blog de roland goeller

18 avril 2018

Désendettement...

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Tout le monde (ou presque), aujourd'hui, s'accorde à dire que le bon fonctionnement de la S.N.C.F. (permettez-moi de revenir au sigle historique) suppose son désendettement par l'Etat. En effet, le poids de la dette (colossale) ne pèse pas seulement sur les comptes, mais aussi sur le fonctionnement général et la qualité des services fournis. Pour une grande partie, cette dette résulte d'investissements qui se sont avérés malheureux (non justifiés, non rentables) et la responsabilité en incombre à l'Etat et à lui seul. Il est donc juste que l'Etat reprenne à son compte la dette dont il est l'initiateur.


Las, l'Etat traine les pieds. Pourquoi ? Parce que l'Etat est lui-même fortement endetté (d'un montant équivalent à 100% du PIB) ce qui est fortement antinomique avec l'esprit de Maastricht (dont le même Etat a pourtant ratifié les engagements en 1992). En conséquence, reprendre à son compte la dette de la S.N.C.F. signifierait pour l'Etat s'éloigner un peu plus des critères de Maastricht.


De là, à penser que le désendettement de la S.N.C.F. n'est envisageable qu'en « sortant de l'Europe » ...

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17 avril 2018

Une lecture rencontre à la Bibliothèque de Bègles

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Le vendredi 27 avril prochain, à 18h30, j'aurai le grand plaisir de présenter mon dernier livre :

« Puis-je m'asseoir à côté de vous ? » (éditions les Terres du Couchant). 

 

Vincent Lafaille, bibliothécaire, se chargera de la modération.

Marina Mano, libraire à la librairie du Contretemps, assurera le vente des ouvrages.

 

Le rencontre sera suivie d'une petite collation. 

Mes remerciements à la Bibliothèque et à son équipe d'avoir bien voulu programmer et organiser cet événement. 

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08 avril 2018

Accessit pour la nouvelle « Les petites boutiques », à Cours-la-ville

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La nouvelle « Les petites boutiques », présentée au concours de nouvelles « l'Ecritoire d'Estieugues », 2018, organisé par la commune de Cours-la-Ville (Rhône-Alpes, monts du Roannais), a été récompensée par l'accessit. 

Remerciements aux organisateurs du concours.

Un extrait : 

« Louise essaya les chaussures en question. Peut-être n'en aurait-elle rien fait si l'homme ne l'avait pas provoquée. Elles lui allaient à merveille. Ces lanières fines étaient exquises, et que dire de ces boucles torsadées ? Quant à la hauteur du talon, elle aimait le forme de son pied en reflet dans le miroir. Elle renouait avec le plaisir des élégances. « Alors ? », s'enquit la vendeuse. Louise demanda à essayer d'autres modèles, bien plus que nécessaire, et l'homme eut un petit sourire. Il avait compris son jeu et en acceptait les règles. La vendeuse revint, chargées de boîtes jusqu’au menton. Louise essaya les paires les unes après les autres. Elle se promenait de long en large sous l'œil amusé de l'homme qui acquiesçait de temps à autre. « Celles-ci aussi », concédait-il avec un petit sourire d'approbation. Elle se décida in fine pour le modèle initial, paya et l'emporta. Le boulevard l'accueillit de ses éclats de voix et ses taches de lumière. Et maintenant, se dit-elle, pour décider ce qu'elle ferait, autant du reste de l'après-midi que de l'homme qui s'était mis à sa remorque. »

crédit-photo Cours-la-ville

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A propos de la dette...

Dette

Notre pays, l'Etat français, est endetté. Cette dette est même astronomique, d'un montant à donner des sueurs froides. Et pourtant, la plupart du temps, nos concitoyens se comportent comme si elle n'existait pas. De temps à autre, certes, une alerte se produit. Le Président de la Cour des Comptes met en garde, il recommande modération et restrictions, il pointe du doigt les dérives, les excès, les gaspillages. Quelques happy fews dressent l'oreille. Le grand nombre cependant l'écoute avec politesse en faisant preuve de la patience de qui attend la fin d'un discours pour se jeter sur le Champagne et les petits fours préparés sur le table de réception.


La dette est abstraite et astronomique, abstraite parce qu'astronomique. Donnons-nous cependant une échelle de représentation. La dette voisine les 100% du PIB, disons : 2000 milliards. La France compte quelques 65 millions d'habitants. Cela représente un peu plus de 30 000 euros par habitant. Une famille de 4 personnes, solvable ou non, est chargée de 120 000 euros de dette de l'Etat.


Et pourtant la dette en elle-même n'est pas une calamité. L'existence d'une dette peut être le signe d'une dynamique, d'une activité, d'une volonté d'entreprendre. Les particuliers s'endettent pour acquérir leur maison. Ils remboursent mais ne payent plus de loyer locatif et, au fil du temps, deviennent propriétaires. S'endetter est une bonne chose lorsque la dette est mise au service d'un projet de développement.


Les choses se compliquent lorsqu'on passe de l'échelle du particulier à celle d'un Etat. Les ordres de grandeur ne sont plus les mêmes, quoique les mécanismes soient identiques. Lorsque la dette d'Etat est au service de projets... Mais les projets d'un Etat sont d'une autre nature que ceux des particuliers, c'est là où le bât blesse. Les forces politiques et l'opinion publique s'en emparrent, les uns tirant à hue, les autres à dia. La perception de l'ensemble est brouillée par les querelles de chapelles, les polémiques, les affaires, les affrontements politiciens. Ceux qui contractent une nouvelle dette ne sont pas ceux qui sont en charge de son remboursement. La cacophonie s'installe.


Toute dette d'une certaine manière relève de la faute. On s'endette auprès d'autrui, faute d'avoir disposé soi-même des ressources nécessaires. Il ne s'agit en rien d'une faute morale ou d'un quelconque péché. Il convient d'entendre la faute comme un défaut. Faute de grives on mange des merles ! La sagesse nous a fait défaut, nous a manqué. les mots nous renseignent sur le sens des choses. La langue allemande va plus loin, elle confond dette et faute morale : Schuld. Elle confond aussi faute et manque : Fehler.


Celui qui s'endette est en faute, schuldig. Il doit quelque chose à celui qui lui a prêté des ressources lorsqu'il était dans le besoin. Il doit au minimum le respect. Toute dette, toute faute rendent redevables. Toute dette doit être reconnue, afin que la confiance des hommes ne soit pas prise en faute. Les enfants doivent la vie et le respect à leurs parents. Les parents doivent protection et assitance à leurs enfants. Peut-être les uns et les autres se doivent-ils une bienveillance réciproque. Comment, dès lors, une partie non négligeable de l'opinion publique en est-elle venue à considérer comme négligeable la reconnaissance des dettes et, partant, leur remboursement ? On dit aussi : honorer ses dettes. Ceux qui ne les honorent pas en perdraient-ils leur honneur ?


La Révolution française est présentée comme une avancée historique majeure. Elle a pourtant commencé par renier la dette capétienne, le respect due à la dynastie capétienne pour son action dans la constitution de la nation. Elle a pris prétexte des maladresses et insuffisances de quelques souverains pour jeter toute la dynastie aux gémonies et s'affranchir du respect qui lui était dû. En Allemagne, le philosophe Hegel développait une philosophie de l'histoire et de ses ruptures. Le concept de la table rase était né. Faire table rase du passé ! Cela arrange bien des choses. Sélectionner les mémoires que l'on garde et celles qu'on oublie ! Les fondements du marxisme et de la lutte des classes étaient posés. L'histoire se transformait en une longue suite de rapports de force où les masses ouvrières luttaient contre les capitalistes, où les dominés renversaient les dominants et s'affranchissaient... De quoi ? Du passé ? Du respect ? Des ancêtres ? De la dette ?


La grande fracture dans l'opinion publique remonte sans doute à la Révolution française de 1789 (Peut-être conviendrait-il de pousser le curseur un peu plus loin et remonter à la Réforme luthérienne ?). Les générations ne sont plus en dette les unes par rapport aux autres. Le génie génétique permet de modifier le génome qui nous lie à nos ancêtres. Les Etats ne reconnaissent plus leurs dettes et les laissent filer, à l'instar de la Fédération russe de 1918 qui a décrété un moratoire sur les emprunts russes. Seuls quelques happy fews saluent encore l'étranger, le citadin ou l'inconnu qu'ils croisent dans la rue, estimant qu'ils lui doivent cette chose surannée qu'est le respect.


La reconnaissance des dettes maintient le gentlemen agreement, la paix civile, le respect et la common decency. La réciproque est sans doute vraie aussi. Le déni de la dette ouvre la porte à l'incertitude et à la violence, comme de refuser de saluer un voisin avec qui on était en bons termes. Les formes préservent de la barbarie, prétendait Benjamin Constant. Parmi elles, le respect ! Le remboursement de la dette publique, compte-tenu de son mantant, ne semble pas pour autant envisageable à court et même à moyen terme. Cependant, là n'est pas l'essentiel, pourvu que demeure la reconnaissance. Elle seule permet d'enclencher le mécanisme du désendettement.

 

crédit photo ; le petit naborien

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23 mars 2018

L'alsacien serait une langue régionale et minoritaire...

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Parfois, croyant bien faire, on participe à son propre malheur et on nourrit le feu qui vous consumme.

Des Alsaciens en grand nombre militent pour le renouveau de leur langue (broyée par l'autorité jacobine qui dissout la région Alsace dans la grande région Grand-Est, laquelle n'est grande qu'en superficie) et invoquent le droit européen en faveur des « langues minoritaires et régionales ».

Fous qu'ils sont !

Ne savent-ils donc pas qu'ils ont le (rare) privilège de parler deux langues nationales d'importance : le français d'une part, et l'allemand de l'autre (certes dans sa version alsacienne, laquelle n'est cependant pas moins estimable que la version bavaroise ou la version tyrolienne) ?

Ne le savent-ils donc pas ? 

En présentant comme langue « régionale et minoritaire » une langue qu'ils partagent avec plus de cent millions de locuteurs allemands, ils entrent dans le jeu de l'Etat jacobin et lui ôtent toute raison de changer son fusil d'épaule ! 

L'état jacobin n'a de cesse d'éradiquer toute résurgence allemande dans ses provinces de l'est et les Alsaciens (éternellement coupables de l'Anschluss de juin 1940 contre lequel le gouvernement français, réfugié à Bordeaux, n'a élevé que de molles protestations), veulent apaiser l'ire française en feignant d'accréditer l'idée que l'alsacien est une langue distincte de l'allemand.

Mais l'ire française n'est pas prête de désarmer, et les précautions oratoires alsaciennes sont prises en pure perte. 

Fremd bin ich angekommen, fremd zieh ich wieder aus... (Schubert, Müller)

 

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20 mars 2018

Fête du livre à Soulac, les 14 et 15 avril prochains

Je serai présent à la fête du Livre de Soulac le 14 avril prochain, toute la journée. 

Je présenterai mon dernier livre :

PUIS-JE M'ASSEOIR A CÔTE DE VOUS ? 

Editions les Terres du Couchant

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19 mars 2018

Pourquoi il n'y a plus de médecins à la campagne...

... et peut-être en d'autres contrées aussi).


Plusieurs mois d'attente avant d'obtenir un rendez-vous chez un spécialiste. Des retraités en zones rurales (campagne) ne sachant plus à quel saint (médecin) se vouer. Des médecins de famille qui peinent, à l'approche de la retraite, à trouver un jeune confrère auquel transmettre leur patientèle. De jeunes carabins plus attirés par les spécialités rémunératrices en milieu urbain que par la médecine générale laquelle, curé et instituteur désacralisés, constitue le dernier sacerdoce en vigueur. Des EHPAD sous-équipés et chers. La médecine est en crise. La santé est en crise. Les besoins ne cessent de croître, à cause de l'allongement de la durée de vie mais aussi de la démographie, et les moyens ne cessent d'être réduits, mesurés, rationnés. Serions-nous entrés dans un cercle vicieux et, si oui, lequel ?

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Réduction du nombre de lits, fermeture des structures hospitalières éparpillées, regroupement en grosses structures urbaines éloignées des territoires, personnels soignants au compte-goutte, équipements calculés au plus juste, déremboursement de médicaments de plus en plus nombreux, augmentation du coût des mutuelles... la liste est longue et les gestionnaires ont mis la main sur la santé. La puissance publique leur a donné mission de résoudre la quadrature du cercle : l'équilibre entre des besoins en croissance et des budgets en baisse. Cette quadrature implique soit une moindre prise en compte des besoins (ce dont personne ne veut), soit une augmentation des impôts (ce dont personne ne veut non plus).


Alors l'opinion publique cherche (et trouve) des coupables. A l'indignation des usagers et des patients s'ajoute celle du corps médical. Les chaînes télévisées d'information en continu tendent les micros à tout va, elles s'insinuent dans les services d'urgence médicale qui sont débordés, elles distillent une petite musique qui désigne les boucs émissaires : ce sont les gestionnaires sans âme, les Américains sans vergogne, les profits indécents du CAC40, les évasions fiscales... Les griefs qui leur sont adressés ne sont pas dénués de fondement mais tous ces reporters-chasseurs de pokémon (émotion) vont-ils jusqu'au bout de leurs analyses ? Livrent-ils assez d'éléments pour que l'opinion publique puisse se faire une idée juste des raisons de la crise de leur système de santé ?


En début d'année parut le rapport Spinetta, du nom du haut fonctionnaire à qui fut demandé un diagnostic du système ferroviaire... lui aussi en crise. Il n'y a pas de rapport d'objet entre le système de santé et le système ferroviaire mais il y a un rapport de destination : l'un et l'autre sont des postes (importants) de dépenses publiques ! Cela ne préjuge pas de la nécessité des services rendus. Seulement un Etat qui a pris des engagements d'équilibre budgétaire (Europe, critères de Maastricht...) se voit dans l'obligation de les tenir... et demande à ses gestionnaires de « rabotter » là où il faut (là où il peut). Ainsi donc va-on réduire les structures hospitalières éparpillées dans les campagnes... et, de même, M. Spinetta recommande la fermeture des petites lignes ferroviaires de campagne, soi-disant peu rentables. Lui et son alter-ego de la santé auraient pu recommander de laisser les choses en l'état, voire d'augmenter leur périmètre, et, en contrepartie, de suggérer une augmentation conséquente des impôts, ou de la CSG... A l'évidence, cette option ne figurait dans leurs lettres de mission.


Peut-être conviendrait-il de sortir de l'Europe ? Non, protestent d'aucuns, cela nous isolerait, nous rendrait vulnérable et le retour au Franc nous ruinerait. La santé et les TER en souffriraient d'autant plus... Peut-être faut-il augmenter les impôts de façon significative ? Non, protestent d'aucuns autres, cela baisserait l'attractivité du pays, découragerait l'investissement, ralentirait l'activité économique... La santé et les TER n'en souffriraient pas moins. Mais, soufflent d'aucuns autres autres, l'impôt collecté est considérable, les recettes de l'Etat sont gigantesques. A quelles dépenses sont-elles donc affectées ? N'y en a-t-il pas qui soient inutiles, redondantes, pharaoniques ?


Il vaut peut-être mieux avoir un ou deux EHPAD de plus plutôt qu'un franchissement (synonyme de pont fluvial) de la Garonne large de 42 mètres, dont la moitié est consacrée à la promenade citadine. Il vaut peut-être mieux entretenir les petites lignes plutôt que d'étendre à grands frais un réseau TGV. (Il est peut-être temps de se poser quelques bonnes questions.)

 

 

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19 février 2018

L'alsacien pour sauver le bilinguisme ou le bilinguisme pour sauver l'alsacien ?

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Le contexte est connu. L'(ancienne) région Alsace a fait partie intégrante des empires allemands pendant de longues périodes historiques. Cette intégration a façonné durablement son histoire et sa culture. Une partie significative de sa population persite dans la pratique du dialecte germanophone. La constitution des grandes régions administratives, au cours de laquelle l'Alsace a été absorbée par l'entité Grand-Est, a ravivé le sentiment d'identité au centre duquel se situe la question de la langue. 

Comment énoncer celle-ci ? Nombreuses sont les familles alsaciennes qui ont souffert dans leur chair au cours des trois derniers conflits ayant opposé France et Allemagne. D'âpres combats dans la plaine d'Alsace en 1870, 350 000 jeunes gens enrôlés dans la Wehrmacht en quatorze, 50 000 malgré-nous* en quarante ! L'usage de l'alsacien et sa persistance agissent, pour ces familles, tels un hommage de la mémoire, une prière adressée aux morts et aux victimes.

Le siècle d'or alsacien remonte à la fin de Moyen-âge. La France capétienne était alors engluée dans la guerre de Cent ans mais l'Alsace prospérait au sein du monde rhénan et du Saint Empire (romain germanique). Décapole**, villes franches impériales, Gutenberg, Sebastian Brand, Geiler de Kaysersberg et tant d'autres ! La langue était allemande, quoique dans des modalités rhénanes voire alsaciennes. La résonnance de ce siècle d'or est perceptible aujourd'hui encore et se manifeste, notamment, dans l'usage de l'alsacien.

Le centralisme jacobin français, cependant, persiste à mettre dans le même sac des langues dites régionales les questions bretonne, basque, corse, occitane ou encore alsacienne. La posture est intolérablement condescendante et normative, or il n'y a rien de comparable entre les différentes langues régionales sauf la relégation dans laquelle tente de les maintenir l'Etat. Le contexte historique de chacune d'elle est très particulier et les Alsaciens ne sont compétents que sur la question alsacienne. Les généralisations semblent difficiles voire improductives.

L'une des particularités (qui la différéncie des autres langues dites régionales) de l'alsacien est d'être le dialecte de la langue d'un état d'Europe centrale (l'Allemagne), avec lequel la France a été très longtemps en conflit. La persistance de l'alsacien peut être ressentie, par l'âme française, comme une nostalgie suspecte, voire un refus d'intégration dans la nation française. La mémoire de l'ennemi héréditaire reste vivace en France, quoi qu'on en dise, ne serait-ce que dans l'épouvantail des heures les plus sombres, régulièrement agité.

D'autres considérations peuvent être invoquées dans cet argumentaire. Elle témoignent toutes de la vivacité de l'âme alsacienne et de son identité avec la langue qui la structure. La question de la pratique et de la dynamique de l'alsacien dès lors est centrale mais deux conceptions semblent s'affronter quant à son enseignement. Pour les uns, il s'agit de s'en tenir à l'alsacien, qu'ils considèrent comme une langue. Pour les autres, l'alsacien est un dialecte dont la vitalité dépend de ses liens avec la langue matricielle (die Stammsprache ou Dachsprache). Aux yeux de ces derniers, il conviendrait de privilégier l'enseignement de l'allemand. 

Le poète André Weckmann met en garde : « On a longtemps pensé que le dialecte pouvait se maintenir plus authentique et plus pur s'il était coupé de l'allemand standard. C'était une grave erreur, car c'était le confiner dans un passé rural avec un vocabulaire basé sur des techniques devenues obsolètes. En outre, ce code oral confronté à la pression monopolistique de la langue française ne peut résister à une emprise sémantique et même sa structure grammaticale - qui est en gros identique à la langue standard - s'en trouve attaquée, minée, et finalement détruite. »

A la lumière de cet argument, les partisans de « l'alsacien pour sauver le bilinguisme » ne prennent-ils pas quelques risques ? En dissociant l'alsacien de l'allemand, ne sont-ils pas en train d'émietter la langue et d'aphyxier ce pour quoi ils prétendent lutter ?

 

illustration : Alsacienne (gravure de Léo Schnug)

* malgré-nous : expression qui désigne les Alsaciens incorporés de force dans l'armée allemande, en quarante-deux. L'incorporation se faisait moyennant menaces de représailles à l'encontre des familles des réfractaires. Ces incorporés ont été, cependant et souvent, traités et considérés comme des soldats allemands. Ils ont partagés leur sort, notamment les internés dans le tristement célèbre camp russe de Tambov, d'où peu revinrent. Aussi l'histoire des « malgré-nous » reste-t-elle une blessure dans la psyché alsacienne. 

** Décapole ou Zehnstädtebund : par décret impérial, les villes de Colmar, Haguenau, Wissembourg, Mulhouse, Münster, Kaysersberg, Obernai, Rosheim, Sélestat et Türckheim constituèrent, dès le milieu du XIVè siècle et jusqu'au traité de Westphalie, une sorte de ligue hanséatique à large autonomie, propice au commerce et aux arts. La décentralisation avant la lettre  !

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18 février 2018

Chemins de fer en cul de sac

chemin de fer en cul de sac

Le rapport Spinetta vient de tomber sur le bureau du premier ministre et ses recommandations sont logiques, implacables, mais sont-elles pour autant justes ? Justes, certes, elles le sont, mais au sens de l'adéquation : le poids de la dette (quelques 46 milliards), le déficit annuel récurrent (près de 3 milliards) et l'obligation (européenne) de concurrence impliquent des mesures drastiques qui ont des allures de traitement de cheval. Contrairement au malade imaginaire, le malade ferroviaire est réellement malade et, dans le contexte de sa maladie, les recommandations sont appropriées.

Justes, cependant, elles ne le sont pas tout à fait. En premier lieu, toute dette a une histoire, mais M. Spinetta ne s'est pas embarrassé d'en faire la généalogie. Pour lui la dette est là, peu importe comment elle est advenue. Elle apparaît comme un défaut congénital du système, un vice qu'il faut traiter de façon chirurgicale. Or, pour qui a de la mémoire, la dette résulte d'une longue série de décisions et d'investissements (dont certains furent) hasardeux, et la bonne fille S.N.C.F. (je persiste à conserver l’acronyme) a été priée d'en intégrer les conséquences fâcheuses dans ses comptes. Lorsque la Cour des Comptes note que la pertinence économique des gares desservies par les TGV concerne seul un tiers d'entre elles, on mesure l'écart entre le rêve et la réalité, le prestige et l'utilité. Ces investissements résultent de la conjugaison d'une vision jacobine de l'aménagement du territoire et d'ambitions politiques féodales. Ils ont été réalisés en dépit des innombrables alertes lancées par maints experts et techniciens, lesquels voyaient dans le même temps dépérir le réseau classique par fléchage de l'essentiel des ressources sur les TGV. Aussi n'est-il pas juste que la dette ferroviaire soit portée au seul débit du monde ferroviaire !

Justes, elles ne le sont pas non plus dans leur vision du déficit. Un système de transport public, tels les TER, ne peut être mesuré à l'aune de la rentabilité. Il est forcément déficitaire, au sens comptable de ce mot, mais il ne l'est qu'au sens comptable. En effet, les systèmes TER font partie du bien public au même titre que les systèmes d'éducation, les hôpitaux et systèmes de soin, etc. Ils apparaissent dans les dépenses de bien public, lesquelles sont (en théorie) financées par les ressources traditionnelles, fiscales pour l'essentiel. Là aussi, le rapport Spinetta reste elliptique, il ne fait pas la genèse de ce long processus de décentralisation, inabouti et bancal, qui remonte au ministre Deferre et aboutit aux grandes régions valsiennes, géants territoriaux mais nains politiques qui n'ont pas, à l'inverse de leurs homologues allemands ou espagnols, les moyens de leurs ambitions. Les TER sont déficitaires parce que les entités territoriales qui ont en charge leur gestion et leur développement n'en ont pas vraiment les moyens. La responsabilité en incombe non pas la S.N.C.F. mais à l'organisation politique, d'efficacité insuffisante, à propos de laquelle M Spinetta reste peu disert. En cela, aussi, ses préconisations ne sont pas justes !

Fermeture de petites lignes non rentables, est-il préconisé encore ! Nous avons vu plus haut ce qu'il est de la rentabilité. Cependant, en ce qui concerne les conséquences de nouvelles fermetures, le rapport Spinetta ne les envisage pas non plus, et en cela il procède d'une analyse focalisée qui se garde de prendre en considération l'ensemble (par crainte peut-être de mettre en lumière des contradictions qu'on voudrait taire). Le médecin fait abstraction du contexte de la maladie. Il propose un traitement qui en masque les effets sans réduire les causes lesquelles, toujours actives, continueront d'entretenir la maladie. En effet, la fermeture de nouvelles lignes, non rentables, accélérerait le processus de désertification rurale (ah le bel euphémisme !) et accentuerait la relégation des territoires périphériques. A force de fermer les infrastructures non rentables, la fracture entre des métropoles hyper-denses et des zones rurales hyper-désertes s'accentuera. Les TER seront de plus en plus espacés, de moins en moins fréquentés et rentables et il faudra bientôt un autre rapport Spinetta, plus implacable que le précédent. On voit bien qu'en parlant de rentabilité là où il ne s'agit que d'impuissance (voire d'impéritie) politique et qu'en pointant le doigt sur le système ferroviaire des TER on se trompe de malade ! (Cette considération cependant ne doit pas dispenser les acteurs ferroviaires de procéder aux ajustements d'organisation et de coûts qui s'imposent )

Il n'en reste pas moins vrai qu'en l'état actuel de délabrement des finances publiques, le renflouement du système ferroviaire (par la fiscalité) est difficilement envisageable et qu'à défaut d'avoir à temps assaini celles-ci (les finances publiques), il ne faut point s'étonner du déclin de celui-là (le système ferroviaire) ainsi que de toutes les fonctions régaliennes qui participent du bien public (le système de soins, le système d'instruction publique, etc). Il est vrai que de cela, le rapport Spinetta ne parle pas (ou très peu). A cet égard, ses omissions et silences sont assourdissants. Pas seulement ! En omettant de décrire le processus de décomposition des finances publiques, à l'oeuvre depuis un demi-siècle, il donne le sentiment aux acteurs du monde ferroviaire (aux cheminots) de porter seuls la responsabilité des mauvais résultats. En cela, encore, il est injuste.

Last but not least, le rapport Spinetta préconise, pour les nouveaux embauchés, une évolution du statut (dans un sens restrictif), ainsi que le transfert des effectifs excédentaires vers les opérateurs que l'ouverture à la concurrence accueillera sur le marché français. Sans doute des évolutions de statut sont-elles inévitables. L'opinion publique, du reste, comprend de moins en moins la survivance de régimes spéciaux. Cependant, la perception des évolutions serait très différente si, dans l'état des lieux économique qu'elle dresse, la puissance publique consentait à reconnaître sa part de responsabilité et ne pas laisser les cheminots seuls face à un destin dont ils ne sont pas les maîtres.

 

 

17 janvier 2018

En dédicace à Cultura, Bègles, le 7 février prochain

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Je serai à CULTURA, Bègles, Rives d'Arcins,

le mercredi 7 février prochain,

à partir de 14h, 

pour dédicacer mon dernier livre, 

PUIS-JE M'ASSEOIR A COTE DE VOUS ?

paru aux éditions

LES TERRES DU COUCHANT

 

Je présenterai aussi mes précédents livres :

CAHIERS FRANÇAIS ou la langue confisquée, éd Sutton

LA NUQUE, éd Siloë

LE SECRET DE MARIE-ANTOINETTE, éd Siloë

VOUS ME PRENEZ POUR QUELQU'UN D'AUTRE, éd Siloë

15 janvier 2018

Du consentement

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Emma consent-elle ? Antoine le croit, mais la chose n'est pas acquise. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Il y a encore plus loin des lèvres aux lèvres. Le consentement ne peut être explicite. Il ne s'agit pas d'un marché où l'on s'entendrait sur les quantités échangées, la monnaie d'usage, les modalités et les protocoles. Le consentement intervient à l'extrémité d'un regard, d'un souffle, d'un soupir. Les mots servent à dissimuler, à insinuer, à hésiter, à suggérer. Nulle autorisation ne peut être sollicitée, nulle autorsation ne peut être donnée sans dissiper les illusions. Le consentement est un instant de haut risque. Antoine pose un pied devant l'autre sur une corde tendue au-dessus d'un précipice, à la merci d'un faux pas. Emma consent qu'il entreprenne la traversée, mais le laissera-t-elle accoster à l'autre rive ? A l'heure des balancements porcins, des défauts de consentement rétrospectifs et des importunités règlementaires, il convient de revisiter la rhétorique de la séduction faite de détours, d'allusions, de faux-fuyants, de locutions à double sens, etc. C'est ce à quoi s'emploie Mme Duval, la logeuse de l'hôtel où Emma et Antoine ont trouvé refuge à la suite d'une mésaventure ferroviaire. Mme Duval, cependant, cache elle aussi un secret, elle saisit un mot à la volée, en extrapole le contenu et l'histoire s'emballe. La romance imaginée par Mme Duval va peut-être beaucoup plus vite que celle qui nait entre Emma et Antoine, ce fameux soir où les employés du chemin de fer déblayent la voie ferrée afin que les trains puissent à nouveau circuler. D'ailleurs, s'agit-il d'une romance ? Peu importe, puisque le récit nous porte, ce qui est raconté prend plus d'épaisseur que ce qui se passe en réalité. Une chose est certaine, il est question de consentement. Emma n'y est pas opposée mais la double négation ne vaut pas encore accord. Qui ne dit mot n'a pas forcément consenti !

 

Puis-je m'asseoir à côté de vous ? Editions les Terres du couchant

Disponible en librairie

A Bordeaux-Métropole, notamment : Olympique, Contretemps, George, Espace-Livres

 

 

13 janvier 2018

L'âme alsacienne et la littérature (2)

L'identité alsacienne, fortement mise à mal par les conflits et les annexions furieuses qui ont défrayé le XXème siècle, se sent à nouveau dédaignée, voire agressée, par l'organisation territoriale en nouvelles régions administratives agrandies. Cette organisation est entrée dans les faits en 2014. Elle intègre, dans une région nommée Grand Est, les départements des anciennes Alsace, Lorraine, Champagne et Ardennes. Ces réorganisations ont donné lieu, ici et là, à des désaccords et des contestations mais, nulle part, ceux-ci n'ont été aussi vifs et persistants qu'en Alsace où la disparition de la dernière entité institutionnelle alsacienne a été ressentie comme une désinvolture, un démenti voire un mépris de quelque chose que nous pourrions appeler, non sans précautions, l'alsaciannité, ou encore l'Elsässertum.

Celle-ci se révolte et crie à l'injustice. Elle clame et rappelle son passé glorieux, rhénan, qu'ignorent ou que veulent ignorer nombre de compatriotes qui vivent en-deçà de la ligne bleue des Vosges, dans la France de l'intérieur, laquelle parfois se confond avec la France jacobine et souvent, aux yeux de nombreux Alsaciens, désigne cette France dont ils estiment faire partie tout en se situant à ses marges, à l'extérieur en quelque sorte. Elle clame son histoire, son passé, son identité et en appelle à la littérature dont les productions et les œuvres, plus que toutes autres, ont le pouvoir de parler de l'âme et du roman national au sens où l'entendait Ernest Renan.

Ainsi, pas de renaissance de l'identité alsacienne, méconnue, piétinée, sans le concours de la littérature ! Et très vite se pose cette autre question qui témoigne si bien de l'âme alsacienne : en quelle(s) langue(s) la littérature qui la concerne doit-elle se dire, se donner ? Alsacien exclusivement, alsacien et français, alsacien et allemand, français et allemand ? Cependant, avant de poursuivre, définissons le territoire géographique dont il est question. Aux deux départements de l'Alsace, Bas-Rhin et Haut-Rhin, il convient d'adjoindre le département de la Moselle et de considérer l'entité Alsace-Moselle, laquelle, à peu de choses près, se confond avec l'ancien territoire Elsass-Lothringen. Le second Empire allemand lui avait accordé le statut d'état confédéré, Land, avec Parlement et Constitution mis en place en 1911. Allons cependant au-delà des références historiques et institutionnelles et invoquons la mémoire de chair des peuples. Sont concernés par ce billet et la question de l'âme alsacienne, toutes les familles dont un soldat a été incorporé dans les rangs de l'armée allemande, en 1914 tout d'abord (ils furent quelques 350 000) et, une génération plus tard, en 1942 (ils furent quelques 50 000, connus sous le terme ambivalent de malgré-nous). Vis à vis de l'entité Alsace-Moselle et de ces familles, La France de l'intérieur, jacobine, se trouve dans cette posture paradoxale consistant à revendiquer l'appartenance territoriale tout en refusant d'intégrer dans sa mémoire collective, son roman national, l'histoire et le destin tragique de ces soldats, fantassins du Kaiser ou malgré-nous, dont l'oubli national façonne dès lors un second tombeau. Cet oubli constitue l'une des signatures de l'âme alsacienne (alsacianno-mosellane ou elsass-lothringerisch) qui justifie l'aspiration à une entité institutionnelle spécifique. Il y en a d'autres.

Revenons à présent aux grandes régions, étendues, à défaut d'être grandes. En effet, la partition des compétences et délégations territoriales n'a que peu évolué. Le budget de la région Grand Est est comparable à la somme des budgets des départements qui la constituent, ce qui fait d'elle un géant territorial mais un nain politique. Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer les budgets régionaux. Quand celui du Grand-Est se monte à 2,8 milliards, son voisin d'Outre-Rhin, le Baden-Wurtemberg en compte quelques 45. L'Alsace (l'Alsace-Moselle) a donc quelques raisons de craindre être dissoute dans une entité politique faiblement représentative.

Bien sûr, des voix alsaciennes (de la classe politique et de la société civile) se sont élevées contre le projet de constitution des grandes régions, elles ont fait valoir les arguments que nous évoquons. Elles restèrent cependant mezzo voce, comme si elles avaient craint de parler trop haut et trop fort, ou peut-être de faire valoir des arguments qu'en leur for intérieur elles savaient partiellement inaudibles et récusés. Fin 2014, la région Grand Est était créée et la messe était dite, pour employer une expression un brin concordataire, et les Alsaciens ont été saisis d'une immense stupeur. Ils se croyaient à l'abri d'une sorte de consensus qui voulait qu'on ne bouge les lignes ni dans un sens ni dans l'autre. Ils se croyaient à l'abri de leur histoire, de la pérennité de leur région et de leur Concordat, de leur sécurité sociale et de leur identité sur laquelle ne s'étendaient ni les uns ni les autres. Ils ont osé, se sont-ils dit à propos des gens de Paris. Ils n'ont donc rien compris à ce que nous sommes, ils n'ont rien écouté de ce que nous leur avons dit. Le grief n'est bien sûr nullement dirigé contre les Ardennais ou les Lorrains, mais contre le centralisme jacobin qui refuse d'entendre et encore moins d'écouter. En une mémorable plaidoirie à l'Assemblée, le député Patrick Hetzel a interpellé le Premier Ministre mais ce dernier, non sans humeur, a balayé ses arguments d'un revers de main : « Il n'y a pas de peuple alsacien ! »

La messe était dite. Aux yeux de la République et de ses représentants, il n'y a pas d'identité alsacienne spécifique, et il n'y a pas lieu de s'opposer à la constitution d'une grande région que la mise en commun des ressources est censée rendre plus forte que la somme des anciennes régions. Le fossé est profond. Il l'est depuis longtemps déjà, mais les Alsaciens feignaient de ne pas s'en apercevoir. Ils pensaient que les choses finiraient par s'arranger, que le cœur révélateur alsacien cesserait d'offusquer la mère patrie française et que les sépultures muettes laissées par les deux guerres trouveraient leurs épitaphes. Leur stupeur est à la mesure de ce fossé qu'ils croyaient comblé mais qui était seulement dissimulé par un frêle camouflage. Leur stupeur se double de colère dirigée contre l'esprit jacobin, mais aussi contre eux-mêmes, car ils prennent conscience qu'ont subsisté, pendant toutes ces années, de profonds malentendus qu'ils ont omis de dissiper. Ils ont laissé pourrir les choses, par mauvaise conscience peut-être, par peur sans doute de mettre sur la place publique les tenants et aboutissants de cette obscure période de l'annexion nazie (1940 à 1944) à l'issue de laquelle maints esprits français, et non des moindres, ont entretenu la confusion entre nazisme et germanité. Confusion qui a incliné maints Alsaciens à donner un surcroît de gages de francité, et l'esprit populaire à s'en tenir à sa prudence légendaire : « Rede m'r nemi davon ! » (1) L'intégration de l'Alsace au sein de la région Grand Est traduit ce fossé existant entre l'esprit français, qui croyait que tout était réglé, et l'âme alsacienne qui mesure à quel point rien ne l'était.

Nous ne savons pas si les Alsaciens constituent un peuple ni même s'ils se revendiquent comme peuple. Nous savons en revanche qu'ils se sentent dépositaires d'un trésor mémoriel et identitaire si considérable que leurs aspirations sont comparables à celles qu'expriment les peuples. J'en appelle à cette alsaciannité évoquée au début du XXème siècle par un Ernst Stadler, l'Alsace était alors allemande: « Elsässertum, das ist nicht irgend eine mehr oder weniger belanglose geographische Einreihung. Es ist das Bewusstsein einer Tradition, einer kulturellen Aufgabe, die man gerade bei uns hat verstehen lernen, wo man eine Zeitlang entwurzelt herumschwamm auf fremden Stromungen, bis die alten Wurzeln in den neuen Boden schlugen. Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes; Provinzialismus, Heimatkunst, sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl wie germanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben. Ein seelischer Partikularismnus, dessen Besitz Überlegenheit und Reichtum bedeutet, und den in gültigen Werken zu dokumentieren, die Aufgabe der neuen elsässischen Literatur sein muss (2) ». Cette alsaciannité, les Alsaciens contemporains - du moins ceux qui s'en sentent dépositaires - s'emploieront désormais à en restituer et restaurer toutes les dimensions, notamment par la renaissance de sa littérature.

Qu'on nous permette un aparté ! En quoi la littérature est-elle si importante lorsqu'on parle de peuple ? Pour répondre à cette question, portons-nous quelques instants dans la plus haute Antiquité. Quelques siècles avant notre ère, une flottille grecque a traversé la mer Egée afin de s'emparer de l'opulente cité troyenne. Il ne s'agissait sans doute que d'une flottille, quoique les récentes superproductions américaines en aient fait une Armada. De cette expédition - punitive ou seulement conquérante - nul ne parlerait aujourd'hui si l'aède Homère n'avait pas chanté les exploits d'Achille. L'existence d'Homère ou celle des héros grecs et troyens n'est pas absolument établie, mais le chant d'Homère nous est parvenu malgré les vicissitudes historiques. Le chant d'Homère (et de quelques autres encore) a fait entrer dans l'âme grecque une perspective historique sans laquelle le destin grec n'aurait pas trouvé son kairos (cf, Hannah Arendt in Crise de la culture, chapitre La tradition et l'âge moderne). D'autres exemples, ailleurs, illustrent cet unisson de la littérature et du peuple : Dante, Cervantès, Shakespeare, Schiller... La littérature fait partie de ces choses - immatérielles - qui fondent un peuple, à partir desquelles le sentiment d'appartenance prend du sens et de l'ampleur. Un peuple existe à partir du moment où il y a quelque chose à raconter de son histoire, de ses héros, de ses petites gens, et le récit qui en découle est l'objet de la littérature. Ce qui est dit, ici, d'un peuple, vaut pour une âme.

Dès lors existe-t-il un récit alsacien, un récit qui rend compte d'événements, d'attitudes, de situations, d'émotions propres à l'Alsace ? Une littérature, une poésie alsaciennes existent-elles encore ? Des auteurs tels Nathan Katz, André Weckmann ou Claude Vigée nous ont certes laissé une oeuvre, puissante, qui évoque l'âme alsacienne, mais le renouveau d'une littérature alsacienne interviendra-t-il dans cet idiome, exclusivement dans celui-ci ? Le cas échéant, le risque n'est-il pas grand de s'adresser à un lectorat confidentiel ? Combien de locuteurs alsaciens existe-t-il aujourd'hui ? Sont-ils encore un million ? Et, parmi eux, combien de lecteurs ? Et quand bien même leur nombre irait en augmentant, constituent-ils une masse critique compatible avec le tropisme d'une littérature ? On peut se faire une idée sur ces questions en considérant les nombres de locuteurs basques ou catalans en regard des littératures en langue basque, respectivement catalane. La question du nombre prend d'autant plus d'importance qu'il existe de multiples variantes d'alsacien et que les locuteurs familiers des unes ont parfois des difficultés avec les autres. Par ailleurs, l'alsacien étant très proche de sa langue souche, die Stammsprache, l'allemand, il n'est pas anecdotique de remarquer que le lectorat allemand potentiel se définit dans une population de plus de 100 millions de locuteurs. Ainsi cette question se pose-t-elle : pour évoquer l'âme alsacienne, est-il incontournable de le faire en dialecte alsacien ?

De façon plus générale, en ce qui concerne la littérature, devons-nous consentir à l'implicite et stricte superposition du champ culturel et du champ linguistique ? Selon cette hypothèse, appartiendraient à la littérature alsacienne les seuls textes, poèmes et pièces de théâtre écrits en alsacien. Le périmètre s'en trouverait considérablement limité. Qu'en serait-il alors du Lenz de Georg Büchner ou des Oberlé de René Bazin, pour ne prendre que ces exemples ? Ecrites en allemand, respectivement en français, ces œuvres n'en portent pas moins un récit alsacien, elles mettent en scène des personnages alsaciens, dans un contexte indiscutablement rhénan et alsacien ! Prenons d'autres exemples encore. Tauler et le Schickelé de l'Entre-deux-guerres ont laissé une œuvre en langue allemande et, dans l'hypothèse de la superposition littérature-langue, celle-ci ferait alors partie de la littérature allemande, exclusivement. Cependant, toutes choses étant égales par ailleurs, fait-on plus alsaciens que Tauler ou Schickelé ?

Il nous faut alors envisager qu'un champ littéraire puisse couvrir plusieurs langues. Dostoïevski et Tolstoï ont écrit des romans russes en langue russe. Ils ont été traduits. Leur excellence leur a valu une reconnaissance universelle, laquelle tient à leur capacité à saisir la réalité humaine (dans ses manifestations russes). Auraient-ils été écrits en langue française, ils appartiendraient encore à la littérature russe, là où se débattent des personnages russes sous le regard attentif d'auteurs russes. De même, ce qui définit l'appartenance des romans de (l'américain) Henry James ou de (l'anglaise) Jane Austen à la littérature anglaise n'est pas tant l'usage de la langue anglaise que le regard anglais jeté sur les questions qui hantent toute littérature. Lorsque nous lisons Jane Austen dans une traduction française, nous n'en disons pas moins : « C'est un roman anglais. » Le Rilke des poèmes français n'en devient pas pour autant poète français. Ainsi en va-t-il de l'alsacien et de ce qu'on pourrait appeler la littérature alsacienne ! Il n'est peut-être pas absolument nécessaire que la prose ou la poésie soient alsaciennes pour qu'elles entrent dans le champ de la littérature alsacienne. Les champs linguistiques et littéraires ne sont ni obligatoirement ni rigoureusement superposés.

Dans cet esprit, il n'est pas impensable de considérer qu'une partie de la littérature allemande puisse entrer dans le champ littéraire alsacien. Le Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christofell von Grimmelshausen, à l'évidence, évoque une époque fondatrice de la psyché alsacienne, celle de la guerre de Trente Ans. L'œuvre concerne tout le Saint Empire germanique en proie aux guerres de religion, elle vaut donc pour l'Allemagne en entier, a fortiori pour l'Alsace. Grimmelshausen, du reste, est mort les armes à la main non loin de Strasbourg. De même, la pièce de théâtre Mère Courage, de Berthold Brecht, inspirée du Simplicius, entre dans le champ littéraire alsacien (sans cesser d'appartenir au champ littéraire allemand). Il en va de même du Lenz de Georg Büchner et de la figure emblématique du pasteur Oberlin. L'œuvre allemande de René Schickelé, en ce qu'elle questionne l'âme alsacienne, y entre elle aussi, de même que son œuvre française. Claude Vigée, poète né en Alsace d'expression française, n'entre pas moins dans le champ de la littérature alsacienne (ainsi que dans cet autre champ de la littérature juive de langue alsacienne). Une œuvre peut appartenir à plusieurs champs littéraires populaires ou nationaux, et il y a dans la littérature alsacienne des œuvres écrites en différentes langues, allemande, française, latin, hébreu, américain, alsacien bien sûr.

Il n'est pas question cependant d'établir un inventaire mais de proposer quelques lignes de force. Si nous envisageons l'hypothèse de non-superposition, le patrimoine culturel alsacien est riche d'une longue lignée qui trouve sa nourriture et sa substance le long de la vallée du Rhin, même si d'autres champs littéraires allemands y ont puisé leurs sources. En matière de littérature, le Moyen-âge alsacien fut prodigue. De Herade de Landsberg à Jean Tauler en passant par Sebastian Brant et Geiler de Keysersberg, l'Alsace du Moyen-âge ne manque ni de plumes ni d'auteurs dont la renommée nous soit parvenue. Ces auteurs cependant ont écrit en latin ou en allemand et il est prématuré à leur propos de parler de littérature alsacienne, il s'agit bien plutôt d'une littérature allemande née le long de la vallée du Rhin, dans l'Oberrhein, plus particulièrement en Alsace. Le champ littéraire alsacien de cette époque est à considérer comme un sous-ensemble du champ littéraire allemand, (il n'en va plus de même aujourd'hui ! ) un peu à la manière de la confédération politique qui, jusqu'à l'orée du XVIIème siècle, présidait aux destinées du Saint Empire.

Cependant, et c'est probablement l'une des raisons qui fonde ma propre vision de la question alsacienne, ma génération (née à partir des années soixante) n'a eu connaissance que sur le tard de cette littérature du Moyen-âge, comme si elle ne l'avait concerné ni plus ni moins que la littérature portugaise ou italienne. Les auteurs emblématiques (Nathan Katz, André Weckman, ...), elle ne les connait que de nom et renom. Elle n'a pas eu accès à leurs œuvres pendant les années d'apprentissage. Elle est parvenue à l'âge adulte pendant ces années dites des Trente Glorieuses. En Alsace, on ne jurait alors qu'en langue française. Elle était nourrie par la littérature (française) dont elle pensait être dépositaire, dans l'ignorance de la littérature issue de sos propres aïeux alsaciens. Geiler, René Schickelé, etc, lui étaient de parfaits inconnus (du moins en ce qui me concerne), à peine repêchait-elle un Albert Schweitzer que son œcuménisme biculturel rendait plus fréquentable. Lorsque je me suis mis à écrire, la question s'est posée à moi : « En quelle langue ? » Et je me suis tourné naturellement vers la langue française (quoique mes tentatives en langue allemande me parussent plus spontanées) tout simplement parce que je la maîtrisais mieux. Elle convenait de surcroît aux thèmes enracinés dans l'histoire alsacienne, tels l'Abstummelung de 1919, l'annexion de 1940 et la tragédie des malgré-nous, ou encore le désarroi d'une jeunesse à qui il fut donné à comprendre que sa langue maternelle était personna non grata. La langue française était à mes yeux la plus appropriée, non pas seulement pour son maniement, mais surtout en raison du thème de la langue confisquée, devenu source d'investigation et d'inspiration. « Quand on écrit, on le fait toujours dans une langue étrangère », affirmait Kafka. La langue française m'est devenue cette langue étrangère nécessaire à l'exploration du thème de la langue confisquée, et le travail résultant me semble devoir être versé au compte de la littérature alsacienne (3). Aussi n'est-il nullement nécessaire à mes yeux que cette dernière soit produite en alsacien.

Dans l'Alsace des années soixante, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la langue allemande était alors frappé d'infamie. La langue alsacienne - dialecte ou déclinaison de la langue allemande - en souffrit par contagion. Le bien public ne s'énonçait qu'en français. Aussi l'alsacien me fut-il une langue de la clandestinité, de la sphère domestique et du confinement, celle qui présidait aux cérémonials quotidiens. La langue française triompha sans coup férir. Elle représentait cette excellence vers laquelle tendaient les adolescents que nous étions, alors même que les représentants patentés de cette langue avaient commencé à la brader. Quant à la langue allemande, nous l'avons abordée avec prudence, avec le sentiment qu'elle était mêlée à quelques funestes épisodes historiques.

Ces incompréhensions et malentendus entrent dans le domaine de la question alsacienne. J'ai eu souvent le sentiment d'irriter mes compatriotes français avec des récits qui, à leurs yeux, n'avaient pas lieu d'être et je me suis demandé pourquoi. Ces récits il est vrai évoquaient un passé germanophone voire allemand et j'ai mesuré peu à peu combien est grande la défiance française envers les choses allemandes et, parmi elles, les choses alsaciennes. (4) Dans la psyché française, l'Alsace bien souvent se résume à quelques cartes postales provinciales, ni plus ni moins que le Pays Basque ou la Corse: Cathédrale, vins, coiffes, costumes, cigognes, choucroute et, récemment, Flammekueche, ainsi qu'un sabir incompréhensible. Elle fait commencer son histoire en 1871, par une annexion jugée inique et un affront que la troisième République n'a eu de cesse de laver. Il n'y a pas, dans la France de l'Intérieur, de famille qui n'ait payé le tribut du sang pour la reconquête et la libération de cette province de laquelle une éternelle gratitude est attendue en retour.

L'histoire de l'Alsace avant 1871 était avant tout austro-hongroise (le Saint-Empire des Staufen et des Habsbourg), mais l'école de la république n'en a soufflé mot. Elle s'en est bien gardée. Aussi les Français pour la plupart l'ignorent-ils, et il serait sans doute opportun que les Alsaciens le leur rappellent. L'école de la république s'est appliquée à enseigner que l'Alsace, « française de cœur » (5), a fait l'objet d'âpres confrontations franco-prussiennes où, forcément, les Prussiens étaient les ennemis. Pendant longtemps la fable franco-prussienne a prévalu (pour des raisons à mettre au clair, elles aussi), et cette vision, tronquée, distordue, de l'histoire fait encore partie de la question alsacienne (à propos de laquelle il appartient à quelques happy fews, bilingues, de rétablir les faits et de produire les récits originels). On n'en comprend que mieux la désinvolture d'un premier ministre pour qui cette version historique était acquise, ainsi que la vive émotion des Alsaciens qui ont vu leur identité malmenée dans le maelström jacobin. On doit comprendre aussi qu'une partie de la jeunesse née après la guerre se soit tournée vers la France de l'intérieur dont elle aura cherché à s'assimiler l'âme avant de retrouver la sienne, inaltérable, inaltérée.

Le peuple alsacien n'a peut-être pas d'existence au sens où l'entendait le premier ministre, mais l'âme alsacienne s'est soudainement réveillée par l'effet d'un redécoupage administratif qui faisait disparaître la dernière entité institutionnelle où figurait le nom Alsace. Cette âme veut vivre, elle habite un territoire, elle inspire des coutumes et des moeurs, elle nourrit les esprits. Elle revendique une littérature qui porte son récit, que celui-ci soit alsacien, allemand ou français. Elle revendique son caractère bilingue et biculturel qui, plus qu'un autre, est peut-être le signe distinctif de l'alsaciannité ou de l'Elsässertum contemporains.
  


(1) : « N’en parlons plus ! », expression couramment employée pour couper court aux questions qui fâchent. 
(2) : L'alsaciannité, non un quelconque découpage géographique, mais la conscience d'une tradition, d'une exigence culturelle qui nous est propre, dont nous avons réappris la grammaire après des errements en d'autres contrées. Non pas un retour en arrière ou un enfermement territorial voire provincial, mais une disposition d'âme évoluée, une assise culturelle éprouvée, nourrie par la tradition romaine et germanique. Une singularité signifiant richesse et excellence, dont la nouvelle littérature alsacienne est en devoir de produire les témoignages incontestables. 
(3) : Le roman (historique) Les Cahiers Français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque l'Odyssée de soldats alsaciens, engagés dans l'armée allemande pendant la guerre de 14 puis, en 1919, démobilisés dans leur Heimat devenue entre-temps française. 
(4) : Quelques revues et éditeurs, cependant, ouvrent volontiers leurs pages et colonnes à des nouvelles qui évoquent la question alsacienne. Ainsi, la revue Brèves, dans son numéro 107, pour la nouvelle Prise de Bec, dont les éditions 15K ont produit une version audio. Ainsi encore de la revue israélienne de langue française, Onuphrius, pour la nouvelle la Communion.
(5) : cf, Histoire de France de la Gaule à nos jours, par E. Lavisse

 

10 janvier 2018

L'âme alsacienne et la littérature

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L'identité alsacienne, fortement mise à mal par les conflits et les annexions furieuses qui ont défrayé le XXème siècle, se sent à nouveau dédaignée, voire agressée, par l'organisation territoriale en nouvelles régions administratives agrandies. Cette organisation est entrée dans les faits en 2014. Elle intègre, dans une région nommée Grand Est, les départements des anciennes Alsace, Lorraine, Champagne et Ardennes. Ces réorganisations ont donné lieu, ici et là, à des désaccords et des contestations mais, nulle part, ceux-ci n'ont été aussi vifs et persistants qu'en Alsace où la disparition de la dernière entité institutionnelle alsacienne a été ressentie comme une désinvolture, un démenti voire un mépris de quelque chose que nous pourrions appeler, non sans précautions, l'alsaciannité, ou encore l'Elsässertum.

Celle-ci se révolte et crie à l'injustice. Elle clame et rappelle son passé glorieux, rhénan, qu'ignorent ou que veulent ignorer nombre de compatriotes qui vivent en-deçà de la ligne bleue des Vosges, dans la France de l'intérieur, laquelle parfois se confond avec la France jacobine et souvent, aux yeux de nombreux Alsaciens, désigne cette France dont ils estiment faire partie tout en se situant à ses marges, à l'extérieur en quelque sorte. Elle clame son histoire, son passé, son identité et en appelle à la littérature dont les productions et les œuvres, plus que toutes autres, ont le pouvoir de parler de l'âme et du roman national au sens où l'entendait Ernest Renan.

Ainsi, pas de renaissance de l'identité alsacienne, méconnue, piétinée, sans le concours de la littérature ! Et très vite se pose cette autre question qui témoigne si bien de l'âme alsacienne : en quelle(s) langue(s) la littérature qui la concerne doit-elle se dire, se donner ? Alsacien exclusivement, alsacien et français, alsacien et allemand, français et allemand ? Cependant, avant de poursuivre, définissons le territoire géographique dont il est question. Aux deux départements de l'Alsace, Bas-Rhin et Haut-Rhin, il convient d'adjoindre le département de la Moselle et de considérer l'entité Alsace-Moselle, laquelle, à peu de choses près, se confond avec l'ancien territoire Elsass-Lothringen. Le second Empire allemand lui avait accordé le statut d'état confédéré, Land, avec Parlement et Constitution mis en place en 1911. Allons cependant au-delà des références historiques et institutionnelles et invoquons la mémoire de chair des peuples. Sont concernés par ce billet et la question de l'âme alsacienne, toutes les familles dont un soldat a été incorporé dans les rangs de l'armée allemande, en 1914 tout d'abord (ils furent quelques 350 000) et, une génération plus tard, en 1942 (ils furent quelques 50 000, connus sous le terme ambivalent de malgré-nous). Vis à vis de l'entité Alsace-Moselle et de ces familles, La France de l'intérieur, jacobine, se trouve dans cette posture paradoxale consistant à revendiquer l'appartenance territoriale tout en refusant d'intégrer dans sa mémoire collective, son roman national, l'histoire et le destin tragique de ces soldats, fantassins du Kaiser ou malgré-nous, dont l'oubli national façonne dès lors un second tombeau. Cet oubli constitue l'une des signatures de l'âme alsacienne (alsacianno-mosellane ou elsass-lothringerisch) qui justifie l'aspiration à une entité institutionnelle spécifique. Il y en a d'autres.

Revenons à présent aux grandes régions, étendues, à défaut d'être grandes. En effet, la partition des compétences et délégations territoriales n'a que peu évolué. Le budget de la région Grand Est est comparable à la somme des budgets des départements qui la constituent, ce qui fait d'elle un géant territorial mais un nain politique. Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer les budgets régionaux. Quand celui du Grand-Est se monte à 2,8 milliards, son voisin d'Outre-Rhin, le Baden-Wurtemberg en compte quelques 45. L'Alsace (l'Alsace-Moselle) a donc quelques raisons de craindre être dissoute dans une entité politique faiblement représentative.

Bien sûr, des voix alsaciennes (de la classe politique et de la société civile) se sont élevées contre le projet de constitution des grandes régions, elles ont fait valoir les arguments que nous évoquons. Elles restèrent cependant mezzo voce, comme si elles avaient craint de parler trop haut et trop fort, ou peut-être de faire valoir des arguments qu'en leur for intérieur elles savaient partiellement inaudibles et récusés. Fin 2014, la région Grand Est était créée et la messe était dite, pour employer une expression un brin concordataire, et les Alsaciens ont été saisis d'une immense stupeur. Ils se croyaient à l'abri d'une sorte de consensus qui voulait qu'on ne bouge les lignes ni dans un sens ni dans l'autre. Ils se croyaient à l'abri de leur histoire, de la pérennité de leur région et de leur Concordat, de leur sécurité sociale et de leur identité sur laquelle ne s'étendaient ni les uns ni les autres. Ils ont osé, se sont-ils dit à propos des gens de Paris. Ils n'ont donc rien compris à ce que nous sommes, ils n'ont rien écouté de ce que nous leur avons dit. Le grief n'est bien sûr nullement dirigé contre les Ardennais ou les Lorrains, mais contre le centralisme jacobin qui refuse d'entendre et encore moins d'écouter. En une mémorable plaidoirie à l'Assemblée, le député Patrick Hetzel a interpellé le Premier Ministre mais ce dernier, non sans humeur, a balayé ses arguments d'un revers de main : « Il n'y a pas de peuple alsacien ! »

La messe était dite. Aux yeux de la République et de ses représentants, il n'y a pas d'identité alsacienne spécifique, et il n'y a pas lieu de s'opposer à la constitution d'une grande région que la mise en commun des ressources est censée rendre plus forte que la somme des anciennes régions. Le fossé est profond. Il l'est depuis longtemps déjà, mais les Alsaciens feignaient de ne pas s'en apercevoir. Ils pensaient que les choses finiraient par s'arranger, que le cœur révélateur alsacien cesserait d'offusquer la mère patrie française et que les sépultures muettes laissées par les deux guerres trouveraient leurs épitaphes. Leur stupeur est à la mesure de ce fossé qu'ils croyaient comblé mais qui était seulement dissimulé par un frêle camouflage. Leur stupeur se double de colère dirigée contre l'esprit jacobin, mais aussi contre eux-mêmes, car ils prennent conscience qu'ont subsisté, pendant toutes ces années, de profonds malentendus qu'ils ont omis de dissiper. Ils ont laissé pourrir les choses, par mauvaise conscience peut-être, par peur sans doute de mettre sur la place publique les tenants et aboutissants de cette obscure période de l'annexion nazie (1940 à 1944) à l'issue de laquelle maints esprits français, et non des moindres, ont entretenu la confusion entre nazisme et germanité. Confusion qui a incliné maints Alsaciens à donner un surcroît de gages de francité, et l'esprit populaire à s'en tenir à sa prudence légendaire : « Rede m'r nemi davon ! » (1) L'intégration de l'Alsace au sein de la région Grand Est traduit ce fossé existant entre l'esprit français, qui croyait que tout était réglé, et l'âme alsacienne qui mesure à quel point rien ne l'était.

Nous ne savons pas si les Alsaciens constituent un peuple ni même s'ils se revendiquent comme peuple. Nous savons en revanche qu'ils se sentent dépositaires d'un trésor mémoriel et identitaire si considérable que leurs aspirations sont comparables à celles qu'expriment les peuples. J'en appelle à cette alsaciannité évoquée au début du XXème siècle par un Ernst Stadler, l'Alsace était alors allemande: « Elsässertum, das ist nicht irgend eine mehr oder weniger belanglose geographische Einreihung. Es ist das Bewusstsein einer Tradition, einer kulturellen Aufgabe, die man gerade bei uns hat verstehen lernen, wo man eine Zeitlang entwurzelt herumschwamm auf fremden Stromungen, bis die alten Wurzeln in den neuen Boden schlugen. Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes; Provinzialismus, Heimatkunst, sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl wie germanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben. Ein seelischer Partikularismnus, dessen Besitz Überlegenheit und Reichtum bedeutet, und den in gültigen Werken zu dokumentieren, die Aufgabe der neuen elsässischen Literatur sein muss (2) ». Cette alsaciannité, les Alsaciens contemporains - du moins ceux qui s'en sentent dépositaires - s'emploieront désormais à en restituer et restaurer toutes les dimensions, notamment par la renaissance de sa littérature.

Qu'on nous permette un aparté ! En quoi la littérature est-elle si importante lorsqu'on parle de peuple ? Pour répondre à cette question, portons-nous quelques instants dans la plus haute Antiquité. Quelques siècles avant notre ère, une flottille grecque a traversé la mer Egée afin de s'emparer de l'opulente cité troyenne. Il ne s'agissait sans doute que d'une flottille, quoique les récentes superproductions américaines en aient fait une Armada. De cette expédition - punitive ou seulement conquérante - nul ne parlerait aujourd'hui si l'aède Homère n'avait pas chanté les exploits d'Achille. L'existence d'Homère ou celle des héros grecs et troyens n'est pas absolument établie, mais le chant d'Homère nous est parvenu malgré les vicissitudes historiques. Le chant d'Homère (et de quelques autres encore) a fait entrer dans l'âme grecque une perspective historique sans laquelle le destin grec n'aurait pas trouvé son kairos (cf, Hannah Arendt in Crise de la culture, chapitre La tradition et l'âge moderne). D'autres exemples, ailleurs, illustrent cet unisson de la littérature et du peuple : Dante, Cervantès, Shakespeare, Schiller... La littérature fait partie de ces choses - immatérielles - qui fondent un peuple, à partir desquelles le sentiment d'appartenance prend du sens et de l'ampleur. Un peuple existe à partir du moment où il y a quelque chose à raconter de son histoire, de ses héros, de ses petites gens, et le récit qui en découle est l'objet de la littérature. Ce qui est dit, ici, d'un peuple, vaut pour une âme.

Dès lors existe-t-il un récit alsacien, un récit qui rend compte d'événements, d'attitudes, de situations, d'émotions propres à l'Alsace ? Une littérature, une poésie alsaciennes existent-elles encore ? Des auteurs tels Nathan Katz, André Weckmann ou Claude Vigée nous ont certes laissé une oeuvre, puissante, qui évoque l'âme alsacienne, mais le renouveau d'une littérature alsacienne interviendra-t-il dans cet idiome, exclusivement dans celui-ci ? Le cas échéant, le risque n'est-il pas grand de s'adresser à un lectorat confidentiel ? Combien de locuteurs alsaciens existe-t-il aujourd'hui ? Sont-ils encore un million ? Et, parmi eux, combien de lecteurs ? Et quand bien même leur nombre irait en augmentant, constituent-ils une masse critique compatible avec le tropisme d'une littérature ? On peut se faire une idée sur ces questions en considérant les nombres de locuteurs basques ou catalans en regard des littératures en langue basque, respectivement catalane. La question du nombre prend d'autant plus d'importance qu'il existe de multiples variantes d'alsacien et que les locuteurs familiers des unes ont parfois des difficultés avec les autres. Par ailleurs, l'alsacien étant très proche de sa langue souche, die Stammsprache, l'allemand, il n'est pas anecdotique de remarquer que le lectorat allemand potentiel se définit dans une population de plus de 100 millions de locuteurs. Ainsi cette question se pose-t-elle : pour évoquer l'âme alsacienne, est-il incontournable de le faire en dialecte alsacien ?

De façon plus générale, en ce qui concerne la littérature, devons-nous consentir à l'implicite et stricte superposition du champ culturel et du champ linguistique ? Selon cette hypothèse, appartiendraient à la littérature alsacienne les seuls textes, poèmes et pièces de théâtre écrits en alsacien. Le périmètre s'en trouverait considérablement limité. Qu'en serait-il alors du Lenz de Georg Büchner ou des Oberlé de René Bazin, pour ne prendre que ces exemples ? Ecrites en allemand, respectivement en français, ces œuvres n'en portent pas moins un récit alsacien, elles mettent en scène des personnages alsaciens, dans un contexte indiscutablement rhénan et alsacien ! Prenons d'autres exemples encore. Tauler et le Schickelé de l'Entre-deux-guerres ont laissé une œuvre en langue allemande et, dans l'hypothèse de la superposition littérature-langue, celle-ci ferait alors partie de la littérature allemande, exclusivement. Cependant, toutes choses étant égales par ailleurs, fait-on plus alsaciens que Tauler ou Schickelé ?

Il nous faut alors envisager qu'un champ littéraire puisse couvrir plusieurs langues. Dostoïevski et Tolstoï ont écrit des romans russes en langue russe. Ils ont été traduits. Leur excellence leur a valu une reconnaissance universelle, laquelle tient à leur capacité à saisir la réalité humaine (dans ses manifestations russes). Auraient-ils été écrits en langue française, ils appartiendraient encore à la littérature russe, là où se débattent des personnages russes sous le regard attentif d'auteurs russes. De même, ce qui définit l'appartenance des romans de (l'américain) Henry James ou de (l'anglaise) Jane Austen à la littérature anglaise n'est pas tant l'usage de la langue anglaise que le regard anglais jeté sur les questions qui hantent toute littérature. Lorsque nous lisons Jane Austen dans une traduction française, nous n'en disons pas moins : « C'est un roman anglais. » Le Rilke des poèmes français n'en devient pas pour autant poète français. Ainsi en va-t-il de l'alsacien et de ce qu'on pourrait appeler la littérature alsacienne ! Il n'est peut-être pas absolument nécessaire que la prose ou la poésie soient alsaciennes pour qu'elles entrent dans le champ de la littérature alsacienne. Les champs linguistiques et littéraires ne sont ni obligatoirement ni rigoureusement superposés.

Dans cet esprit, il n'est pas impensable de considérer qu'une partie de la littérature allemande puisse entrer dans le champ littéraire alsacien. Le Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christofell von Grimmelshausen, à l'évidence, évoque une époque fondatrice de la psyché alsacienne, celle de la guerre de Trente Ans. L'œuvre concerne tout le Saint Empire germanique en proie aux guerres de religion, elle vaut donc pour l'Allemagne en entier, a fortiori pour l'Alsace. Grimmelshausen, du reste, est mort les armes à la main non loin de Strasbourg. De même, la pièce de théâtre Mère Courage, de Berthold Brecht, inspirée du Simplicius, entre dans le champ littéraire alsacien (sans cesser d'appartenir au champ littéraire allemand). Il en va de même du Lenz de Georg Büchner et de la figure emblématique du pasteur Oberlin. L'œuvre allemande de René Schickelé, en ce qu'elle questionne l'âme alsacienne, y entre elle aussi, de même que son œuvre française. Claude Vigée, poète né en Alsace d'expression française, n'entre pas moins dans le champ de la littérature alsacienne (ainsi que dans cet autre champ de la littérature juive de langue alsacienne). Une œuvre peut appartenir à plusieurs champs littéraires populaires ou nationaux, et il y a dans la littérature alsacienne des œuvres écrites en différentes langues, allemande, française, latin, hébreu, américain, alsacien bien sûr.

Il n'est pas question cependant d'établir un inventaire mais de proposer quelques lignes de force. Si nous envisageons l'hypothèse de non-superposition, le patrimoine culturel alsacien est riche d'une longue lignée qui trouve sa nourriture et sa substance le long de la vallée du Rhin, même si d'autres champs littéraires allemands y ont puisé leurs sources. En matière de littérature, le Moyen-âge alsacien fut prodigue. De Herade de Landsberg à Jean Tauler en passant par Sebastian Brant et Geiler de Keysersberg, l'Alsace du Moyen-âge ne manque ni de plumes ni d'auteurs dont la renommée nous soit parvenue. Ces auteurs cependant ont écrit en latin ou en allemand et il est prématuré à leur propos de parler de littérature alsacienne, il s'agit bien plutôt d'une littérature allemande née le long de la vallée du Rhin, dans l'Oberrhein, plus particulièrement en Alsace. Le champ littéraire alsacien de cette époque est à considérer comme un sous-ensemble du champ littéraire allemand, (il n'en va plus de même aujourd'hui ! ) un peu à la manière de la confédération politique qui, jusqu'à l'orée du XVIIème siècle, présidait aux destinées du Saint Empire.

Cependant, et c'est probablement l'une des raisons qui fonde ma propre vision de la question alsacienne, ma génération (née à partir des années soixante) n'a eu connaissance que sur le tard de cette littérature du Moyen-âge, comme si elle ne l'avait concerné ni plus ni moins que la littérature portugaise ou italienne. Les auteurs emblématiques (Nathan Katz, André Weckman, ...), elle ne les connait que de nom et renom. Elle n'a pas eu accès à leurs œuvres pendant les années d'apprentissage. Elle est parvenue à l'âge adulte pendant ces années dites des Trente Glorieuses. En Alsace, on ne jurait alors qu'en langue française. Elle était nourrie par la littérature (française) dont elle pensait être dépositaire, dans l'ignorance de la littérature issue de sos propres aïeux alsaciens. Geiler, René Schickelé, etc, lui étaient de parfaits inconnus (du moins en ce qui me concerne), à peine repêchait-elle un Albert Schweitzer que son œcuménisme biculturel rendait plus fréquentable. Lorsque je me suis mis à écrire, la question s'est posée à moi : « En quelle langue ? » Et je me suis tourné naturellement vers la langue française (quoique mes tentatives en langue allemande me parussent plus spontanées) tout simplement parce que je la maîtrisais mieux. Elle convenait de surcroît aux thèmes enracinés dans l'histoire alsacienne, tels l'Abstummelung de 1919, l'annexion de 1940 et la tragédie des malgré-nous, ou encore le désarroi d'une jeunesse à qui il fut donné à comprendre que sa langue maternelle était personna non grata. La langue française était à mes yeux la plus appropriée, non pas seulement pour son maniement, mais surtout en raison du thème de la langue confisquée, devenu source d'investigation et d'inspiration. « Quand on écrit, on le fait toujours dans une langue étrangère », affirmait Kafka. La langue française m'est devenue cette langue étrangère nécessaire à l'exploration du thème de la langue confisquée, et le travail résultant me semble devoir être versé au compte de la littérature alsacienne (3). Aussi n'est-il nullement nécessaire à mes yeux que cette dernière soit produite en alsacien.

Dans l'Alsace des années soixante, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la langue allemande était alors frappé d'infamie. La langue alsacienne - dialecte ou déclinaison de la langue allemande - en souffrit par contagion. Le bien public ne s'énonçait qu'en français. Aussi l'alsacien me fut-il une langue de la clandestinité, de la sphère domestique et du confinement, celle qui présidait aux cérémonials quotidiens. La langue française triompha sans coup férir. Elle représentait cette excellence vers laquelle tendaient les adolescents que nous étions, alors même que les représentants patentés de cette langue avaient commencé à la brader. Quant à la langue allemande, nous l'avons abordée avec prudence, avec le sentiment qu'elle était mêlée à quelques funestes épisodes historiques.

Ces incompréhensions et malentendus entrent dans le domaine de la question alsacienne. J'ai eu souvent le sentiment d'irriter mes compatriotes français avec des récits qui, à leurs yeux, n'avaient pas lieu d'être et je me suis demandé pourquoi. Ces récits il est vrai évoquaient un passé germanophone voire allemand et j'ai mesuré peu à peu combien est grande la défiance française envers les choses allemandes et, parmi elles, les choses alsaciennes. (4) Dans la psyché française, l'Alsace bien souvent se résume à quelques cartes postales provinciales, ni plus ni moins que le Pays Basque ou la Corse: Cathédrale, vins, coiffes, costumes, cigognes, choucroute et, récemment, Flammekueche, ainsi qu'un sabir incompréhensible. Elle fait commencer son histoire en 1871, par une annexion jugée inique et un affront que la troisième République n'a eu de cesse de laver. Il n'y a pas, dans la France de l'Intérieur, de famille qui n'ait payé le tribut du sang pour la reconquête et la libération de cette province de laquelle une éternelle gratitude est attendue en retour.

L'histoire de l'Alsace avant 1871 était avant tout austro-hongroise (le Saint-Empire des Staufen et des Habsbourg), mais l'école de la république n'en a soufflé mot. Elle s'en est bien gardée. Aussi les Français pour la plupart l'ignorent-ils, et il serait sans doute opportun que les Alsaciens le leur rappellent. L'école de la république s'est appliquée à enseigner que l'Alsace, « française de cœur » (5), a fait l'objet d'âpres confrontations franco-prussiennes où, forcément, les Prussiens étaient les ennemis. Pendant longtemps la fable franco-prussienne a prévalu (pour des raisons à mettre au clair, elles aussi), et cette vision, tronquée, distordue, de l'histoire fait encore partie de la question alsacienne (à propos de laquelle il appartient à quelques happy fews, bilingues, de rétablir les faits et de produire les récits originels). On n'en comprend que mieux la désinvolture d'un premier ministre pour qui cette version historique était acquise, ainsi que la vive émotion des Alsaciens qui ont vu leur identité malmenée dans le maelström jacobin. On doit comprendre aussi qu'une partie de la jeunesse née après la guerre se soit tournée vers la France de l'intérieur dont elle aura cherché à s'assimiler l'âme avant de retrouver la sienne, inaltérable, inaltérée.

Le peuple alsacien n'a peut-être pas d'existence au sens où l'entendait le premier ministre, mais l'âme alsacienne s'est soudainement réveillée par l'effet d'un redécoupage administratif qui faisait disparaître la dernière entité institutionnelle où figurait le nom Alsace. Cette âme veut vivre, elle habite un territoire, elle inspire des coutumes et des moeurs, elle nourrit les esprits. Elle revendique une littérature qui porte son récit, que celui-ci soit alsacien, allemand ou français. Elle revendique son caractère bilingue et biculturel qui, plus qu'un autre, est peut-être le signe distinctif de l'alsaciannité ou de l'Elsässertum contemporains.
  


(1) : « N’en parlons plus ! », expression couramment employée pour couper court aux questions qui fâchent.
(2) : L'alsaciannité, non un quelconque découpage géographique, mais la conscience d'une tradition, d'une exigence culturelle qui nous est propre, dont nous avons réappris la grammaire après des errements en d'autres contrées. Non pas un retour en arrière ou un enfermement territorial voire provincial, mais une disposition d'âme évoluée, une assise culturelle éprouvée, nourrie par la tradition romaine et germanique. Une singularité signifiant richesse et excellence, dont la nouvelle littérature alsacienne est en devoir de produire les témoignages incontestables.
(3) : Le roman (historique) Les Cahiers Français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque l'Odyssée de soldats alsaciens, engagés dans l'armée allemande pendant la guerre de 14 puis, en 1919, démobilisés dans leur Heimat devenue entre-temps française.
(4) : Quelques revues et éditeurs, cependant, ouvrent volontiers leurs pages et colonnes à des nouvelles qui évoquent la question alsacienne. Ainsi, la revue Brèves, dans son numéro 107, pour la nouvelle Prise de Bec, dont les éditions 15K ont produit une version audio. Ainsi encore de la revue israélienne de langue française, Onuphrius, pour la nouvelle la Communion.
(5) : cf, Histoire de France de la Gaule à nos jours, par E. Lavisse

 

07 janvier 2018

Puis-je m'asseoir à côté de vous ?, en librairies

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06 janvier 2018

Après une lecture d'Amok, de Stefan Zweig

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Stefan Zweig s’est donné la mort en 1942, à Pétropolis au Brésil, où il s’était réfugié pour fuir l’Europe nazie. Dans sa dernière lettre, il fait état de l’épuisement de ses forces, de sa grande lassitude et de la solitude dans laquelle le contraint ce long exil dont il ne pressent pas la fin. Il est vrai que l’effondrement de la monarchie austro-hongroise en 1919 (cf les belles pages de Die Welt von gestern, consacrées au départ en exil de l’empereur Charles II, oeuvre dont le manuscrit a été remis à l’éditeur la veille du suicide) et l’avènement du nazisme en Europe avaient de quoi bouleverser plus d’un esprit sensible et clairvoyant.  
La lecture d’Amok, après celles de Lettre d’une inconnue ou encore de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, m’invitent cependant à considérer les choses différemment.  Il est pas improbable qu’un fin lettré comme l’était Zweig, juif et donc doublement héritier d’une tradition qui lui faisait un devoir de transmission et lui donnait la force de la permanence, ait trouvé en lui assez de ressources pour surmonter l’effroyable tragédie européenne. Amok, la Lettre..., sont, parmi d'autres, des oeuvres d’une beauté noire (à rapprocher des Liaisons de Laclos ou du Moine de Lewis) lesquelles ne peuvent en aucun cas être de simples exercices de style. Elles furent écrite aux alentours de 1930, Zweig approche alors de la cinquantaine, il est en pleine possession de ses talents. Cependant, pour avoir écrit ces longues nouvelles noires, il faut en avoir vécu un peu de la substance, il faut avoir traversé la même noirceur, il faut avoir connu des femmes qui ont souffert de votre indifférence, de votre négligence, de votre... 

Zweig appartenait à ce monde dont Arthur Schnitzler a mis en scène les travers et il n’est pas impossible que le personnage de George (in Vienne au crépuscule, der Weg ins Freie) ressemble à Zweig, esthète, dilletante, terriblement cruel. Si cela est vrai, il faut envisager que l’homme de soixante ans, réfugié à Pétropolis, ait été hanté par sa jeunesse flamboyante et ténébreuse et que, en l’absence de son monde viennois, à la fois disparu et lointain, les souvenirs de celle-ci l’aient dévasté jusqu’à l’anéantissement.
Le fin lettré que fut Zweig aura tenté de se racheter grâce à une oeuvre riche, féconde et éblouissante, avec laquelle il s’est entretenu plus longtemps qu’un autre homme dans son propre narcissisme. Celle-ci cependant n’en aura pas moins légué à la postérité l’un des témoignages les plus sensibles du Monde d’hier et tout le génie de Zweig réside peut-être dans ce savant mélange de complaisance et de contrition qui permet d’être dedans tout en ayant un surplomb.


A présent quelques mots à propos d’Amok ! Le décor de la nouvelle (de la novella) est non pas viennois ou italien mais oriental, malais. L’intrigue cependant est indubitablement tragique, antédiluvienne. Les forces titanesques sont déchaînées, en dépit de la bonne éducation des personnages qui n’en sont que les marionnettes impuissantes. Dans une colonie de l’extrême orient, une femme de haut rang vient consulter un médecin en toute discrétion et, sans jamais nommer la chose, lui demande un geste médical singulier : « Docteur, savez-vous ce que j’attends de vous, ou ne le savez-vous pas ?
– Je crois le savoir, mais il vaut mieux qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Vous voulez mettre fin à votre état... Vous voulez que je vous débarrasse de vos faiblesses, de vos nausées, en vous... en en supprimant la cause. Est-ce bien cela ?
– ...
– Savez vous que la loi me l’interdit ? »
Pourquoi avec choisi ce médecin et pas un autre ? « Je n’ai aucun embarras à vous le dire. Vous vivez retiré, vous ne me connaissez pas, vous êtes un bon médecin et - c’était la première fois qu’elle hésitait - vous ne resterez pas longtemps dans ce pays, surtout si vous pouvez retourner chez vous avec une somme importante. »
La femme est portée par une hybris folle et jamais ne consent à voir en lui autre chose qu’un artisan dont elle vient acheter la dextérité et le silence. Pour son malheur cependant, le médecin est blessé dans son orgueil : « Je savais qu’elle me haïssait parce qu’elle avait besoin de moi, et je la haïssais parce qu’elle ne voulait pas condescendre à l’imploration », et encore : « J’étais fou de voir qu’elle jouait à la lady et qu’elle négociait avec un sang-froid hautain une affaire où il s’agissait de vie ou de mort... Et puis... enfin on ne tombe pas enceinte en jouant au golf... Je savais... j’étais forcé de me rappeler que cette femme glacée, pleine d’orgueil et de froideur, s’était, dans les bras d’un homme, roulée dans un lit, nue comme une bête et peut-être râlant de plaisir... »
L’hybris saisit le médecin à son tour, il ne peut s’empêcher de vouloir humilier cette femme superbe, ce n’est pas son argent qu’il veut, c’est autre chose, mais elle refuse : « Plutôt périr ! », et dès lors les éléments de la tragédie sont réunis. Humiliée, la femme renonce et finit pas recourir à une faiseuse d’anges chinoise tandis que le médecin, terrassé par la honte et le remords, cherche à retrouver sa trace pour lui offrir gratuitement cette aide qu’elle voulut acheter à prix élevé. .
Le récit est confié, au cours d’une traversée maritime, par le médecin lui-même au narrateur qui n’est autre que l’un des multiples avatars de Zweig : la tragédie est trop intense et violente pour être revécue. Elle est racontée avec la patience d’un rhapsode qui a mis un peu d’ordre dans le tumulte de la bataille. Elle apparaît aux multiples détours de l’aimable conversation de deux personnages, comme il était d’usage de le faire au café Grienstiedl, à la belle époque de Kraus et d’Altenberg, lorsque les murmures le disputaient au froissement des pages des journaux mis à disposition de visiteurs venus s’entretenir des signes avant-coureurs du prochain effondrement de l’empire.
Peut-on songer que Zweig jamais n’ait respiré le parfum mortifère d’une femme aux abois, de ces femmes qui hantaient les romans acides de Schnitzler et venaient confier la Némésis de leurs névroses aux bons soins du docteur Freud ?
Il est sans doute hasardeux d’interpréter le ressort de l’hybris des deux personnages. Zweig était un homme épris de lettres, d’éducation et de formes sensées « préserver de la barbarie » (cf Benjamin Constant). Jusqu’au bal, la femme conserve sa superbe tandis que le médecin a déjà perdu sa dignité. Sans doute espère-t-elle encore. Elle tient par-dessus tout aux apparences (au point d’accepter de mourir pour elles) mais ne dédaigne pas les multiples plaisirs que met à disposition une coterie élégante, fortunée et sans doute oisive. Et parmi eux, le plus subtil qui soit, l’érotisme qui arrache les êtres à leurs conformismes et les met en face de leurs responsabilités humaines. Le médecin quant à lui, d’avoir trahi le serment d’Hippocrate, se voit cruellement châtié et mis au banc de la société des hommes. La transgression aurait-elle un prix ? Est-ce cela que Zweig cherche à nous dire ? Auquel cas sa vision du monde est paradoxalement teintée d’un profond christiannisme.
Comme tant d’autres novellas de Zweig, Amok est peut-être une fable morale livrée par un conteur talentueux, mezzo voce, comme il sied à un prédicateur lorsqu’il évoque les obscurités de la passion ou reçoit la confession d’un pénitent.