Les émeutes d’octobre
Plusieurs jours m’auront été nécessaires pour savoir par quel bout considérer ces événements, savoir comment les nommer ! — Attendre que la colère cesse d’obscurcir le discernement. — Je n’ai été le témoin direct d’aucun d’entre eux, même si, les jours précédents, j’ai perçu une sourde tension dans les rues de la ville, visages fermées, allures martiales, salutations restées sans réponse, comme si chacun avait hâte de se soustraire à l’espace public. Puis les images ont déferlé sur les écrans, hordes (meutes ?) de jeunes gens (de rares filles) vêtus de noir, cagoulés, non identifiables (en majorité issues des banlieues et de l’immigration nord-africaines), armés de barres à mine, de mortiers, de cocktails Molotov, prenant possession des artères de Paris et des métropoles du pays, dégradant le mobilier urbain, les vitrines, assemblant les poubelles pour y mettre le feu, se livrant au pillage méthodique des magasins, avançant sur les forces de l’ordre lorsque celles-ci n’étaient pas en effectifs suffisants pour les contenir, les repousser, appréhender les individus les plus agressifs. Les drapeaux palestiniens et algériens abondent (tiens donc, pourquoi ?). Les lycéens portent des revendications sur la place publique ; certains bâtiments sont vieillots, inadaptés, mal entretenus, c’est vrai mais seulement dans 10% des cas ; les grilles de programmes hebdomadaires ne sont pas toujours optimisées, elles présentent des lacunes (qui pourraient utilement être employées à lire Madame Bovary plutôt que de scroller) ; d’aucuns, même, exigent une rémunération pour le temps passé au lycée (perdu à ne pas dealer ?)… J’ironise, aucune revendication (surtout de moyens) ne justifie le saccage des lycées voire leur destruction par incendie comme il a été fait à Nantes (un lycée tout neuf qui a coûté 77 millions d’euros). Les dégradations créent un bruit de fonds qui nuit à l’écoute de ce que les revendications ont de légitime, et surtout de ce qu’elles ne disent pas (les leaders sont trop jeunes pour appréhender ce qu’ils ne comprendront que plus tard) : « pour quel avenir ? », semblent-ils dans l’incapacité de dire ; « nos diplômes (pour ceux qui les obtiennent) ne nous garantissent plus l’emploi ; nous sommes trop nombreux à vouloir entrer dans les rangs des élites ; que sont devenues les promesses adossées au Bac que décrochent 90% d’une classe d’âge ; le Bac ne vaudrait-il plus rien ? » Cette jeunesse a pris part aux manifestations d’octobre (n’oublions pas cependant que 90% des lycéens français n’ont pas manifesté et, parmi eux, les centaines de milliers, soumis aux mêmes contraintes, mais paisibles, qui ont célébré la venue de Léon XIV). Elle n’était pas la plus virulente ; elle a été dépassée, instrumentalisée, par deux autres jeunesses : d’une part, les jeunes pousses des beaux quartiers qui ont appris la catéchisme ellefiste et se prennent pour le Che ou Yasser ; d’autre part, les « jeunes des banlieues », cagoulés, ceux dont on a du mal à dire qu’ils sont issus de l’immigration, en rupture avec leur pays d’accueil, ceux qui au premier motif (la mort de Nahel, une victoire du PSG…) déferlent en meute dans les artères commerçantes pour commettre des razzias, emporter du butin ; et, last but not least, les casseurs professionnels entrainés comme des soldats et désignés par « black blocks », comme s’il s’agissait de les acclamer ! Tout cela crée une sacrée foire d’empoigne ; les slogans fleurissent, écrits par des mains qui n’ont jamais ouvert un Bescherelle ; les affrontements se multiplient avec les forces de l’ordre, considérés comme des bandes rivales, désarmés par un pouvoir politique qui en appelle à « l’empathie » ; les forces de l’ordre constituent le fusible sur lequel se défoulent les émeutiers, mis en avant par un pouvoir politique qui démissionne et un Président qui se fend de l’allocution (8 minutes, le dimanche 18 octobre, à 20h) la plus calamiteuse de la Ve République. Mélenchon et ses affidés se frottent les mains, ils feignent même d’en appeler à l’accalmie : le chaos tant espéré progresse. Il est impossible qu’une telle conjonction insurrectionnelle naisse spontanément ; il y a, en arrière-plan, un agenda, une rhétorique bien diffusée, une intendance efficace, des forces politiques déterminées à la manœuvre (est-il nécessaire de dire lesquelles ?) ; il y a une volonté de rapport de force, de révolution, de coup d’État. De nombreux observateurs établissent une perspective historique qui remonte à la Commune, les Trois Glorieuses de 1830, la Prise de la Bastille, la fronde contre le Roy ; la France ne guérit pas de son rêve de table rase et d’homme nouveau ; ce rêve tourne à l’obsession et au cauchemar ; il hante les esprits d’innombrables enseignants, chercheurs au CNRS, sociologues, pseudo-philosophes, journalistes du service public, organes de presse (beaucoup, notons-le, bénéficient d’emplois à vie, rémunérés par l’argent public), tandis que les forces productrices, entrepreneuses, s’épuisent, écrasées par l’impôt et les normes qui font la joie des écololâtres. J’ai oublié de mentionner les trop nombreuses plumes qui se prennent pour Victor Hugo à Guernesey ou Zola dans J’accuse. Je les comprends de moins en mois. Elles se réjouissent des insurrections, en redemandent ; elles voient le verre à moitié vide, alors même que leur existence dépend de ceux qui s’occupent de la moitié pleine du verre ; elles se plaignent du désamour croissant dont souffre la littérature, alors même qu’ils ont cautionné les réformes successives qui ont conduit l’Éducation Nationale au désastre (Cf. le classement Pisa) et à l’inculture de ses bacheliers, incapables de porter un slogan sans faute d’orthographe ; elles voient, dans la moindre bavure policière, la preuve de l’ombre d’une soi-disant extrême-droite dont la dénonciation est leur fond de commerce ! Elles faillissent, alors même qu’il est de leur devoir de permettre aux gens de « voir ce qu’ils voient » (Cf. Péguy). À quoi jouent-elles ?
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