et un Président qui se fend de l’allocution (8 minutes, le dimanche 18 octobre, à 20h) la plus calamiteuse de la Ve République. Mélenchon et ses affidés se frottent les mains, ils feignent même d’en appeler à l’accalmie : le chaos tant espéré progresse. Il est impossible qu’une telle conjonction insurrectionnelle naisse spontanément ; il y a, en arrière-plan, un agenda, une rhétorique bien diffusée, une intendance efficace, des forces politiques déterminées à la manœuvre (est-il nécessaire de dire lesquelles ?) ; il y a une volonté de rapport de force, de révolution, de coup d’État. De nombreux observateurs établissent une perspective historique qui remonte à la Commune, les Trois Glorieuses de 1830, la Prise de la Bastille, la fronde contre le Roy ; la France ne guérit pas de son rêve de table rase et d’homme nouveau ; ce rêve tourne à l’obsession et au cauchemar ; il hante les esprits d’innombrables enseignants, chercheurs au CNRS, sociologues, pseudo-philosophes, journalistes du service public, organes de presse (beaucoup, notons-le, bénéficient d’emplois à vie, rémunérés par l’argent public), tandis que les forces productrices, entrepreneuses, s’épuisent, écrasées par l’impôt et les normes qui font la joie des écololâtres. J’ai oublié de mentionner les trop nombreuses plumes qui se prennent pour Victor Hugo à Guernesey ou Zola dans J’accuse. Je les comprends de moins en mois. Elles se réjouissent des insurrections, en redemandent ; elles voient le verre à moitié vide, alors même que leur existence dépend de ceux qui s’occupent de la moitié pleine du verre ; elles se plaignent du désamour croissant dont souffre la littérature, alors même qu’ils ont cautionné les réformes successives qui ont conduit l’Éducation Nationale au désastre (Cf. le classement Pisa) et à l’inculture de ses bacheliers, incapables de porter un slogan sans faute d’orthographe ; elles voient, dans la moindre bavure policière, la preuve de l’ombre d’une soi-disant extrême-droite dont la dénonciation est leur fond de commerce ! Elles faillissent, alors même qu’il est de leur devoir de permettre aux gens de « voir ce qu’ils voient » (Cf. Péguy). À quoi jouent-elles ?

 

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25 octobre 2026

Les prix littéraires 2026, petit florilège

« Elle (la mort) est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé au milieu de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on a volé la jeunesse et qui voulaient se faire rembourser par le prix de sang… » Dans cet extrait du chap 2, Thélyson Orélien évoque l’une des premières embuscades que connaît le héros-narrateur. J’ai relu plusieurs fois les trois chapitres de C’était ça ou mourir, mis en ligne sur le site de Grasset. Je les ai trouvés et les trouve encore poignants ; ils décrivent une réalité de barbarie, lorsque l’effondrement de l’État (seul dépositaire de la violence) laisse les hommes démunis face à leurs instincts barbares. Et puis, quelque chose m’a chiffonné, peut-être l’abondance de petites remarques (qui se veulent) spirituelles (genre : « Il n’achetait pas de mensonges, il les louait à crédit, avec des intérêts de naïveté. », ou : « Le rire des gens qui savent que le ridicule est le seul luxe qui leur reste ») dans un contexte auquel seul siéent le rythme et le récit dantesques. Le narrateur se raconte a posteriori, en hologramme le long d’une odyssée dont il semble avoir dépouillé le personnage de ses émotions ; nous sommes loin du Voyage où Céline plonge Bardamu dans les cercles successifs de l’enfer en un récit contemporain de la geste ; celui d’Orélien intervient plus tard, sous la forme d’un reportage dépouillé de pas mal de choses sauf de pathos. Ce choix lui a permis d’ajouter d’autres témoignages à sa propre expérience ; le procédé n’est pas nouveau, il en atténue cependant les impacts ; le héros-narrateur en devient insubmersible, on s’étonne qu’il soit encore en vie à la fin du troisième chapitre. Les témoignages n’en sont pas moins bouleversants, et peu me chaut qu’ils aient été construits partiellement par l’IA, n’était la forme des questions que l’auteur lui aura posées. Orélien savait parfaitement ce qui plait à un lectorat occidental : un récit des méfaits du colonialisme où même les méchants sont « des hommes à qui on a volé la jeunesse », c’est-à-dire assignés par le système (le capitalisme ? Trump ?...) à leur condition de bourreau. Paris rive-gauche intra-muros en raffole, en a raffolé, s’est dépêché d’inscrire le livre sur la liste des goncourables, pour le retirer en catimini lorsque ça s’est mis à sentir le roussi ; la vergogne manque autant que la jugeotte. Pour le peu que j’en ai lu, C’était ça ou mourir n’est pas un mauvais livre ; je ne sais cependant si c’est un bon livre, encore moins si c’est un roman. C’est que la littérature importe peu désormais, pourvu qu’on ait le bon récit patenté, celui qui renforce le lectorat dans ses convictions (et surtout ne les remet pas en cause ; je n’ai pas lu les chapitres suivants et ne les lirai pas ; pour mieux connaître l’histoire d’Haïti, je partirai à la recherche de documents et de sources : je doute que le livre d’Orélien produise un récit de la descente aux enfers du pays et en cela il est contre-productif). On ne juge plus un texte sur sa forme mais sur des critères d’allégeance et de conformité. Orélien en avait coché un certain nombre ; cela lui a valu une renommée rapide, l’invitation sur le plateau de Trapenard où il s’est demandé ce qu’il foutait là ; et, partant, un record de ventes que n’a pas entravé la découverte du pot aux roses (les schnobs lutéciens en sont pour leurs frais). À vrai dire, on en a trop parlé, on s’est perdu en bavardages sur l’IA et le plagiat ; on a perdu de vu l’essentiel : la nécessaire histoire d’Haïti hors des grilles de lecture patentées.  

Haenel, Yannick Haennel au verbe sûr sur le même plateau de Trapenard ! Lorsque la sélection des goncourables a paru, je me suis mis en devoir de prendre connaissance de quelques inscrits. Haenel (La solitude des professeurs est infinie)était du nombre. Deux chapitres en ligne m’ont édifié : les jeunes profs sont des pions et l’école est un lieu d’indigence et de violence…, je sais, me suis-je dit, je suis au courant. Les deux chapitres décrivent les premières journées du narrateur-auteur dans son premier poste dans un lycée.... Haenel raconte dans le détail ce que nul n’ignore et je me lasse un peu de lire des romans (?) dont l’intrigue et le déroulement sont prévisibles : il suffit d’être attentif à l’actualité. Je confesse, peut-être à tort, un préjugé défavorable à Haenel, d’autant plus que ce dernier fait partie du système dont il dénonce les effets sans jamais en questionner les causes (comme dirait Bossuet). Haenel est de surcroît dépourvu de toute vergogne : le professeur soi-disant victime du système a quand même le temps d’écrire des romans… Aussi le livre me parait-il sujet à caution ; il n’est pas nécessaire d’en dire plus en dehors de son inscription sur la liste. Le microcosme lutécien a besoin de multiplier les témoignages à décharge ; toute cette production fera de l’ombre, espère-t-on, aux réflexions de Zemmour, Knafo, de Villiers ou Sansal (et à la « bollosphère » en général), lesquels abordent la question de l’E.N. sans militantisme ni amnésie sélective.

Par ailleurs, je feuillette les premières pages de Boris Bergmann (Minotaure) et Louise Chennevière (Faire la peau). L’écriture me parait plus « écrite », travaillée, stylée. J’ai envie d’en savoir plus, ce qui est bon signe ; le temps me manque cependant… Mon exploration de la liste s’arrête là, sans doute suis-je passé à côté de pépites lesquelles, de nos jours, ont de moins en moins de chance de tomber entre des mains d’orpailleurs.

Le 8 octobre dernier, les Nobel décernent le prestigieux prix à la poétesse canadienne Anna Carson. J’ai lu tout et son contraire à son propos. L’art de la poésie à la manière du collage ou des origamis ne manque pas d’originalité.

            (J’avoue mes préférence et fidélité à Rilke, Herbsttag :

Wer jetzt kein Haus hat, baut sich keines mehr.
Wer jetzt allein ist, wird es lange bleiben,
wird wachen, lesen, lange Briefe schreiben
und wird in den Alleen hin und her
unruhig wandern, wenn die Blätter treiben
.)

Le gotha se précipite pour acquérir un exemplaire d’Autobiographie du rouge ou d’Atelier Albertine ; il s’agit de briller en soirée, établir une hiérarchie entre ceux qui ont lu le dernier Nobel et les autres. Quant à Carson, dans trois mois, il n’en sera plus question ; peut-être la lirais-je alors.   

Enfin, je voudrais mentionner un prix dont, sauf erreur de ma part, on ne parle jamais — absolument jamais —, de ce côté-ci du Rhin, à savoir le prix Büchner, décerné cette année à Christine Wunnicke (prononcez : Vounické), auteure de romans courts, Katie, Le renard et le docteur Shimamura, tous deux traduits, et Wachs (Cire, comme cire des cierges, bientôt disponible en traduction) qui évoque la vie et les amours d’une entomologiste et d’une dessinatrice dans le Paris du XVIIIe siècle.

 

14 août 2026

La nouvelle GERALD45 au sommaire de la revue SQUEEZE n°36

L'I.A. introduit un prisme entre le réel et nous autres, c'est le thème de la nouvelle GERALD45. La revue SQUEEZE me fait l'honneur de la porter au sommaire de son numéro 36, placé sous le thème général de FUMÉE.

La nouvelle a été écrite en avril, je ne savais pas alors que la pinède girondine partirait en fumée en juillet et ferait de moi, pour quelques jours, un réfugié climatique. 

La revue est consultable en ligne ou téléchargeable, gratuitement, Ici

 

9 août 2026

De Notre-Dame de Strasbourg à Notre-Dame de Chartres

Le 25 juillet dernier, nous nous éloignons de Bordeaux, ville menacée moins par le gigantesque incendie de Saumos que par les fumées incommodantes voire toxiques. La route nous emmène jusqu’à Strasbourg où la famille nous accueille. Strasbourg… Comme toujours, nous rendons hommage à l’Église St-Pierre le Jeune aux fresques admirables et à la cathédrale Notre-Dame avec sa tour jaillie comme un geyser dentelé, ses vitraux témoins des premiers temps du St-Empire, son élégante statuaire, sa pierre tellurique, son horloge astronomique, etc. Une fois n’est pas coutume, nous escaladons le Mont St-Odile du haut duquel 13 siècles contemplent la Plaine. Au retour, nous faisons un crochet par Chartres, c’est notre première visite et c’est une révélation, les deux tours de Notre-Dame qui émergent au-dessus des étendues blondes, cet immense vaisseau de pierre blanche aux innombrables vitraux par où surgit la lumière, le jubé aux 40 scènes bibliques, les innombrables signes d’une science sacrée que Fulbert le fondateur se proposait d’enseigner. L’éclatante lumière de Chartres fait écho à la sombre beauté de Strasbourg à la manière du yin et du yang, et ce contraste intense résume à lui seul l’arc, non pas républicain, mais chrétien sous lequel la terre de France a prospéré. Il y a peut-être un lien entre la fin de cette prospérité et le nombre d’églises profanées, la dissolution légiférée des mœurs sous couvert d’extension des droits, les résurgences des utopies révolutionnaires et les prétentions de religions d’ailleurs. Face à ces menaces, Chartres se présente comme ce « reposoir sans fin pour les âges nouveaux » évoqué par Charles Péguy. Balivernes, dira-t-on dans les cercles de progrès…  

 

18 juillet 2026

"Un nouveau droit, une liberté...", et quoi encore?

C’est en ces termes que la sénatrice de Gironde se réjouit de l’adoption de la loi « du droit à l’aide à mourir ». Elle n’est pas la seule. Un nouveau « droit » s’ouvre en ce pays qui vacille sous la profusion des droits. Comme si une nouvelle minorité se voyait accorder un nouveau droit ; réjouissons-nous pour eux, proclament les partisans du texte. Une minorité ! Les mots ont un sens, n’en déplaise aux partisans des éléments de langage. S’agit-il seulement d’un droit ? Je me rappelle ma pauvre mère, elle demandait à mourir, elle souffrait. Il fallait savoir démêler le vrai du faux et ne pas en rester aux apparences. Ma mère voulait-elle mourir ? Bien sûr que non, quoiqu’elle en ait dit ; tous ceux qui l’entouraient pourront l’attester. En ces instants d’épreuve, ma mère voulait par-dessous tout vivre. Ses paroles désespérées lui étaient inspirées par son état. À la prendre au mot, nous n’aurions pas été « dans le respect de sa volonté ». Personne ne veut mourir si s’offre à lui un remède, des soins pour atténuer l’épreuve. Feindre de considérer comme un appel à l’aide à mourir ce qui n’est que désespoir est une hypocrisie profonde, un blasphème. « Aider quelqu’un à mourir », c’est lui refuser le secours, ne pas lui lancer la bouée pour quelques brassées de plus. Feindre relève de l’hypocrisie et toute hypocrisie donne bonne conscience à ses auteurs. Ceux-ci ont entendu les objections, aussi prennent-ils soin de préciser que ce droit est « indissociable d’un accès effectif aux soins palliatifs partout en France. » Or ces soins coûtent très chers, ils supposent des réserves budgétaires conséquentes ; les partisans de la loi ne peuvent ignorer la situation budgétaire dans laquelle se trouve le pays et que ces réserves ne seront pas constituées. Là encore, ils feignent. En l’état actuel, très peu de personnes pourront en bénéficier, les autres « bénéficieront » de leur droit à « mourir dans la dignité ». Les opposants à la loi craignent, de surcroît, que ce « bénéfice » ne soit extorqué ; les coupes budgétaires subies par « le système de santé le meilleur au monde » laissent penser qu’ils n’ont pas tort ; les gestionnaires du système sauront fixer des quotas par département, par unité de soins, etc. Les partisans de la loi prétendent accorder un nouveau droit et les destinataires, à l’image de ma mère, privés de discernement, seront tentés d’en appeler à ce « droit ». A contrario, ceux à qui il reste du discernement supplieront pour bénéficier de soins palliatifs. Prétendre « donner la mort dans la dignité » est un sophisme ; il n’y a aucune dignité à « donner la mort » à une personne qui est aux extrémités. « Donner la mort » est une périphrase, un oxymore ; c’est tuer, quelles que soient les circonstances ; la mort n’est pas un don ; en « donnant la mort », on retire la vie, il n’y a rien d’autre à dire. Plus que jamais, les marchands tiennent boutique dans le temple.

 

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14 juillet 2026

Au prix du sang s'il le faut

Le discours de Macron aux officiers supérieurs de l’armée ne manque ni de panache ni de pugnacité. Il énonce des propositions qui appellent un large consensus. À l’heure des guerres électroniques et des drones, qui pourrait s’opposer à un surcroît d’investissement et de professionnalisation ? « Oui, la paix est notre but », dit-il. Cicéron ne dit pas autre chose : si vis pacem para bellum. « Oui, nous chérissons la liberté et le droit. Et oui, nous nous tenons prêts à les défendre… », dit-il encore. Notre liberté et notre droit seraient-ils menacés ? Par qui ? À travers ce qui est dit, je cherche ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu. Ce discours est concomitant d’un sommet où les chefs d’État de la « coalition des volontaires », réunis à Paris, renouvellent leur soutien à Zelenski, présent au sommet. À ce jour, l’Europe a financé la guerre en Ukraine à hauteur de 200 milliards d’euros ; nous avons financé un processus qui a fait des centaines de milliers de victimes… Chacun aujourd’hui est informé de l’état des finances publiques françaises et détient une liste de cent priorités auxquelles la part française aurait pu pourvoir, ne serait-ce que le système de santé, défaillant, ou les investissements nécessaires pour faire face à la canicule. À travers le discours de Macron, devons-nous comprendre que l’étape suivante dans le soutien à l’Ukraine consistera à payer « le prix du sang » ? Serions-nous en guerre avec la Russie ? En délicatesse, certes, mais en guerre ? Si nous étions en guerre avec la Russie, nous le saurions, Poutine dispose d’arsenaux dont l’emploi ne nous laisserait aucun doute sur ce point. Si vraiment « la paix (était) notre but », comme le prétend Macron, continuerions-nous à envoyer en Ukraine argent et armes au risque de nous transformer en cobelligérants dès lors susceptibles des foudres de Poutine ? Nous avons assez condamné la fameuse « dépêche d’Ems » — provocation du chancelier Bismarck qui a précipité la guerre de 1870 — pour ne pas, à notre tour, nous livrer à des provocations. Les envolées lyriques manquent parfois — délibérément ? — de précision. « Nous chérissons la liberté et le droit », certes, cela est incontestable, mais, s’il s’agit de « nous », alors nous les chérissons en notre pays, la France, laquelle n’est pas citée dans le discours. L’implicite est sujet à malentendus. J’en arrive à penser que le « nous » de Macron se réfère à une entité plus large que la seule France, mais de quelle autorité procède-t-il ? Macron a-t-il consulté le peuple français pour inclure le « nous » français dans un « nous » plus vaste ? Il y a là une audace qui confine à l’emphase. Nous ne sommes pas au théâtre, que je sache. Quant aux menaces, intérieures et factuelles, qui pèsent sur notre liberté et notre droit ? Macron n’y fait pas même allusion. Le communautarisme et la déliquescence de la nation, chaque jour un peu plus, se manifestent par des agressions qui se multiplient et des émeutes qui explosent à chaque événement festif. Elles créent un climat de guerre civile dont l’hypothèse est curieusement absente dans le discours du chef de l’État. Cette omission est une faute, une absence de clairvoyance. Dans le théâtre de Shakespeare, il ne manque pas non plus de personnages qui, tel Iago à l’oreille d’Othello, soufflent sur les braises jusqu’à provoquer des catastrophes.

 

13 juillet 2026

Et maintenant?

Marine Le Pen est enfin édifiée sur son sort judiciaire et politique, la cour confirme la condamnation pour abus de biens mais adoucit la peine d’inégibilité. Elle pourra se présenter en 2027 et annonce sa candidature au JT de TF1 face à Boulloucq qui s’étonne : plusieurs juridictions ont confirmé votre condamnation. Marine Le Pen réfute : plusieurs juridictions peuvent se tromper ; elle fera appel. Boulloucq insiste, il mène l’interview en gros sabots. Le lendemain, tous les sondages donnent Marine Le Pen gagnante au second tour. C’est la panique dans les rangs progressistes et dans les médias. Et tous de glapir que le danger c’est elle ; personne cependant n’explique pourquoi, le danger, ce serait elle. Dans les rangs mélenchonistes, on explique que, le cas échéant, on refusera le résultat des urnes ; personne ne dénonce le chantage sur la démocratie ; personne non plus n’explique pourquoi Mélenchon, ce serait mieux que Marine Le Pen. Au Centre, Philippe explique que le recours, c’est lui, que laisser dériver la dette, c’est suicidaire, etc. Il a été au pouvoir pendant trois ans et, les six années suivantes, a soutenu ceux qui étaient au pouvoir. En neuf ans, la dette a augmenté de 1400 milliards ! S’il n’est pas au second tour de la présidentielle, il appellera à voter Mélenchon, il l’a déjà fait. Philippe est assurément le recours (sic). Wauquiez le pense, qui trahit sa famille et le rallie. Wauquiez parie que les électeurs qui ont intérêt à ce que les choses continuent comme avant l’emporteront sur ceux qui veulent que ça change, et il compte bien continuer à avoir son rond-de-serviette aux bonnes tables. Retailleau s’arrache les cheveux, il mènera au combat les troupes qui lui restent et se fera mettre en pièce ; plutôt périr du bon côté de « l’arc républicain » que gagner avec le mauvais ! Sarah Knafo continue de faire l’état des lieux des gabegies publiques et des pertes de souveraineté, tous chiffres certifiés. La campagne est plus ou moins lancée, on ne débattra pas. On excommuniera, on clouera au pilori, on prendra soin de distinguer ceux qui sont du bon côté de l’arc et les autres, quoi qu’ils disent. Rima Hassan rêve d’un grand embrasement pro-palestinien et Bally Bagayoko, d’instances gouvernementales qui « nous ressemblent ». Personne ne note la césure républicaine, le coup de canif dans l’indifférenciation des citoyens sans distinction de classe, d’origine, d’ethnie, de religion… Personne ne note l’ingérence de la cause palestinienne dans les affaires françaises. La République vacille… Boulloucq a déjà fait son choix, il milite sur une chaîne de service public, personne ne lui fait grief de détournement public à des fins partisanes. Les agressions à l’arme blanche se multiplient, mais ce ne sont que faits divers, malheur à qui ose un rapprochement entre insécurité et immigration ; les défaillances d’entreprises se multiplient elles aussi ; pour elles, on verra plus tard, on continuera d’emprunter ! Le foot tient en haleine la planète tandis que russes et ukrainiens continuent de mourir dans une guerre que l’Europe a financé à hauteur de 200 milliards. Les financeurs parlent de droits de l’homme et de liberté des peuples. La Russie de Poutine est l’ennemi idéal, pourvu qu’elle le reste jusqu’au printemps 2027, des fois que le résultat des élections présidentielles ne soit pas conforme aux attentes…  À moins que les émeutes que nous promet LFi ne fournissent un bon prétexte…

 

10 juillet 2026

Ekaterine Buachidze, mezzo, en récital à Branaire-Ducru, le 8 juillet

Elle a nom Ekaterine Buachidze, mezzo-soprano. Le château Branaire-Ducru, à Beychevelle dans le Médoc, est un coin de paradis, entre ses vignes perchées au-dessus de la Garonne. L’ancien chais était surchauffé, ce mercredi 8 juillet, à 20h30, canicule oblige. À l’invitation des Estivales, mélomanes et néophytes sont réunis pour assister à un récital ; les femmes s’éventent, les hommes remuent sur leurs chaises, les jeunes gens sont rares. Après les présentations d’usage, une jeune femme monte sur scène en robe longue bleu roi, serrée à la taille, épaules nues, clavicules saillantes. Trois pas décidés et elle s’immobilise, impériale, salue d’une esquisse de génuflexion, toise la salle de son regard altier, pivote la tête d’un soudain quart de tour. C’est le signal. La pianiste égrène les premières mesures de « Parto, parto, ma tu ben mio », de la Clémence de Titus de Mozart. La voix s’élève, le corps est secoué d’un léger tremblement, comme une branche d’arbre où l’aigle royal prend son envol, et c’est l’enchantement. Suivent d’autres arias, Mozart encore, Richard Strauss — il faut oser Strauss— Pauline Viardo, Rossini ; la voix d’Ekaterine devient oiseau, rossignol. La cantatrice est tout autant à l’aise dans un répertoire espagnol en apparence loin de ses racines : de Falla, la Carmen de Bizet. Chevelure frisée d’un noir de jais, grands yeux dont les pupilles sont des diamants, corps gracile où se meut une âme puissante, Ekaterine séduit, invite les mélomanes à la suivre jusqu’aux hauteurs où elle a élevé son art. Qu’elle soit belle joue dans la séduction. Il semblerait que toutes les conditions aient été réunies pour produire une grande artiste dont je m’en voudrais de dire qu’elle est le fruit d’un hasard qui aurait oublié de bafouiller. De l’orgueil ? Pas une once ! Ekaterina reçoit les applaudissements avec modestie, ses talents sont immenses, mais elle semble dire, j’ai fait de mon mieux. Ekaterine sait que le Seigneur l’a comblée, elle sait aussi qu’il a posé sur ses frêles épaules une lourde responsabilité qui ne doit pas se dissiper avec les honneurs. En elle, la voix a pris possession du corps qui dès lors est à son service, Ekaterine est voix incarnée au service de la musique, mezzo-soprano chaleureuse qui tient à la fois du violon et du violoncelle. Sa présence est une eucharistie, une élévation. Ekaterine est le nom d’emprunt qu’une déesse adopte lorsqu’elle se présente aux mortels. À l’entracte, je consulte rapidement ses données biographiques. Ekaterine est née à Tbilissi en Géorgie ; enfant, le chant a pris possession d’elle, le chant de la terre et les harmonies du Caucase. Il y a des sommets là où sa voix la première fois s’est élevée. Elle a parcouru le répertoire classique à Munich, à Rome, en exil de sa famille qui la soutient ; elle a obtenu des prix prestigieux, en obtiendra d’autres. Ekaterine est une diva mais aimerait qu’on fasse comme si elle ne l’était pas. Si elle apparait en belles robes longues, c’est moins pour souligner sa silhouette élégante que pour marquer la solennité de l’instant ; elle est l’officiante, la prêtresse ; sa présence en impose, transforme en oratoire les lieux où elle se donne. Que de travail et d’ostinato rigore ! Quel âge a-t-elle, me suis-je demandé ? 23 ans ! Toute présence divine nous atterre…

 

23 juin 2026

L'Étrange Défaite et Mitterrand

Il y avait un angle mort dans l’émission diffusée dimanche soir par France TV, L’Étrange Défaite. Elle évoquait la période comprise entre début septembre 1939 et le 10 mai 1940, appelée « Drôle de guerre », selon une expression attribuée à Roland Dorgelès. L’émission rend justice au peuple français qui, d’abord frileux et satisfait de la fausse « Paix de Munich » de 1938, a fini par se dresser contre les menées hitlériennes auxquelles devait être mis un terme. L’opinion publique a approuvé l’entrée en guerre, de même que, avec courage, elle a accepté les sacrifices imposés par la mobilisation et la préparation de la guerre. L’armée française comptait un peu moins de 2 millions d’hommes ; sur le papier, elle était la plus puissance et la propagande française s’appuyait sur la force du nombre pour rassurer la population ; cette propagande était en partie responsable de la sidération lors de la « Débâcle ». Gamelin, le généralissime, attend les Allemands en Belgique ; à ses yeux, les Ardennes sont infranchissables. Début mai, les Allemands parachutent des troupes en Belgique, Gamelin y voit le début de l’offensive et donne l’ordre de faire mouvement vers la Belgique. Le 10 mai, les troupes motorisées de Rommel franchissent les Ardennes ; elles prennent à revers les troupes françaises, moins mobiles, et les enferment dans la nasse de Dunkerque. C’est le Blitz ; en un mois, et malgré sa pugnacité, l’armée la plus puissante du monde est mise hors d’état de nuire. Des bataillons entiers dans l’attente d’ordres qui ne viennent pas, plus d’un million de soldats en captivée, d’innombrables civils déplacés, des dizaines de milliers d’enfants perdus dans la pagaille. Comment expliquer cette « Étrange Défaite », se demande l’historien alsacien Marc Bloch, dans un livre paru en 1944 et désormais cité à toute occasion. Un livre cité mais peut-être insuffisamment lu et compris. Il est question de panthéoniser son auteur. Bloch pointe les insuffisances, voire l’incompétence, du haut-commandement. Dès les premiers revers, Gamelin évalue mal la situation, les stratèges français produisent en deux jours un plan de repli alors qu’il eût fallu réagir dans l’heure. Gamelin est dépassé, son état-major l’est tout autant, sans parler du monde politique. Des Cassandre, pourtant, avaient mis en garde. Dans Le fil de l’Épée, paru en 1932, de Gaulle milite pour une armée motorisée avec des blindés appuyés par une aviation. Il n’est pas entendu, son plus scrupuleux lecteur s’appelle Hitler qui en a fait son miel. Dès mars 1940, le chef du contre-espionnage français connaissait le plan allemand, il a été éconduit par Gamelin, lequel avait d’inébranlables certitudes. Devant le désastre grandissant, Gamelin est remplacé par un autre cacique, Weygand… La suite de l’histoire, on la connaît… Toute la période dite de la « Drôle de guerre », depuis septembre 39, a été mise à profit pas l’armée française pour consolider tranchées et fortifications, la haut-commandement s’attendait à une guerre de position, un bis repetitade Quatorze. L’armée allemande en a profité pour parachever sa motorisation et l’offensive a été déclenchée lorsque son niveau d’équipement a été jugé suffisant. Il n’y avait donc pas, en France, de « parapluie d’intelligence », de réactivité, procédures, dynamiques de sélection et de recours pour mettre en place les élites les plus compétentes aux postes les plus stratégiques ! De Gaulle a été appelé par le gouvernement alors qu’il était trop tard ; Hitler, lui, comptait sur des généraux, jeunes, intelligents et audacieux, des Rommel, des Guderian, etc. La France en avait d’aussi compétents et valeureux mais ils n’ont été ni détectés ni poussés aux plus hautes fonctions. Marc Bloch décrit le syndrome d’une armée bureaucratique et fonctionnaire, dont les gradés suivent un tableau d’avancement et dont les subordonnés n’osent affronter leurs chefs. France TV n’insiste pas sur ce point, la doxa historique a son coupable, Gamelin, remplacé par Pétain dont de Gaulle disait, dans son discours du 17 juin 1941 : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre. » Triste enveloppe d’une gloire passée ! On ne saurait mieux dire. J’en viens à l’angle mort de l’émission de France TV, par lequel j’ai inauguré cette chronique. J’en viens à la « clique de politiciens » dont parlait le Général. J’en viens à l’un de ses plus illustres, Mitterrand, un homme de la 3e République qui n’a eu de cesse, après le départ du Général en 1969, de revenir aux errements de la 3e. Mitterrand est cet homme politique, brillant mais matois, qui illustre les mœurs de la 3e, lesquelles ont conduit au Front Populaire en 1936 et à « l’Étrange Défaite » en 1940. La France d’après 1920 semblait installée dans ses gloires passées et ses mondanités feutrées soucieuses d’intérêts partisans et d’opportunités historiques. Mitterrand, n'est-ce pas l’homme qui a siégé aux côtés de Pétain, a été décoré de la francisque ? L’homme qui a milité pour l’abolition de la peine de mort, mais n’a pas hésité à réprimer sévèrement les attentats algériens de 1954 ? Vérité en-deçà des Pyrénées, mensonge au-delà… Sous de Gaulle, la dynamique de sélection efficace des élites semble avoir fonctionné ; elles ont produit la dissuasion nucléaire, les centrales nucléaires, le TGV, le Concorde, etc. Il fallut bousculer des prérogatives, des acquis et des décorés. La France des Trente Glorieuses est redevenue une grande puissance à ce prix, et Mitterrand en a recueilli les fruits en s’installant dans son opulence. Opportunisme historique. Mais il faut croire aussi que le peuple n’a pas appris de son « Étrange Défaite », à moins qu’on n’ait pas voulu qu’il en apprenne. En mai 1981, la France, lentement, retourne aux errements de la 3e. Déficit public galopant, prolifération de l’emploi public et instances chargées de contrôler ceci, cela, d’administrer là où il faudrait insuffler une dynamique d’entreprise et d’audace. Dilapidation. Ont été nommés nombre de responsables, autant, voire plus, en raison de leur allégeance que de leur compétence. N’est pas Machiavel qui veut. Les idéologies se sont invitées en lieu et place du pragmatisme. L’Etrange Défaite n’est pas achevée, France TV n’en a soufflé mot !

 

22 mai 2026

L'alibi de la culture

Je me demande s’il n’y a pas un brin de prétention, de la part des 600 signataires de la pétition « Zappez Bolloré » et des « 200 exilés pro-Nora » de la maison Grasset, à invoquer l’étendard de la culture pour justifier leurs prises de position. La culture tout d’abord, il est difficile d’en donner une définition exhaustive ; toute tentative ne saurait être que partielle, partiale, approximative. Léonard avait une métaphore à ce propos : un cercle parfait s’obtient par superposition d’un grand nombre de cercles imparfaits. À mes yeux, la culture est en résonance avec l’histoire et l’art. C’est très banal, n’est-ce pas ? Savoir que la France ne serait pas ce qu’elle est sans la conversion de Clovis, le sacrifice de Jeanne d’Arc et l’Appel du 18 juin de de Gaulle, c’est de la culture. Savoir que l’année 1794 a été plus sombre sans doute que 1942, et pourquoi, c’est de la culture. Savoir que la France a perdu l’hégémonie atlantique à l’issue de la Guerre de Sept ans, c’est encore de la culture. Quant à l’art, je ne sais si la Tour Eiffel en relève, mais je sais qu’elle est un chef d’œuvre, celui du passage du monde ancien, artisanal et agraire, à l’ère industrielle. Caïn accentuait son avantage par rapport à Abel. Je ne sais si ce passage est bénéfique mais je sais que la Tour en est un jalon, une pierre d’angle, une prouesse technique de surcroît. En revanche, la cuvette de Marcel Duchamp, honorée comme exemple de la production en série, me semble relever de l’imposture ; de même les « œuvres » de McCarthy et de Jeff Koons, tant prisées par la bureaucratie culturelle. Ces quelques exemples ne prétendent en rien faire le tour de la question. Les artisans qui, à la fin du Moyen Âge, ont œuvré à l’édification de ND de Paris sont, à bien des égards, des artistes dont on ne sait pas même le nom. Ils se sont contentés d’apposer un hiéroglyphe sur les blocs de pierre que leurs ciseaux ont façonnés. Ils n’ont pas songé à revendiquer le statut d’artiste dépositaire de la culture de leur temps. Les écrivains et artistes travaillent une matière en devenir, hautement instable. Les qualités intrinsèques des formes qu’ils en tirent ne garantissent en rien leur renommée, laquelle dépend de la mode, du battage publicitaire, du temps qu’il fait. À l’inverse, la publicité et les médias sont à même de propulser des renommées rapides. À l’image des block boosters américains. Tout cela est très pulsatile. En matière de dissertation et d’essai, les canons académiques déconseillent l’usage de la première personne du singulier. Eh bien, messieurs les canonniers, peu m’en chaut, je suis subjectif, cela m’évite l’auto-proclamation. Mais je suppose que voir sa photo en couverture des magazines ou fouler le tapis rouge à Cannes, cela fait enfler bien des chevilles…

 

11 mai 2026

Sniper, le corbeau blanc_Ukraine

J’erre sur la grille de programmation de France TV et tombe sur ce petit chef-d’œuvre — n’en déplaise à messieurs les critiques autorisés ! — du cinéma ukrainien, réalisé par Marian Bushan en 2022, avec une force de percussion inversement proportionnelle aux moyens engagés. Nous sommes en Ukraine en 2014 — la guerre avait commencé bien avant le 22 février 2022. L’enseignant Mykola assiste au meurtre, par les soldats russes, de sa femme enceinte ; il devient sniper, un redoutable sniper. Les dialogues sont laconiques, les évocations parlent d’elles-mêmes, la steppe dévastée, point n’est besoin de réquisitoire. Le film déroule une succession d’épisodes où les snipers des deux bords s’affrontent ; aussitôt repérée, la silhouette rampante s’affaisse, fauchée par l’unique balle qui fait mouche. La tension nait de cet affrontement muet, s’approcher de l’ennemi à distance suffisante sans se faire repérer. Le film est ukrainien mais les silhouettes se ressemblent, grimées, méconnaissables ; au-delà des enjeux stratégiques, la guerre au ras des pâquerettes ou des chaumes de blé est la même des deux côtés ; on y meurt. Ce film me fait comprendre trois choses. L’enlisement en premier lieu ; des territoires trop vastes pour les effectifs déployés, ce qui implique des escarmouches, de longs moments d’observation scandés par des tirs d’artillerie qui cherchent leurs cibles. La rage et l’obstination ; des deux côtés, on lutte pour un enjeu viscéral, existentiel ; ni les Ukrainiens ni les Russes ne peuvent envisager de céder une terre où semblent plonger leurs racines. J’en arrive au troisième point, le plus délicat : la boîte de Pandore ouverte, les démons qui hurlent, la désinvolte responsabilité européenne. Je m’explique. En 1989, le rideau de fer tombe, Gorbatchev cependant obtient l’assurance que jamais l’Ukraine…, replongez-vous dans l’histoire si les souvenirs font défaut. Arrivent Putin et le sursaut d’orgueil de l’empire qui ne veut pas disparaître. L’Ukraine devient l’enjeu de tous les regards, de tous les appétits. En 2014 sont promulgués les accords de Minsk, un frêle espoir de stabiliser l’équilibre. Hollande et Merkel passent outre ; Putin n’osera jamais, pensent-ils. Le 22 février 2022, Putin ose. Combien de centaines de milliers de victimes depuis ? Russes, Ukrainiens et Européens sont dès lors entraînés dans l’aveuglement de l’hybris, aucun ne peut envisager de concession sans croire perdre son âme. Les victimes s’accumulent à l’ombre des euros qui affluent et des sommets où des accolades sont distribuées. Le film est interprété par le taiseux Pavlo Aldoschyn lequel, si j’ai bien compris, joue un peu son propre rôle. Je ne sais pas si Le Corbeau Blanc est un bon film, je sais en revanche que le regard ténébreux de Pavlo-Mykola est comme un doigt accusateur pointé sur cette Europe impériale qui a tant soufflé sur les braises… À chacun de battre sa coulpe, j’ai battu la mienne.

 

10 mai 2026

Le recueil FAILLES, une lecture par Nikola Delescluse

10 mai 2026

Canon Français et vivre-ensemble

Deux événements surviennent presque simultanément, comme s’ils voulaient illustrer de concert les convulsions à l’œuvre dans notre pays ; je veux parler du rassemblement du Canon français d’une part et, d’autre part, de l’exposition en plein air, place de la Concorde à Paris, « Vivre-ensemble » de Yann Artus-Bertrand. Cette dernière a été saccagée par des supporters à l’issue d’un match de foot, peu importe lequel, pas même des supporters, des jeunes qui, ironie, sont précisément issus de cette « diversité » à laquelle l’exposition était consacrée. Il est peu probable du reste que ces derniers se soient attardés à en consulter les somptueux panneaux déployés à grand renfort d’argent public. Quant au Canon français, il s’agissait d’une fête gastronomique, plutôt bon enfant, pacifique, entrée payante (et non pas une « free-party »), regroupant plusieurs milliers de personnes dans la ville de Caen, lesquels n’ont commis d’autre sacrilège que de se repaître de cochonnaille, de camembert et de pinard du pays. Las, il n’en faut pas plus pour que des protestations ne s’élèvent et que les rangs de la gauche ne s’émeuvent, jusqu’à y voir un repère d’extrêmes-droitards. Un journaliste de Libé aurait identifié un salut douteux aussitôt interprété dans le sens de sa grille de lecture. Aux yeux du recteur de la mosquée de Paris, le banquet se présente « comme la célébration des valeurs françaises où l’on chante à la gloire d’une figure politique en excluant symboliquement ceux qui ne ressemblent pas… Il y a une différence entre une communauté qui se rend visible parce qu’elle a souvent été invisible, et une communauté qui se rend visible pour rappeler aux autres qu’ici, en France, ils ne sont pas chez eux. » Rien de moins. L’accusation est grave. Échange de bons procédés, le recteur pourrait tenir les mêmes propos en ce qui concerne l’alimentation halal. Les convives rassemblés à Caen, me semble-t-il, n’ont en rien l’intention de rappeler à qui que ce soit qu’ils ne sont pas chez eux en ce pays ; ils sont nostalgiques d’un certain art de vivre, nostalgiques des fêtes comme il s’en faisait au siècle dernier, à la fin des moissons, ou, à l’entrée de l’hiver, quand on tuait le cochon. Ils s’enivrent, grivoisent, paillardisent, célèbrent Jeanne d’Arc et quelques héros qui ont fait leur pays, certes ! Et après ? Ils tentent de ressusciter leurs traditions, mises à mal précisément par un « vivre-ensemble » au forceps et « sous perfusion de CAF, de subventions, de bons sentiments et de festivals gratuits » Celui de gens comme YAB? Et parions que le Canon n’a pas bénéficié d’un liard d’argent public ; il a même livré bataille pour obtenir l’autorisation municipale refusée ailleurs, alors qu’on a déroulé le tapis rouge à YAB sur la Place de la Concorde et qu’on abondera en argent public pour réparer le saccage. Je me demande où le vivrensemble se réalise avec le plus d’authenticité. Je parie même que, s’il se présentait des musulmans au Canon, passé le moment de surprise, il ne manquerait pas d’hôtes pour leur dire, asseyez-vous là, je vais vous préparer quelques côtes d’agneau dont vous me direz des nouvelles… Ah, si le recteur pouvait les y inviter !

 

24 avril 2026

Un nouveau roman, bientôt

 

23 avril 2026

Tempête dans la maison Grasset

Dans ses conférences d’homme libéré et libre, Soljenitsyne n’avait pas des mots assez durs pour la société des écrivains soviétiques, caste (conduite un moment par Gorki) qui veillait au grain, produisait une littérature consensuelle, mangeait dans la main du régime en contrepartie de subsides et honneurs. À la différence de la presse et des médias où ne volent que paroles, la littérature produit le narratif du monde qui restera dans les esprits. Verba volant, scriptura manent. Pour tout régime à façade démocratique qui se respecte, il importe donc de bien sélectionner ses écrivains et cantonner dans le purgatoire ceux qui commettraient des écrits embarrassants. Ce qui en train de se passer chez l’éditeur Grasset me fait penser à la littérature soviétique du temps de Soljenitsyne. En 2023, le Tycoon Bolloré acquiert Hachette, donc Grasset. Au mois d’avril 2026, l’éditeur de Grasset, Olivier Nora, aurait voulu reporter à l’automne l’édition du dernier livre de Boualem Sansal qui revient sur sa détention en Algérie. Bolloré, lui, souhaitait cette publication dès à présent. Un bras de fer s’engage à l’issue duquel Bolloré remercie Nora et, aussitôt, le torchon brûle. Quelques 200 auteurs décident de quitter Grasset en signe de protestation. « Son licenciement est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création. Une fois de plus, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux », au mépris de celles et ceux qui publient,… accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent », déclarent-ils dans une tribune diffusée urbi et orbi. La république des lettres est offensée. D’aucuns déchirent leurs contrats en un grand geste théâtral en direct à la télévision. Aujourd’hui, ils en appellent à une « clause de conscience » impossible à mettre en musique juridique, ils ont besoin de leurs contrats et voudraient que la loi ferme les yeux sur le coup de canif qu’ils y ont porté. Virginie Despentes n’y va pas par quatre chemins : « Ce n’est pas une guerre, c’est de la prédation… abuser de son pouvoir pour dépouiller l’autre de son humanité, etc. » Rien de moins ! En vérité, la présence de Bolloré dans le paysage insupporte et le licenciement de Nora est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Non seulement Bolloré veut hâter la publication du livre de Boualem Sansal, désormais considéré par le gotha littéraire comme une brebis galeuse ; de surcroît Bolloré publie Bardella, le président du RN. La « littérature française » dès lors choisit son camp, elle érige son propre « arc républicain » et excommunie d’un doigt d’autant plus sévère qu’il se réclame de la pourpre parnassienne. Je me trompe peut-être mais j’ai le sentiment que Soljenitsyne se trouvait plutôt du côté de Bolloré et de Sansal ; du reste les discours prononcés à Oxford lui avaient attiré maintes foudres. Il y a du cambouis du côté de Bolloré et Sansal ; quand on a passé un an dans les geôles infamantes d’Alger, quand on rend compte du sentiment de déclassement exprimé par les Gilets Jaunes, etc., on a quelque légitimité à évoquer le cambouis. Zola et Dickens n’hésitaient pas à plonger leurs plumes dans les soutes remplies de cambouis de la société industrialisée ; Balzac, dans les miasmes du journalisme. Le cambouis ne serait-il pas objet de littérature ? De quoi s’occupe la littérature si elle n’entre pas dans les bas-fonds ? Je suis en train de relire Martin Eden du grand Jack London qui, lui, ne disposait d’aucune « clause de conscience » quand la misère menaçait de l’anéantir. La bronca des 200 est d’autant moins compréhensible. Si Bolloré les insupporte, ce qui se peut concevoir, eh bien qu’ils cherchent des éditeurs plus en phase avec leurs convictions. En refusant d’apparaître dans le paysage Bolloré, ils installent de surcroît l’idée élitiste qu’il y aurait une littérature fréquentable et une autre qui ne le serait pas. Qu’ils prennent garde cependant au fait que l’infréquentabilité est à double sens. Notons encore que, à ma connaissance, Bolloré ne les chasse pas, il s’accommode de sensibilités différentes. Si d’aventure, on me surprenait avec un livre de Bardella ou de Zemmour à la main, peut-être se détournerait-on de moi comme d’un pestiféré… Tout cela me fait penser à la réflexion d’Horatio dans Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark. »

 

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