C’est en ces termes que la sénatrice de Gironde se réjouit de l’adoption de la loi « du droit à l’aide à mourir ». Elle n’est pas la seule. Un nouveau « droit » s’ouvre en ce pays qui vacille sous la profusion des droits. Comme si une nouvelle minorité se voyait accorder un nouveau droit ; réjouissons-nous pour eux, proclament les partisans du texte. Une minorité ! Les mots ont un sens, n’en déplaise aux partisans des éléments de langage. S’agit-il seulement d’un droit ? Je me rappelle ma pauvre mère, elle demandait à mourir, elle souffrait. Il fallait savoir démêler le vrai du faux et ne pas en rester aux apparences. Ma mère voulait-elle mourir ? Bien sûr que non, quoiqu’elle en ait dit ; tous ceux qui l’entouraient pourront l’attester. En ces instants d’épreuve, ma mère voulait par-dessous tout vivre. Ses paroles désespérées lui étaient inspirées par son état. À la prendre au mot, nous n’aurions pas été « dans le respect de sa volonté ». Personne ne veut mourir si s’offre à lui un remède, des soins pour atténuer l’épreuve. Feindre de considérer comme un appel à l’aide à mourir ce qui n’est que désespoir est une hypocrisie profonde, un blasphème. « Aider quelqu’un à mourir », c’est lui refuser le secours, ne pas lui lancer la bouée pour quelques brassées de plus. Feindre relève de l’hypocrisie et toute hypocrisie donne bonne conscience à ses auteurs. Ceux-ci ont entendu les objections, aussi prennent-ils soin de préciser que ce droit est « indissociable d’un accès effectif aux soins palliatifs partout en France. » Or ces soins coûtent très chers, ils supposent des réserves budgétaires conséquentes ; les partisans de la loi ne peuvent ignorer la situation budgétaire dans laquelle se trouve le pays et que ces réserves ne seront pas constituées. Là encore, ils feignent. En l’état actuel, très peu de personnes pourront en bénéficier, les autres « bénéficieront » de leur droit à « mourir dans la dignité ». Les opposants à la loi craignent, de surcroît, que ce « bénéfice » ne soit extorqué ; les coupes budgétaires subies par « le système de santé le meilleur au monde » laissent penser qu’ils n’ont pas tort ; les gestionnaires du système sauront fixer des quotas par département, par unité de soins, etc. Les partisans de la loi prétendent accorder un nouveau droit et les destinataires, à l’image de ma mère, privés de discernement, seront tentés d’en appeler à ce « droit ». A contrario, ceux à qui il reste du discernement supplieront pour bénéficier de soins palliatifs. Prétendre « donner la mort dans la dignité » est un sophisme ; il n’y a aucune dignité à « donner la mort » à une personne qui est aux extrémités. « Donner la mort » est une périphrase, un oxymore ; c’est tuer, quelles que soient les circonstances ; la mort n’est pas un don ; en « donnant la mort », on retire la vie, il n’y a rien d’autre à dire. Plus que jamais, les marchands tiennent boutique dans le temple.
Le discours de Macron aux officiers supérieurs de l’armée ne manque ni de panache ni de pugnacité. Il énonce des propositions qui appellent un large consensus. À l’heure des guerres électroniques et des drones, qui pourrait s’opposer à un surcroît d’investissement et de professionnalisation ? « Oui, la paix est notre but », dit-il. Cicéron ne dit pas autre chose : si vis pacem para bellum. « Oui, nous chérissons la liberté et le droit. Et oui, nous nous tenons prêts à les défendre… », dit-il encore. Notre liberté et notre droit seraient-ils menacés ? Par qui ? À travers ce qui est dit, je cherche ce qui n’est pas dit, ce qui est sous-entendu. Ce discours est concomitant d’un sommet où les chefs d’État de la « coalition des volontaires », réunis à Paris, renouvellent leur soutien à Zelenski, présent au sommet. À ce jour, l’Europe a financé la guerre en Ukraine à hauteur de 200 milliards d’euros ; nous avons financé un processus qui a fait des centaines de milliers de victimes… Chacun aujourd’hui est informé de l’état des finances publiques françaises et détient une liste de cent priorités auxquelles la part française aurait pu pourvoir, ne serait-ce que le système de santé, défaillant, ou les investissements nécessaires pour faire face à la canicule. À travers le discours de Macron, devons-nous comprendre que l’étape suivante dans le soutien à l’Ukraine consistera à payer « le prix du sang » ? Serions-nous en guerre avec la Russie ? En délicatesse, certes, mais en guerre ? Si nous étions en guerre avec la Russie, nous le saurions, Poutine dispose d’arsenaux dont l’emploi ne nous laisserait aucun doute sur ce point. Si vraiment « la paix (était) notre but », comme le prétend Macron, continuerions-nous à envoyer en Ukraine argent et armes au risque de nous transformer en cobelligérants dès lors susceptibles des foudres de Poutine ? Nous avons assez condamné la fameuse « dépêche d’Ems » — provocation du chancelier Bismarck qui a précipité la guerre de 1870 — pour ne pas, à notre tour, nous livrer à des provocations. Les envolées lyriques manquent parfois — délibérément ? — de précision. « Nous chérissons la liberté et le droit », certes, cela est incontestable, mais, s’il s’agit de « nous », alors nous les chérissons en notre pays, la France, laquelle n’est pas citée dans le discours. L’implicite est sujet à malentendus. J’en arrive à penser que le « nous » de Macron se réfère à une entité plus large que la seule France, mais de quelle autorité procède-t-il ? Macron a-t-il consulté le peuple français pour inclure le « nous » français dans un « nous » plus vaste ? Il y a là une audace qui confine à l’emphase. Nous ne sommes pas au théâtre, que je sache. Quant aux menaces, intérieures et factuelles, qui pèsent sur notre liberté et notre droit ? Macron n’y fait pas même allusion. Le communautarisme et la déliquescence de la nation, chaque jour un peu plus, se manifestent par des agressions qui se multiplient et des émeutes qui explosent à chaque événement festif. Elles créent un climat de guerre civile dont l’hypothèse est curieusement absente dans le discours du chef de l’État. Cette omission est une faute, une absence de clairvoyance. Dans le théâtre de Shakespeare, il ne manque pas non plus de personnages qui, tel Iago à l’oreille d’Othello, soufflent sur les braises jusqu’à provoquer des catastrophes.
Marine Le Pen est enfin édifiée sur son sort judiciaire et politique, la cour confirme la condamnation pour abus de biens mais adoucit la peine d’inégibilité. Elle pourra se présenter en 2027 et annonce sa candidature au JT de TF1 face à Boulloucq qui s’étonne : plusieurs juridictions ont confirmé votre condamnation. Marine Le Pen réfute : plusieurs juridictions peuvent se tromper ; elle fera appel. Boulloucq insiste, il mène l’interview en gros sabots. Le lendemain, tous les sondages donnent Marine Le Pen gagnante au second tour. C’est la panique dans les rangs progressistes et dans les médias. Et tous de glapir que le danger c’est elle ; personne cependant n’explique pourquoi, le danger, ce serait elle. Dans les rangs mélenchonistes, on explique que, le cas échéant, on refusera le résultat des urnes ; personne ne dénonce le chantage sur la démocratie ; personne non plus n’explique pourquoi Mélenchon, ce serait mieux que Marine Le Pen. Au Centre, Philippe explique que le recours, c’est lui, que laisser dériver la dette, c’est suicidaire, etc. Il a été au pouvoir pendant trois ans et, les six années suivantes, a soutenu ceux qui étaient au pouvoir. En neuf ans, la dette a augmenté de 1400 milliards ! S’il n’est pas au second tour de la présidentielle, il appellera à voter Mélenchon, il l’a déjà fait. Philippe est assurément le recours (sic). Wauquiez le pense, qui trahit sa famille et le rallie. Wauquiez parie que les électeurs qui ont intérêt à ce que les choses continuent comme avant l’emporteront sur ceux qui veulent que ça change, et il compte bien continuer à avoir son rond-de-serviette aux bonnes tables. Retailleau s’arrache les cheveux, il mènera au combat les troupes qui lui restent et se fera mettre en pièce ; plutôt périr du bon côté de « l’arc républicain » que gagner avec le mauvais ! Sarah Knafo continue de faire l’état des lieux des gabegies publiques et des pertes de souveraineté, tous chiffres certifiés. La campagne est plus ou moins lancée, on ne débattra pas. On excommuniera, on clouera au pilori, on prendra soin de distinguer ceux qui sont du bon côté de l’arc et les autres, quoi qu’ils disent. Rima Hassan rêve d’un grand embrasement pro-palestinien et Bally Bagayoko, d’instances gouvernementales qui « nous ressemblent ». Personne ne note la césure républicaine, le coup de canif dans l’indifférenciation des citoyens sans distinction de classe, d’origine, d’ethnie, de religion… Personne ne note l’ingérence de la cause palestinienne dans les affaires françaises. La République vacille… Boulloucq a déjà fait son choix, il milite sur une chaîne de service public, personne ne lui fait grief de détournement public à des fins partisanes. Les agressions à l’arme blanche se multiplient, mais ce ne sont que faits divers, malheur à qui ose un rapprochement entre insécurité et immigration ; les défaillances d’entreprises se multiplient elles aussi ; pour elles, on verra plus tard, on continuera d’emprunter ! Le foot tient en haleine la planète tandis que russes et ukrainiens continuent de mourir dans une guerre que l’Europe a financé à hauteur de 200 milliards. Les financeurs parlent de droits de l’homme et de liberté des peuples. La Russie de Poutine est l’ennemi idéal, pourvu qu’elle le reste jusqu’au printemps 2027, des fois que le résultat des élections présidentielles ne soit pas conforme aux attentes… À moins que les émeutes que nous promet LFi ne fournissent un bon prétexte…
Elle a nom Ekaterine Buachidze, mezzo-soprano. Le château Branaire-Ducru, à Beychevelle dans le Médoc, est un coin de paradis, entre ses vignes perchées au-dessus de la Garonne. L’ancien chais était surchauffé, ce mercredi 8 juillet, à 20h30, canicule oblige. À l’invitation des Estivales, mélomanes et néophytes sont réunis pour assister à un récital ; les femmes s’éventent, les hommes remuent sur leurs chaises, les jeunes gens sont rares. Après les présentations d’usage, une jeune femme monte sur scène en robe longue bleu roi, serrée à la taille, épaules nues, clavicules saillantes. Trois pas décidés et elle s’immobilise, impériale, salue d’une esquisse de génuflexion, toise la salle de son regard altier, pivote la tête d’un soudain quart de tour. C’est le signal. La pianiste égrène les premières mesures de « Parto, parto, ma tu ben mio », de la Clémence de Titus de Mozart. La voix s’élève, le corps est secoué d’un léger tremblement, comme une branche d’arbre où l’aigle royal prend son envol, et c’est l’enchantement. Suivent d’autres arias, Mozart encore, Richard Strauss — il faut oser Strauss— Pauline Viardo, Rossini ; la voix d’Ekaterine devient oiseau, rossignol. La cantatrice est tout autant à l’aise dans un répertoire espagnol en apparence loin de ses racines : de Falla, la Carmen de Bizet. Chevelure frisée d’un noir de jais, grands yeux dont les pupilles sont des diamants, corps gracile où se meut une âme puissante, Ekaterine séduit, invite les mélomanes à la suivre jusqu’aux hauteurs où elle a élevé son art. Qu’elle soit belle joue dans la séduction. Il semblerait que toutes les conditions aient été réunies pour produire une grande artiste dont je m’en voudrais de dire qu’elle est le fruit d’un hasard qui aurait oublié de bafouiller. De l’orgueil ? Pas une once ! Ekaterina reçoit les applaudissements avec modestie, ses talents sont immenses, mais elle semble dire, j’ai fait de mon mieux. Ekaterine sait que le Seigneur l’a comblée, elle sait aussi qu’il a posé sur ses frêles épaules une lourde responsabilité qui ne doit pas se dissiper avec les honneurs. En elle, la voix a pris possession du corps qui dès lors est à son service, Ekaterine est voix incarnée au service de la musique, mezzo-soprano chaleureuse qui tient à la fois du violon et du violoncelle. Sa présence est une eucharistie, une élévation. Ekaterine est le nom d’emprunt qu’une déesse adopte lorsqu’elle se présente aux mortels. À l’entracte, je consulte rapidement ses données biographiques. Ekaterine est née à Tbilissi en Géorgie ; enfant, le chant a pris possession d’elle, le chant de la terre et les harmonies du Caucase. Il y a des sommets là où sa voix la première fois s’est élevée. Elle a parcouru le répertoire classique à Munich, à Rome, en exil de sa famille qui la soutient ; elle a obtenu des prix prestigieux, en obtiendra d’autres. Ekaterine est une diva mais aimerait qu’on fasse comme si elle ne l’était pas. Si elle apparait en belles robes longues, c’est moins pour souligner sa silhouette élégante que pour marquer la solennité de l’instant ; elle est l’officiante, la prêtresse ; sa présence en impose, transforme en oratoire les lieux où elle se donne. Que de travail et d’ostinato rigore ! Quel âge a-t-elle, me suis-je demandé ? 23 ans ! Toute présence divine nous atterre…
Il y avait un angle mort dans l’émission diffusée dimanche soir par France TV, L’Étrange Défaite. Elle évoquait la période comprise entre début septembre 1939 et le 10 mai 1940, appelée « Drôle de guerre », selon une expression attribuée à Roland Dorgelès. L’émission rend justice au peuple français qui, d’abord frileux et satisfait de la fausse « Paix de Munich » de 1938, a fini par se dresser contre les menées hitlériennes auxquelles devait être mis un terme. L’opinion publique a approuvé l’entrée en guerre, de même que, avec courage, elle a accepté les sacrifices imposés par la mobilisation et la préparation de la guerre. L’armée française comptait un peu moins de 2 millions d’hommes ; sur le papier, elle était la plus puissance et la propagande française s’appuyait sur la force du nombre pour rassurer la population ; cette propagande était en partie responsable de la sidération lors de la « Débâcle ». Gamelin, le généralissime, attend les Allemands en Belgique ; à ses yeux, les Ardennes sont infranchissables. Début mai, les Allemands parachutent des troupes en Belgique, Gamelin y voit le début de l’offensive et donne l’ordre de faire mouvement vers la Belgique. Le 10 mai, les troupes motorisées de Rommel franchissent les Ardennes ; elles prennent à revers les troupes françaises, moins mobiles, et les enferment dans la nasse de Dunkerque. C’est le Blitz ; en un mois, et malgré sa pugnacité, l’armée la plus puissante du monde est mise hors d’état de nuire. Des bataillons entiers dans l’attente d’ordres qui ne viennent pas, plus d’un million de soldats en captivée, d’innombrables civils déplacés, des dizaines de milliers d’enfants perdus dans la pagaille. Comment expliquer cette « Étrange Défaite », se demande l’historien alsacien Marc Bloch, dans un livre paru en 1944 et désormais cité à toute occasion. Un livre cité mais peut-être insuffisamment lu et compris. Il est question de panthéoniser son auteur. Bloch pointe les insuffisances, voire l’incompétence, du haut-commandement. Dès les premiers revers, Gamelin évalue mal la situation, les stratèges français produisent en deux jours un plan de repli alors qu’il eût fallu réagir dans l’heure. Gamelin est dépassé, son état-major l’est tout autant, sans parler du monde politique. Des Cassandre, pourtant, avaient mis en garde. Dans Le fil de l’Épée, paru en 1932, de Gaulle milite pour une armée motorisée avec des blindés appuyés par une aviation. Il n’est pas entendu, son plus scrupuleux lecteur s’appelle Hitler qui en a fait son miel. Dès mars 1940, le chef du contre-espionnage français connaissait le plan allemand, il a été éconduit par Gamelin, lequel avait d’inébranlables certitudes. Devant le désastre grandissant, Gamelin est remplacé par un autre cacique, Weygand… La suite de l’histoire, on la connaît… Toute la période dite de la « Drôle de guerre », depuis septembre 39, a été mise à profit pas l’armée française pour consolider tranchées et fortifications, la haut-commandement s’attendait à une guerre de position, un bis repetitade Quatorze. L’armée allemande en a profité pour parachever sa motorisation et l’offensive a été déclenchée lorsque son niveau d’équipement a été jugé suffisant. Il n’y avait donc pas, en France, de « parapluie d’intelligence », de réactivité, procédures, dynamiques de sélection et de recours pour mettre en place les élites les plus compétentes aux postes les plus stratégiques ! De Gaulle a été appelé par le gouvernement alors qu’il était trop tard ; Hitler, lui, comptait sur des généraux, jeunes, intelligents et audacieux, des Rommel, des Guderian, etc. La France en avait d’aussi compétents et valeureux mais ils n’ont été ni détectés ni poussés aux plus hautes fonctions. Marc Bloch décrit le syndrome d’une armée bureaucratique et fonctionnaire, dont les gradés suivent un tableau d’avancement et dont les subordonnés n’osent affronter leurs chefs. France TV n’insiste pas sur ce point, la doxa historique a son coupable, Gamelin, remplacé par Pétain dont de Gaulle disait, dans son discours du 17 juin 1941 : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre. » Triste enveloppe d’une gloire passée ! On ne saurait mieux dire. J’en viens à l’angle mort de l’émission de France TV, par lequel j’ai inauguré cette chronique. J’en viens à la « clique de politiciens » dont parlait le Général. J’en viens à l’un de ses plus illustres, Mitterrand, un homme de la 3e République qui n’a eu de cesse, après le départ du Général en 1969, de revenir aux errements de la 3e. Mitterrand est cet homme politique, brillant mais matois, qui illustre les mœurs de la 3e, lesquelles ont conduit au Front Populaire en 1936 et à « l’Étrange Défaite » en 1940. La France d’après 1920 semblait installée dans ses gloires passées et ses mondanités feutrées soucieuses d’intérêts partisans et d’opportunités historiques. Mitterrand, n'est-ce pas l’homme qui a siégé aux côtés de Pétain, a été décoré de la francisque ? L’homme qui a milité pour l’abolition de la peine de mort, mais n’a pas hésité à réprimer sévèrement les attentats algériens de 1954 ? Vérité en-deçà des Pyrénées, mensonge au-delà… Sous de Gaulle, la dynamique de sélection efficace des élites semble avoir fonctionné ; elles ont produit la dissuasion nucléaire, les centrales nucléaires, le TGV, le Concorde, etc. Il fallut bousculer des prérogatives, des acquis et des décorés. La France des Trente Glorieuses est redevenue une grande puissance à ce prix, et Mitterrand en a recueilli les fruits en s’installant dans son opulence. Opportunisme historique. Mais il faut croire aussi que le peuple n’a pas appris de son « Étrange Défaite », à moins qu’on n’ait pas voulu qu’il en apprenne. En mai 1981, la France, lentement, retourne aux errements de la 3e. Déficit public galopant, prolifération de l’emploi public et instances chargées de contrôler ceci, cela, d’administrer là où il faudrait insuffler une dynamique d’entreprise et d’audace. Dilapidation. Ont été nommés nombre de responsables, autant, voire plus, en raison de leur allégeance que de leur compétence. N’est pas Machiavel qui veut. Les idéologies se sont invitées en lieu et place du pragmatisme. L’Etrange Défaite n’est pas achevée, France TV n’en a soufflé mot !
Je me demande s’il n’y a pas un brin de prétention, de la part des 600 signataires de la pétition « Zappez Bolloré » et des « 200 exilés pro-Nora » de la maison Grasset, à invoquer l’étendard de la culture pour justifier leurs prises de position. La culture tout d’abord, il est difficile d’en donner une définition exhaustive ; toute tentative ne saurait être que partielle, partiale, approximative. Léonard avait une métaphore à ce propos : un cercle parfait s’obtient par superposition d’un grand nombre de cercles imparfaits. À mes yeux, la culture est en résonance avec l’histoire et l’art. C’est très banal, n’est-ce pas ? Savoir que la France ne serait pas ce qu’elle est sans la conversion de Clovis, le sacrifice de Jeanne d’Arc et l’Appel du 18 juin de de Gaulle, c’est de la culture. Savoir que l’année 1794 a été plus sombre sans doute que 1942, et pourquoi, c’est de la culture. Savoir que la France a perdu l’hégémonie atlantique à l’issue de la Guerre de Sept ans, c’est encore de la culture. Quant à l’art, je ne sais si la Tour Eiffel en relève, mais je sais qu’elle est un chef d’œuvre, celui du passage du monde ancien, artisanal et agraire, à l’ère industrielle. Caïn accentuait son avantage par rapport à Abel. Je ne sais si ce passage est bénéfique mais je sais que la Tour en est un jalon, une pierre d’angle, une prouesse technique de surcroît. En revanche, la cuvette de Marcel Duchamp, honorée comme exemple de la production en série, me semble relever de l’imposture ; de même les « œuvres » de McCarthy et de Jeff Koons, tant prisées par la bureaucratie culturelle. Ces quelques exemples ne prétendent en rien faire le tour de la question. Les artisans qui, à la fin du Moyen Âge, ont œuvré à l’édification de ND de Paris sont, à bien des égards, des artistes dont on ne sait pas même le nom. Ils se sont contentés d’apposer un hiéroglyphe sur les blocs de pierre que leurs ciseaux ont façonnés. Ils n’ont pas songé à revendiquer le statut d’artiste dépositaire de la culture de leur temps. Les écrivains et artistes travaillent une matière en devenir, hautement instable. Les qualités intrinsèques des formes qu’ils en tirent ne garantissent en rien leur renommée, laquelle dépend de la mode, du battage publicitaire, du temps qu’il fait. À l’inverse, la publicité et les médias sont à même de propulser des renommées rapides. À l’image des block boosters américains. Tout cela est très pulsatile. En matière de dissertation et d’essai, les canons académiques déconseillent l’usage de la première personne du singulier. Eh bien, messieurs les canonniers, peu m’en chaut, je suis subjectif, cela m’évite l’auto-proclamation. Mais je suppose que voir sa photo en couverture des magazines ou fouler le tapis rouge à Cannes, cela fait enfler bien des chevilles…
J’erre sur la grille de programmation de France TV et tombe sur ce petit chef-d’œuvre — n’en déplaise à messieurs les critiques autorisés ! — du cinéma ukrainien, réalisé par Marian Bushan en 2022, avec une force de percussion inversement proportionnelle aux moyens engagés. Nous sommes en Ukraine en 2014 — la guerre avait commencé bien avant le 22 février 2022. L’enseignant Mykola assiste au meurtre, par les soldats russes, de sa femme enceinte ; il devient sniper, un redoutable sniper. Les dialogues sont laconiques, les évocations parlent d’elles-mêmes, la steppe dévastée, point n’est besoin de réquisitoire. Le film déroule une succession d’épisodes où les snipers des deux bords s’affrontent ; aussitôt repérée, la silhouette rampante s’affaisse, fauchée par l’unique balle qui fait mouche. La tension nait de cet affrontement muet, s’approcher de l’ennemi à distance suffisante sans se faire repérer. Le film est ukrainien mais les silhouettes se ressemblent, grimées, méconnaissables ; au-delà des enjeux stratégiques, la guerre au ras des pâquerettes ou des chaumes de blé est la même des deux côtés ; on y meurt. Ce film me fait comprendre trois choses. L’enlisement en premier lieu ; des territoires trop vastes pour les effectifs déployés, ce qui implique des escarmouches, de longs moments d’observation scandés par des tirs d’artillerie qui cherchent leurs cibles. La rage et l’obstination ; des deux côtés, on lutte pour un enjeu viscéral, existentiel ; ni les Ukrainiens ni les Russes ne peuvent envisager de céder une terre où semblent plonger leurs racines. J’en arrive au troisième point, le plus délicat : la boîte de Pandore ouverte, les démons qui hurlent, la désinvolte responsabilité européenne. Je m’explique. En 1989, le rideau de fer tombe, Gorbatchev cependant obtient l’assurance que jamais l’Ukraine…, replongez-vous dans l’histoire si les souvenirs font défaut. Arrivent Putin et le sursaut d’orgueil de l’empire qui ne veut pas disparaître. L’Ukraine devient l’enjeu de tous les regards, de tous les appétits. En 2014 sont promulgués les accords de Minsk, un frêle espoir de stabiliser l’équilibre. Hollande et Merkel passent outre ; Putin n’osera jamais, pensent-ils. Le 22 février 2022, Putin ose. Combien de centaines de milliers de victimes depuis ? Russes, Ukrainiens et Européens sont dès lors entraînés dans l’aveuglement de l’hybris, aucun ne peut envisager de concession sans croire perdre son âme. Les victimes s’accumulent à l’ombre des euros qui affluent et des sommets où des accolades sont distribuées. Le film est interprété par le taiseux Pavlo Aldoschyn lequel, si j’ai bien compris, joue un peu son propre rôle. Je ne sais pas si Le Corbeau Blanc est un bon film, je sais en revanche que le regard ténébreux de Pavlo-Mykola est comme un doigt accusateur pointé sur cette Europe impériale qui a tant soufflé sur les braises… À chacun de battre sa coulpe, j’ai battu la mienne.
Deux événements surviennent presque simultanément, comme s’ils voulaient illustrer de concert les convulsions à l’œuvre dans notre pays ; je veux parler du rassemblement du Canon français d’une part et, d’autre part, de l’exposition en plein air, place de la Concorde à Paris, « Vivre-ensemble » de Yann Artus-Bertrand. Cette dernière a été saccagée par des supporters à l’issue d’un match de foot, peu importe lequel, pas même des supporters, des jeunes qui, ironie, sont précisément issus de cette « diversité » à laquelle l’exposition était consacrée. Il est peu probable du reste que ces derniers se soient attardés à en consulter les somptueux panneaux déployés à grand renfort d’argent public. Quant au Canon français, il s’agissait d’une fête gastronomique, plutôt bon enfant, pacifique, entrée payante (et non pas une « free-party »), regroupant plusieurs milliers de personnes dans la ville de Caen, lesquels n’ont commis d’autre sacrilège que de se repaître de cochonnaille, de camembert et de pinard du pays. Las, il n’en faut pas plus pour que des protestations ne s’élèvent et que les rangs de la gauche ne s’émeuvent, jusqu’à y voir un repère d’extrêmes-droitards. Un journaliste de Libé aurait identifié un salut douteux aussitôt interprété dans le sens de sa grille de lecture. Aux yeux du recteur de la mosquée de Paris, le banquet se présente « comme la célébration des valeurs françaises où l’on chante à la gloire d’une figure politique en excluant symboliquement ceux qui ne ressemblent pas…Il y a une différence entre une communauté qui se rend visible parce qu’elle a souvent été invisible, et une communauté qui se rend visible pour rappeler aux autres qu’ici, en France, ils ne sont pas chez eux. » Rien de moins. L’accusation est grave. Échange de bons procédés, le recteur pourrait tenir les mêmes propos en ce qui concerne l’alimentation halal. Les convives rassemblés à Caen, me semble-t-il, n’ont en rien l’intention de rappeler à qui que ce soit qu’ils ne sont pas chez eux en ce pays ; ils sont nostalgiques d’un certain art de vivre, nostalgiques des fêtes comme il s’en faisait au siècle dernier, à la fin des moissons, ou, à l’entrée de l’hiver, quand on tuait le cochon. Ils s’enivrent, grivoisent, paillardisent, célèbrent Jeanne d’Arc et quelques héros qui ont fait leur pays, certes ! Et après ? Ils tentent de ressusciter leurs traditions, mises à mal précisément par un « vivre-ensemble » au forceps et « sous perfusion de CAF, de subventions, de bons sentiments et de festivals gratuits » Celui de gens comme YAB? Et parions que le Canon n’a pas bénéficié d’un liard d’argent public ; il a même livré bataille pour obtenir l’autorisation municipale refusée ailleurs, alors qu’on a déroulé le tapis rouge à YAB sur la Place de la Concorde et qu’on abondera en argent public pour réparer le saccage. Je me demande où le vivrensemble se réalise avec le plus d’authenticité. Je parie même que, s’il se présentait des musulmans au Canon, passé le moment de surprise, il ne manquerait pas d’hôtes pour leur dire, asseyez-vous là, je vais vous préparer quelques côtes d’agneau dont vous me direz des nouvelles… Ah, si le recteur pouvait les y inviter !
Dans ses conférences d’homme libéré et libre, Soljenitsyne n’avait pas des mots assez durs pour la société des écrivains soviétiques, caste (conduite un moment par Gorki) qui veillait au grain, produisait une littérature consensuelle, mangeait dans la main du régime en contrepartie de subsides et honneurs. À la différence de la presse et des médias où ne volent que paroles, la littérature produit le narratif du monde qui restera dans les esprits. Verba volant, scriptura manent. Pour tout régime à façade démocratique qui se respecte, il importe donc de bien sélectionner ses écrivains et cantonner dans le purgatoire ceux qui commettraient des écrits embarrassants. Ce qui en train de se passer chez l’éditeur Grasset me fait penser à la littérature soviétique du temps de Soljenitsyne. En 2023, le Tycoon Bolloré acquiert Hachette, donc Grasset. Au mois d’avril 2026, l’éditeur de Grasset, Olivier Nora, aurait voulu reporter à l’automne l’édition du dernier livre de Boualem Sansal qui revient sur sa détention en Algérie. Bolloré, lui, souhaitait cette publication dès à présent. Un bras de fer s’engage à l’issue duquel Bolloré remercie Nora et, aussitôt, le torchon brûle. Quelques 200 auteurs décident de quitter Grasset en signe de protestation. « Son licenciement est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création. Une fois de plus, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux », au mépris de celles et ceux qui publient,… accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent », déclarent-ils dans une tribune diffusée urbi et orbi. La république des lettres est offensée. D’aucuns déchirent leurs contrats en un grand geste théâtral en direct à la télévision. Aujourd’hui, ils en appellent à une « clause de conscience » impossible à mettre en musique juridique, ils ont besoin de leurs contrats et voudraient que la loi ferme les yeux sur le coup de canif qu’ils y ont porté. Virginie Despentes n’y va pas par quatre chemins : « Ce n’est pas une guerre, c’est de la prédation… abuser de son pouvoir pour dépouiller l’autre de son humanité, etc. » Rien de moins ! En vérité, la présence de Bolloré dans le paysage insupporte et le licenciement de Nora est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Non seulement Bolloré veut hâter la publication du livre de Boualem Sansal, désormais considéré par le gotha littéraire comme une brebis galeuse ; de surcroît Bolloré publie Bardella, le président du RN. La « littérature française » dès lors choisit son camp, elle érige son propre « arc républicain » et excommunie d’un doigt d’autant plus sévère qu’il se réclame de la pourpre parnassienne. Je me trompe peut-être mais j’ai le sentiment que Soljenitsyne se trouvait plutôt du côté de Bolloré et de Sansal ; du reste les discours prononcés à Oxford lui avaient attiré maintes foudres. Il y a du cambouis du côté de Bolloré et Sansal ; quand on a passé un an dans les geôles infamantes d’Alger, quand on rend compte du sentiment de déclassement exprimé par les Gilets Jaunes, etc., on a quelque légitimité à évoquer le cambouis. Zola et Dickens n’hésitaient pas à plonger leurs plumes dans les soutes remplies de cambouis de la société industrialisée ; Balzac, dans les miasmes du journalisme. Le cambouis ne serait-il pas objet de littérature ? De quoi s’occupe la littérature si elle n’entre pas dans les bas-fonds ? Je suis en train de relire Martin Eden du grand Jack London qui, lui, ne disposait d’aucune « clause de conscience » quand la misère menaçait de l’anéantir. La bronca des 200 est d’autant moins compréhensible. Si Bolloré les insupporte, ce qui se peut concevoir, eh bien qu’ils cherchent des éditeurs plus en phase avec leurs convictions. En refusant d’apparaître dans le paysage Bolloré, ils installent de surcroît l’idée élitiste qu’il y aurait une littérature fréquentable et une autre qui ne le serait pas. Qu’ils prennent garde cependant au fait que l’infréquentabilité est à double sens. Notons encore que, à ma connaissance, Bolloré ne les chasse pas, il s’accommode de sensibilités différentes. Si d’aventure, on me surprenait avec un livre de Bardella ou de Zemmour à la main, peut-être se détournerait-on de moi comme d’un pestiféré… Tout cela me fait penser à la réflexion d’Horatio dans Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark. »
Des propos glanés à la volée : « La dérive de B Sansal préexiste à son incarcération, déjà du temps de Gallimard…, même Laclavetine fait part de son malaise…, cet écrivain au départ libre-penseur peu à peu assimile islam et islamisme…, tout ça, ça se passe avant son transfert, les gens de Gallimard sont très gênés…, pourtant Gallimard et la diplomatie française se sont comportés de façon exemplaire pendant son incarcération… » Nous sommes dans le cours d’une émission C CE SOIR du mercredi 15 avril ; une reporter de Libé s’exprime ; une journaliste du Monde renchérit, elle aussi péremptoire : « Sansal, c’est une espèce de prise de guerre (par l’empire Bolloré), ce n’est pas un grand écrivain, il ne vend pas… » Les soutiens actifs de Sansal, Arnaud de Benedetti ou Stéphane Rozès…, ne sont pas tout à fait du même avis à propos de l’exemplarité…, mais ils n’ont pas été invités sur le plateau. Propos glanés, comme je l’ai dit ; je n’ai pas tenu plus d’un quart d’heure, tant me suffoquait le sentiment d’assister à un tribunal où se succédaient les réquisitoires à charge sans que jamais la parole ne soit donnée à un avocat de la défense. Nous sommes pourtant sur un plateau de France Télévision, de service public, financé par l’argent public, censé respecter une certaine pluralité de sensibilité, en ces temps où l’Arcom se montre sourcilleuse du moindre dérapage (mais peut-être pas pour tout le monde). Ainsi Boualem Sansal, jadis coqueluche du monde germanopratin, est-il en quelques mois devenu un paria, un pestiféré, et l’on sous-entend avec beaucoup de condescendance que son âge, sa maladie, ses conditions de détention, etc. Rappelons qu’il a été détenu dans les geôles algériennes entre le 16 novembre 2024 et le 25 novembre 2025 pour, selon Alger, « atteinte à l’unité nationale » ; il avait pris position dans le dossier sensible de la frontière maroco-algérienne. Rappelons encore que l’intelligentsia parisienne, dont quelques membres sont rassemblés sur le plateau de C CE SOIR (notamment Éric Fotorino himself, c’est dire qu’il y avait péril en la demeure), a fait preuve d’une grande indifférence pendant cette détention. À ses yeux, le crime suprême de Sansal, c’est d’avoir perdu sa clairvoyance et le sens des nuances en superposant islam et islamisme. Selon Sansal, les excès de l’islamisme seraient déjà inscrits dans l’islam et on ne saurait remettre en cause l’un sans toucher l’autre… Hérésie ! Vive émotion dans le microcosme parisien où s’énoncent les canons des « vertus républicaines ». Sansal dérape, prétendent-ils, il faut que chacun en sache, l’isole, étende autour de lui le cordon républicain… À vrai dire, le débat politique devient théologique et ne manque pas de parallèle avec la querelle du filioque ; cette querelle a éclaté au sein de la Chrétienté du VIIe siècle pour aboutir au Grand Schisme de l’Occident et de l’Orient de 1054. Islamoque! Boualem Sansal non sans raison n'hésite pas à superposer islam et islamisme; il contrevient dès lors au grand Dogme occidental du XXIe siècle, selon lequel islam et islamisme n’auraient « rien à voir » et seraient parfaitement étanches, selon lequel l’islam s’accommoderait parfaitement avec la République, selon lequel blasphématoires seraient ceux qui en douteraient (ainsi que l’a rappelé le ministre de l’intérieur Nunez dans une récente déclaration). Boualem Sansal quitte Gallimard et rejoint la maison Grasset au moment où celle-ci est secouée par le limogeage (peut-être seulement le licenciement) d’Olivier Nora, son éditeur inamovible (lequel semble-t-il faisait la fine bouche pour publier Sansal). La boucle est ainsi bouclée, l’intelligentsia détient sa preuve, le Tycoon de la littérature rejoint l’empire Bolloré qui, comme chacun croit savoir (sur les chaines du service public) serait « d’extrême-droite », il en devient donc infréquentable. Tout cela est parfaitement ficelé et abominable, d’autant plus sur une chaîne du service public ; j’attends dès lors avec impatience le prochain livre de Boualem Sansal publié chez Grasset new-look…
La femme que de faux dieux ont créée dans un remake clinquant s’en est allée le 30 décembre dernier, là où sont les vrais dieux. BB a tiré sa révérence et aussitôt les passions se déchainent. L’excès des propos, dans un sens comme dans l’autre, est à la mesure du scandale que BB aura provoqué dans le cours de sa vie. Était-elle homophobe ou raciste comme d’aucuns le prétendent ? Elle était entourée d’homosexuels auxquels elle reconnaissait une sensibilité moins grossière. Quant à être raciste, je crois qu’elle se contentait de dénoncer l’immigration incontrôlée et cela a suffi à d’aucuns pour l’excommunier. Je ne m’associe pas non plus aux éloges dithyrambiques. Femme indépendante et libre, BB a été le symbole d’une époque dont on a voulu voir que l’avers, la liberté sans entraves, etc. L’hédonisme pourtant est amer. BB crevait l’écran. Je ne connais pas vraiment sa filmographie. Sa nudité et son ingénuité ont sauvé le film Le mépris de l’insignifiance, il vaut mieux lire Moravia. J’ai vu la fin du film La vérité. BB incarnait l’héroïne en étant elle-même, avec toute la vérité de son être, en proie à une passion qui tout entière la dévore et ne rencontre aucun surmoi. BB, c’est cela aussi, la figure de proue d’une époque qui longtemps a voulu ignorer le revers de la médaille. BB elle-même n’a jamais accepté l’enfant auquel elle a donné naissance contre son gré, ce seul événement constitue une oblitération. Puisse-t-elle avoir trouvé la force de la réconciliation avant de partir ! Je le crois volontiers. J’avais décidé de ne pas allumer la télé pour écouter les vœux présidentiels, je les ai écoutés le lendemain, en différé, ils ont amplifié ma gueule de bois. À les écouter, nous sommes proches du plein emploi, les paramètres économiques sont parmi les meilleurs en Europe et la Russie est à la vielle de nous faire la guerre. Quand je regarde autour de moi, je ne vois que chômage, fins de mois difficiles et taxes en métastases. Quant à l’insécurité qui règne, je ne crois pas qu’elle soit le fait de la Russie. Il suffit de regarder la dégradation de l’indicateur des voitures calcinées pendant la nuit de la St-Sylvestre. J’ai entendu un homme préoccupé par les élections de 2027 auxquelles il ne concourra pas mais, ai-je compris, il ne s’interdit pas de mettre sous tutelle en cas d’ingérence, peut-être de sondages défavorables à son camp. J’ai surtout compris qu’en 2026, il ne se passera rien, les responsables en charge des affaires du pays reconduisent le statu quo qui assure privilèges et prébendes à la nomenklatura tandis que les paysans seront sacrifiés sur l’autel du Mercosur et que la dette du pays s’alourdira de 150 milliards supplémentaires. J’espérai trouver un peu de baume auditif avec le concert viennois du Nouvel an. La musique allègre de Strauss m’a soudain agacée, elle avait des airs d’Au revoir entonnés sur le Titanic, et tous ces notables en frac et robes de soirée qui se battent pour être vus et attendent avec impatience les applaudissements du Beau Danube Bleu… A vrai dire, j’aurais préféré la cinquième de Mahler ou le Crépuscule des Dieux de Wagner, c’était plus de circonstance. J’étais parti pour présenter des vœux, c’est raté, je vous en souhaite quand même, du fond du cœur. Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve, disait Hölderlin.