Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 survient dans l’océan Pacifique, au large des côtes nord-est du Japon. Il s’en suit un tsunami, lequel, quelques heures plus tard, frappe ces mêmes côtes en dévastant tout sur une bande de quelques cinq kilomètres. Le séisme initial est suivi de répliques, d’une puissance moindre, mais suffisante pour achever de renverser ce que le premier assaut aurait laissé debout. A l’heure où j’écris ces lignes, les médias parlent déjà de plusieurs milliers de morts ou disparus, mesurent la puissance de la catastrophe en centaines d’ »Hiroshima» et concentrent toutes les attentions sur les centrales nucléaires de Fukushima dont on craint la fusion des réacteurs. Tels sont les faits qu’un observateur localisé sur Orion pourrait rapporter si l’information lui en parvenait.

Bien entendu, les faits sont d’une autre ampleur. Pour un habitant, rescapé, des côtes nord-est du Japon, ce qui vient de se produire s’apparente à la fin du monde. Pour un occidental, les faits restent vides et immatériels, seules des images en parviennent, charriant des flots d’émotion, renouvelée par la consultation compulsive de la télévision et de l’internet. Le japonais mesure les choses en amis, familiers, voisins, morts ou disparus, en fragments de vie interrompues, en maisons à reconstruire. L’occidental les mesure en statistiques, risques, émotions et atterrements. Quelle est la bonne mesure ?

La littérature parle des hommes; la mienne, des hommes et des femmes de Bordeaux, de France, de Méditerranée, d’Europe, de tous ceux dont l’influence m’est «perceptible». C’est une littérature «d’ici et maintenant» même si je cherche à rendre le texte «lisible» de façon plus large. Je n’ai jamais abordé des thèmes qui touchent l’extrême Orient autrement que par la manière abstraite, dans le cadre du commerce mondial ou de la globalisation mais, à partir de ce jour, la littérature devra tenir compte du séisme qui vient de secouer les côtes du nord-est japonais. (Mon «ici et maintenant» a subi une extension brutale et incommensurable). La littérature ne peut pas ignorer ce fait majeur qui vient de se produire, qui a touché des hommes et des femmes que je ne connais pas, mais dont le retentissement parvient jusqu’à moi, peut-être parce que j’habite une ville, Bordeaux, où l’éventualité d’un tsunami n’est désormais plus abstraite mais aussi parce que Gaïa s’invite à nouveau dans l’histoire que les hommes ont cru pouvoir écrire sans elle, et ce convive de la dernière heure comme dirait Th Gauthier, en provoquant des failles grandes comme cratères de météorites dans nos réseaux que nous croyions invulnérables et redondants, nous condamne à repenser notre vivre-ensemble dans le sens de l’autonomie et de la parcimonie.

Plusieurs centrales nucléaires sont endommagées ou détruites, la question de la vulnérabilité des autres est désormais posée. De même est posée à l’échelle de la planète la question de la pérennité d’un modèle de production supposant la consommation d’un niveau élevé d’énergie, modèle qu’un séisme de l’ampleur de celui que nous venons de connaître est en mesure de battre en brèche n’importe quand, et sur une grande échelle. Les microprocesseurs et jeux électroniques fabriqués dans cette partie du Japon aujourd’hui détruite, manqueront désormais dans les consoles occidentales mais ce qui serait grave c’est que viennent à manquer les composants avec lesquels fonctionnent les scanners, tomographes, IRM et autres instruments de microchirurgie, dont on aura avec grande désinvolture «délocalisé» la production. De même devrons nous peut-être remettre en cause le modèle selon lequel nous continuons à construire et utiliser avec une débauche d’énergie des moyens de transports, automobiles et même transports en communs, alors que le vivre-ensemble peut être organisé de telle sorte que l’essentiel des besoins soit à portée de bicyclette. La littérature devra d’une façon ou d’une autre prendre en compte ces questions: car il n’est pas certain que nos livres puissent encore prendre place dans des bibliothèques construites selon des normes antisismiques à toute épreuve. Il n’est pas certain non plus que les disques durs auxquels nous confions nos écrits ne soient pas, un jour ou l’autre, mis dans «l’obscurité» d’une panne électrique générale.

Le séisme nous invite à considérer que désormais Gaïa reprend la main et se donne le droit de dévaster des contrées entières. Le séisme nous invite à repenser le local, en autonomie et parcimonie, non plus en sédentaires propriétaires du patrimoine jusqu’à la fin des temps, mais en nomades invités à déplacer leur camp en fonction de la menace des éléments. Peut-être le séisme nous invite-t-il à envisager que le règne de l’industrieux Caïn touche à sa fin et que nous devrions réapprendre la «mobilité» du nomade Abel?

 

On m’objectera, avec raison, que Gaïa n’a pas attendu le 11 mars pour reprendre la main. Gaïa a sans doute repris la main depuis une bonne dizaine de d’années déjà. Mais il m’aura fallu attendre un certain 11 mars pour consentir à écouter ce que Gaïa avait à dire.