A contrecourant, blog de Roland Goeller

19 juin 2021

« Sommes-nous responsables de l’avenir ? »

Epictète

Tel est l’intitulé du sujet présenté au bac philo de cette année. La tradition veut que la dissertation se fasse en trois parties mais nous nous contenterons d’une seule. Nous n’avons guère le temps de chinoiser, les contradictions apparaitront – nous l’espérons – entre les lignes. Sommes-nous responsables de l’avenir ? Sans doute ne le sommes-nous pas – ou très peu – lorsqu’un volcan entre en éruption ou un tsunami vient dévaster un rivage. Les stoïciens nous ont appris à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. A l’évidence, la chute d’une météorite grande comme une montagne n’en dépend pas. Notre passé nous enseigne que l’avenir est incertain, il ressemble à une partition de petites notes pianissimo parfois interrompues par des mesures forte au cours desquelles les grosses caisses font trembler les murs. Il dépend de nous de connaître le passé, d’en registrer les événements et d’en transmettre le savoir aux générations futures afin que celles qui connaîtront les forte puissent avoir pris toutes les dispositions utiles à la traversée des épreuves. Lorsqu’un groupe sait que la terre sous ses pieds tremble régulièrement, il développe un habitat résilient pourvu d’amortisseurs. C’est la fable du chêne et du roseau. Il dépend de nous d’adopter la stratégie adaptée à notre environnement. Au Japon, les immeubles sont construits selon des normes sismiques et ne s’écroulent pas. La connaissance de cet environnement se perfectionne avec le temps et l’expérience acquise au cours des accidents et des catastrophes, mais cette connaissance est perdue si elle n’est pas transmise et il dépend de nous de prendre toutes mesures favorables à la transmission. Non pas seulement en renseignant des manuels de qualité confiés aux seuls experts mais aussi – et surtout – en le gravant dans la chair de chacun. De façon consubstantielle. De telle sorte que la précaution puisse intervenir – non pas la prochaine fois – mais à chaque instant que Dieu fait. A bien regarder les choses, les risques sont élevés mais notre responsabilité est elle aussi immense. Un père apprend à son fils à grimper aux arbres ou à flanc de montagne en assurant ses appuis, à ne pas se lancer sans prendre toutes les précautions utiles. En prêtant oreille au père, le fils finira par intégrer dans son cerveau reptilien tous les enseignements acquis par ses aïeux. Il développera un instinct, une conscience animale du danger grâce à laquelle il ne prendra que des risques mesurés et saura se replier lorsque le danger est trop grand. Encore faut-il qu’il y ait un père et des aïeux ! Tu honoreras ton père et ta mère, prescrit le Décalogue. « Je suis l’Éternel, ton Dieu… » Il dépend de nous de nous soumettre à la Loi ou de la rejeter, non seulement la loi civile et contingente, celle qu’accouchent les assemblées législatives, mais, et surtout, cette Loi transcendante qui constitue le socle de chaque religion. Il dépend de nous de choisir entre deux représentations du monde. Dans la première, nous sommes des individus nomades, sans Dieu, sans autres liens que les contrats et les échanges commerciaux. Dans la seconde, nous sommes des segments de nos lignées familiales elles-mêmes inscrites dans des groupes au sein desquels la cohésion est assurée par une religion – religere. Il dépend de nous de tout nous permettre parce que nous vivons sans Dieu. Il dépend de nous, à l’inverse, de nous soumettre à la loi – divine – et d’en user avec liberté. Ordonner notre vie telle une partition de Bach –ou de Haendel ou de Vivaldi… -, où tout est « ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Ou à l’inverse faire le choix du dodécaphonisme ! Liberté contre licence. Tout artisan sait que la perfection ne vient qu’après un long apprentissage, la répétition inlassable des mêmes gestes. Léonard de Vinci disait que le cercle parfait résulte de la superposition de cercles imparfaits. Les hommes ne sont libres qu’à l’issue d’une longue obéissance, mais cette obéissance parfois -souvent- pèse, et il ne manque jamais d’hommes impatients -le vice suprême selon Kafka- pour brûler les étapes, pour faire miroiter aux hommes -qui ploient sous le joug et ne voient pas les fins dernières- une illusoire liberté laquelle n’est que bris des chaînes dans lesquelles le destin les a invités à exercer leur liberté. Épictète ne s’est jamais révolté contre sa condition d’esclave. Nombreux furent les hommes sans servitude moins libres que lui ! Il dépend de nous de brûler les étapes ou de ne pas les brûler. La tradition -la somme des expériences de nos aïeux- nous apprend qu’en brûlant les étapes, on brûle aussi les vaisseaux. Au cours de la guerre de Quatorze, Paul Valéry a fait le constat atterré que les civilisations étaient mortelles. Beaucoup de choses in fine dépendent de nous et nous avons entre nos mains les clés de notre avenir mais nous ne le savons pas ou ne le savons plus ou, désinvoltes, ne voulons pas le savoir. Nous nous sommes enfermés dans un cocon technologique qui écarte les dangers de premier ordre et nous facilite les choses mais nous rend démunis face aux dangers plus grands. Nous ne savons plus faire la guerre dont nous déléguons le soin à des mercenaires. Nous ne savons plus écouter les oracles qui nous avertissent - l’avons-nous jamais su, pourraient dire Calchas et Cassandre ? 

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10 juin 2021

Loi Molac et "langues régionales"

Edito paru dans la revue Heimetsproch n°238

heimetsproch 2021 n°238

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06 mai 2021

Bicentenaire Napoléon

napoleon

5mai. Ce jour est le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, empereur des Français de 1804 à 1815. Mais est-ce un jour de célébration et, si oui, quoi célébrer et par qui ? Il n’est pas certain que sur les deux rives du Channel la célébration emploie les mêmes termes. Austerlitz ou Waterloo ? En ces temps de mondialisation et d’universalité proclamée, un minimum d’empathie s’impose. Un grand homme, une intelligence brillante, du talent à revendre ? Certes, cela ne souffre pas de discussion. Quant au génie ! Issu d’une famille modeste, insulaire de surcroit, il fallut à l’homme bien des cordes à son arc pour parvenir aux plus hauts sommets. De l’audace aussi, voire un brin de cynisme que, bon prince, nous présenterons comme de l’opportunisme. En des temps où d’autres perdaient tout, lui n’avait à perdre que sa vie. Que pensait-il des membres du Comité de Salut Public ? Proche de Robespierre, il estimait à tout le moins qu’il n’aurait pas les mains sales de leurs crimes. Stratège hors pair, plus prompt que quiconque à saisir tous les paramètres d’une situation, il savait engager des actions au long cours tandis que d’autre pinaillaient encore. Naïf, il s’étonnait d’être hué à l’Assemblée pendant la journée du 18 Brumaire, ou qu’un opposant à qui il prétendait offrir l’universalité française le veuille assassiner. Naïf encore de méconnaître l’âme russe et d’en perdre les trois quarts de la grande armée. Sanguinaire certainement. Aveugle de ne pas avoir trouvé une conciliation avec l’Anglais après Trafalgar. Aveugle et inconséquent. Ivre de sacrifier autant de vies avec autant de cruelle désinvolture. Fou d’avoir cru que les choses se règlent avec le glaive. Talleyrand, lui, avait des visions de continuité, il avait compris que le bonhomme Louis XVIII était la solution de continuité pour une nation mise à genou par la guerre de Sept ans et que les démesures thermidoriennes et napoléoniennes ne conduiraient qu’à un désastre plus grand encore. On ne conquiert pas le monde quand on n’est pas Alexandre ou César. L’inverse est vrai aussi : à l’orée des temps industriels et des états, même Alexandre ou César auraient agi avec prudence. Il reste le rêve de grandeur. Même Stendhal en fut touché. Porter aux nues un homme qui a su entretenir aussi longtemps des rêves inaccessibles ! Le génie sait éviter les pièges de l’hybris. 

 

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04 mai 2021

"Abondance", nouvelle au sommaire d'un recueil audio publié par RSA

Les éditions Rue St-Ambroise, sises à Paris, publient une compilation de "nouvelles de la semaine 2020", parmi lesquelles: "Abondance".

Votre exemplaire vous attend sur le site:

https://voxebook.fr/1434909-toute-une-histoire-001.html

jaquette-livre-audio-toute-une-histoire-compilation-na-1-2020_orig

 

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23 avril 2021

Antichambre

pieta

Ma mère me fait un signe en agitant la main droite qu’elle soulève avec peine, la seule qu’il lui est encore permis de soulever. Elle est assise de guingois, calée dans un fauteuil ergonomique dont elle ne sortira qu’avec l’aide de deux personnes. La visite d’une heure autorisée parvient à son terme et je dois m’en retourner. Nous avons passé le temps à feuilleter le dernier ouvrage présentant la ville de …, sur les photos ma mère a reconnu les lieux au temps de sa jeunesse. Je la sais entre les bonnes mains des infirmiers, aides-soignants, gouvernants, kinésithérapeutes et animateurs qui, parfois, s’accordent une pause en buvant un café, mais je sais qu’il est impossible de s’occuper de personnes handicapées, dépendantes ou séniles sans parfois prendre un quart d’heure de répit et d’insouciance. En émargeant dans le registre des visites, je passe sous silence les affaires qui, ailleurs, ont éclaboussé certains EHPAD. Je me dis, pas ici, je n’ai rien remarqué qui pourrait me laisser penser une telle chose. Ce doute n’est peut-être que le reflet de la mauvaise conscience de celui qui, incapable de s’en occuper lui-même, a confié un parent aux bons soins de l’institution. Les temps ont changé. L’espérance de vie a augmenté, mais pas forcément l’espérance. Avec l’âge les fonctions vitales perdent la mesure, elles se comportent comme les musiciens d’un orchestre dont le chef se serait absenté. La cacophonie s’installe peu à peu. « La vieillesse est un naufrage », nous disons-nous en songeant aussi à nous-mêmes, lorsque viendra notre tour. Nous entrerons alors dans cet autre territoire, certes encore régi par le droit national mais déjà placé dans la transition, pas encore les limbes, pas encore le purgatoire, mais déjà un demi-monde voire le bord extrême du monde. Les pensionnaires encore lucides savent qu’ils sont dans leur dernière demeure, leur avant-dernière pour être tout à fait juste, et le terme EHPAD est en vérité un euphémisme, un sigle technocratique destiné à dissimuler une réalité pour mieux la traiter comme un processus, confier à des personnes salariées ce qui relève des familles. A tout bien prendre, je préfère encore le mot allemand d’Altersheim, il impose le respect. Tout est dit. Sénèque et les stoïciens nous enseignaient que vivre, c’est apprendre à bien mourir. Nous ne sommes pas stoïciens. Nous sommes des apprentis-sorciers, nous vivons comme des enfants prodigues sous le signe de la mobilité et d’une certaine agitation, dispersés aux quatre vents. Nous ne savons plus demeurer, et quand vient l’heure, nos familles sont éparpillées, incapables de solidarité. L’EHPAD est le lieu de l’incohérence, maison close de notre art de vivre auquel nous accordons toutes les vertus. Ma mère était d’un temps où l’on savait encore demeurer.

 

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05 avril 2021

La question de la langue et ses rapports avec l'identité en Alsace

zvardon alsace

Qu’on me permette de revenir sur cette question déjà tant et tant de fois commentée ! Elle se présente sous forme de dichotomie voire de dilemme, et les arguments des uns et des autres sont d’importance. Ils sont parfois jetés dans les débats avec le claquement d’une décharge de chevrotine. Il faut dire que la question ne manque pas de passion. Elle se déploie dans un contexte qui n’est guère différent de celui de l’après-guerre, lorsque la polis française a laissé s’installer, voire favorisé, la confusion entre nazisme et germanité. Une chose a changé cependant : les Alsaciens – les Alsaciens-Mosellans devrions-nous dire, pas tous, mais ceux dont je veux parler se reconnaitront – revendiquent aujourd’hui haut et fort ce que leurs ascendants clamaient en sourdine. Sauf que s’élèvent deux revendications qui parfois entrent en conflit. 

            Quelles sont-elles ? La première – première dans l’énoncé et non pas dans le classement- consiste à définir l’alsacien comme une Mundart de l’allemand standard ou Stammsprache. La seconde, comme une langue à part entière, certes avec d’essentielles corrélations avec l’allemand standard, mais avec une antériorité et une consistance suffisantes pour en justifier l’autonomie. Le débat peut paraître sibyllin pour les générations actuelles notamment pour celles qui maîtrisent assez d’allemand standard pour passer avec une relative aisance d’une forme à l’autre. Cependant, il prend de l’acuité en ce qui concerne les générations futures et la transmission. Pour elles, faisons-nous le choix d’enseigner l’allemand standard, que la Mundart déformera à sa guise, ou le dialecte alsacien directement ? 

            L’alsacien-langue-à-part-entière dispose d’une antériorité plus importante que l’allemand standard, ai-je dit. Dans l’espace linguistique allemand- une part significative de la Mitteleuropa – se sont développés depuis le Haut Moyen Âge, voire en deçà, des dialectes qui présentaient maintes similitudes. Les linguistes sauraient en donner une topographie et une généalogie précises. L’alsacien n’est pas sans résonnances avec le bavarois, le schwitzerditsch, le viennois, etc. L’émergence de la langue allemande telle que nous la connaissons aujourd’hui a commencé à la fin du Moyen Âge et, sans doute, la traduction de la Bible par Luther et le Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen figurent-ils parmi les premières œuvres de langue allemande. A contrario, l’harmonisation des langues d’oc et d’oïl dans la France capétienne n’est pas de beaucoup antérieure. 

            Il est indéniable que l’adoption de la langue allemande a constitué une réduction des dialectes régionaux et locaux d’où elle était issue. Il y a perte de couleurs et de saveurs. C’est le prix à payer d’une certaine uniformisation. Et la poésie alsacienne offre des rimes et des sonorités d’un prix inestimable en ce qu’elle est plus près des origines. Cependant, le gain de la langue standard est lui aussi considérable en ce que chacun, dans l’espace linguistique, entend et comprend la même chose. L’allemand standard permet à un Alsacien germanophone de dialoguer avec un tchèque germanophone. Pas de nation voire d’état sans langue commune. Pas d’unité allemande (à la façon de Herder et Fichte) sans langue allemande. Il serait impensable de décliner un texte de loi dans toutes ses formes linguistiques locales. Pas de littérature commune sans langue unifiée. Pas de culture sans langue, littérature, loi et religion partagées. Il n’est nullement dans mon intention de militer pour un quelconque rattachement de l’Alsace-Moselle à l’Allemagne, mais Nathan Katz et Claude Vigée ont beau être des sommets littéraires, leur partage dans l’espace linguistique allemand exige une traduction, à tout le moins une adaptation. Du reste, le plus célèbre ses Alsaciens, je veux parler d’Albert Schweitzer, a livré son œuvre littéraire en langue allemande. 

            J’entends souvent les tenants de l’alsacien-langue-à-part-entière soutenir que qui connaît l’alsacien connaît l’allemand. Cela-est-il vrai ? On peut considérer que l’alsacien a été séparé de l’allemand en 1919 et, depuis un siècle, il s’en est passé des bouleversements de l’autre côté du Rhin. La langue s’est enrichie de tous les événements qui ont touché le peuple. Cependant, lire un article dans un journal allemand est une chose mais soutenir une conversation en est une autre ! Quant à la littérature romanesque… Quel auteur alsacien contemporain pourrait-il prétendre aujourd’hui au prix Büchner ? Nous sommes loin des Schickelé, Stadler, etc. A l’évidence, depuis un siècle, l’alsacien et l’allemand standard ont suivi des trajectoires différentes, non superposables, moins qu’elles ne le furent à l’époque. Et cette remarque prend tout son sens si l’on considère que l’espace linguistique allemand compte quelques cent millions de locuteurs, alors que l’espace alsacien en compte moins d’un million, nombre qui d’année en année tend à décroître.

            Dès lors, se pose une question existentielle qui est peut-être au cœur de notre sujet. De l’alsacien ou de l’allemand, lequel des deux est le mieux à même de faire prospérer l’identité alsacienne et donner aux générations futures le goût de la maintenir vivace ? Pour trancher, il est nécessaire de donner quelques contours de ce que je crois être cette identité. Elle est tellurique, immémoriale, à l’unisson avec la terre de grès et de limon, les immenses étendues boisées et les vignes, le fleuve et ses multiples affluents, les vestiges d’une activité volcanique apaisée et les soubresauts sismiques. Mais elle est aussi dynamique, évolutive, mouvante, façonnée au gré de l’histoire et des événements. Les Alsaciens d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’avant la guerre de Trente Ans. Cette identité possède indubitablement de solides racines mérovingiennes, rhénanes et habsbourgeoises mais l’histoire plus récente l’a mâtinée d’esprit tantôt français tantôt prussien. L’identité alsacienne contemporaine est la somme de toutes ces influences et de bien d’autres encore que la hâte m’empêche de citer. L’Alsace-Moselle est à nouveau rattachée à la France depuis 1945 et l’usage de la langue française n’y est pas une option. Elle est un honneur pour beaucoup, dont votre serviteur qui ne pourrait envisager de s’en passer. Mais qu’en est-il des racines rhénanes et allemandes ? Si l’identité alsacienne veut continuer de recevoir les nutriments provenant de l’autre côté, von drüben, il importe de se poser la question : par quel canal ? L’alsacien ou l’allemand ? Pour que les générations futures grandissent dans une double culture, est-il plus approprié de développer des structures scolaires français-allemand ou des structures français-alsacien ? Si la partie française de notre double culture est désormais solidement ancrée et encrée en nous, il nous faut nous demander comment subsiste la partie allemande. A défaut d’être alimentée, celle-ci risque l’anémie et l’éloignement progressif de l’espace linguistique allemand. Pour ramener cette question dans le champ littéraire, la partie drüben de notre double culture doit-elle se limiter à Katz et Vigée (et d’autres certainement) ou englober aussi Mann, Müller, Handke, Böll, Canetti, Zweig, Schnitzler, Döblin, Musil, Kafka, Genazino, Brecht, Strauss, Roth, Hesse, Broch, etc. ?

            A ce stade, il convient encore de remarquer que si l’allemand est parlé de façon dialectale dans la plus grande partie de son espace, son écriture est désormais rigoureusement standardisée. Si les Bavarois parlent en bavarois, ils écrivent en allemand. Cette standardisation n’existe pas cependant en ce qui concerne l’alsacien, lequel est parlé et écrit avec d’importantes nuances que l’on soit à Wissembourg, Strasbourg, Colmar ou Mulhouse. Remarquons encore que l’apprentissage de l’alsacien ne dispense pas de celui de l’allemand, dans un contexte de mondialisation où il importe désormais de maîtriser, aussi, l’anglais, le chinois, l’arabe, etc. L’époque incline aux grands blocs. A l’inverse, l’apprentissage de l’allemand de préférence à l’alsacien n’empêchera nullement les Alsaciens de retrouver très spontanément les Mundarten de leurs ascendants, celles de toujours. 

            La question est-elle tranchée ? Non, bien sûr, il serait présomptueux de le penser. Les critères évoqués ne pèsent pas tous du même poids, de surcroît la sensibilité de chacun induit des pondérations contrastées. Mais la question n’en est pas moins déterminante pour la pérennité du patrimoine d’identité alsacienne et il importe de rappeler, avec constance et obstination, aux structures institutionnelles anciennes et nouvelles quelles sont leurs responsabilités à cet égard.

crédit-photo, Frantisek Zvardon 

 

03 avril 2021

"Horn", d'Alain Emery, éditions Terres du Couchant

alain emery horn

Horn, de Alain Emery, éditions TDC, 2021, recension

Horn ! Pour un germaniste, cela sonne comme un appel, le mugissement d’une corne (traduction de Horn) de brume, et c’est cette puissance des éléments qui est évoquée à travers cette syllabe unique. Horn est l’épreuve des épreuves pour ce vieux marin taillé dans le roc et farouche comme un corsaire (« …en pointant son doigt biscornu vers le ciel, comme s’il mettait Dieu au défi de lui prouver le contraire»), le Bonhomme, le grand-père que l’auteur (qui d’autre ?) ne cesse d’invoquer dans ce texte où, les uns après les autres, les paragraphes se succèdent telles de puissantes vagues chargées d’écume et d’espérance, lesquelles partent à l’assaut... De quoi ? On devine le narrateur chargé d’un lourd fardeau (« …l’homme qu’on devient glisse un peu de lui-même dans les blessures des autres et le jeu qui se dévoile à lui, carte après carte, est tout bonnement faussé. Il me faut bien l’admettre, rien de ce qui se jouait devant moi – et dont l’origine remontait avant ma naissance -, rien ne s’est révélé à l’enfant que j’étais. »). Il tente une énième fois d’en alléger le poids. Le hante le souvenir de cette nuit où l’enfant qu’il était surprit son propre père « dans cette pénombre confuse, mâchoire serrée sur une douleur qu’à onze ans je pressens mêlée d’une fureur sans égale, tandis que sur l’émail blanc de l’évier coule un peu de sang… ». Les faits remontent à la guerre, l’Occupation, les réquisitions pour le STO, ceux qui cherchent à s’y soustraire et ceux qui envoient des lettres pour dénoncer. Le père du narrateur est appréhendé et envoyé en Allemagne. Mais, de se savoir donné l’emplit d’une rage dont le grand-père, le Bonhomme, Horn, sera l’unique témoin et confident. Les ingrédients du drame sont réunis, le narrateur en portera le fardeau. « Je réalisais qu’entre mon père et mon grand-père demeurait un secret, une blessure qu’ils n’étaient à même ni de nommer ni de guérir, j’ai construit sans m’en rendre compte ce qui un jour serait ma voix. » Une autre lettre lui parvient, sur le tard, et lui révèle l’une des clés qui lui aura manqué pendant toute sa vie d’adulte. Aussi entreprend-il à nouveau le voyage vers le pays de son enfance, peut-être dans l’espoir d’obtenir justice et réparation, mais le récit se construit dans un chant aux longues strophes. Il contient une justice immanente qui permet au narrateur de renoncer et de trouver l’épiphanie. Le secret demeure mais la gravité s’est allégée. Homère aussi s’est consolé de la chute de Troie en composant l’Iliade. 

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02 avril 2021

"RETROUVAILLES", bientôt en librairie...

Les choses se précisent.

La souscription organisée par les éditions Maïa est à présent close et elle a porté ses fruits. Trente-deux souscripteurs ont soutenu le projet à la hauteur de l'objectif de souscription. Qu'ils en soient chaleureusement remerciés! 

Dans la quinzaine qui suit, le livre va sortir de chez l'imprimeur et nous avons bon espoir qu'il arrive en librairie et dans les boîtes aux lettres des souscripteurs dans la deuxième quinzaine d'avril. 

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31 mars 2021

"Sous le regard des grands frênes", de Marie-Hélène Bahain

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C’est un drame qui se joue sous le regard des grands frênes. Le lieu et l’époque ne sont pas précisés, peut-être au milieu du XIXe siècle, sans doute dans la campagne nantaise, le pays de l’auteure. L’économie est agraire, le machinisme encore inexistant, les travaux se font à bras d’homme, il faut beaucoup de bras, les familles sont nombreuses, l’école rare, les enfants attelés tôt à la tâche, le catholicisme omniprésent chargé, avec les saisons et les intempéries, de rythmer les heures. Le village est une ruche dans laquelle les hommes sont les instruments de Dieu et de la nature. Et dans ce village survient l’extraordinaire. Une enfant, chétive, sensible, émotive, Alexine, voit sous les grands frênes une belle dame blanche soudain apparue, telle la Vierge Marie à Lourdes. Voit ? Toute la force de ce conte est contenue dans cette question. L’auteure confie à la narratrice, Adèle, Ladé, selon qui la nomme, le soin de porter le récit. Adèle a connu un peu le monde, à Nantes, dans une famille. « Non seulement je ne récite pas le chapelet, prévient-elle, mais je ne pénètre dans l’église que rarement. » Elle n’en pense pas moins. Elle revient s’installer au village où elle habite dans la moitié de maison qui lui revient, l’autre moitié étant occupée par son frère et sa femme, Jeanne, laquelle ne fait que consentir à cet arrangement. Comme tous les habitants du village, Adèle ne voitpas ce qu’Alexine a vu mais, à leur différence, elle se garde de prendre parti. Elle reste dans le doute et, plutôt que de s’emparer de la vision et d’en faire une aubaine, elle sent combien il faut protéger Alexine à la fois d’elle-même et de tous les spéculateurs qui déjà voient croître leurs profits. Elle est accusée de tiédeur par Jeanne et toute la question du fanatisme est illustrée dans cette confrontation laquelle, à toute époque, se nourrit de vieilles rancunes, puis, après le drame, se voit mise au ban du village. « J’écoute Jeanne… son agitation n’a pas réussi à se dissiper dans les mots… Elle se trouble, peine à me répondre : Ce que j’en pense, je n’ose pas imaginer que, et pourtant la petite ne sait pas mentir, elle l’a vue, c’est sûr, elle l’a vue. Puis j’essaie de savoir ce qu’elle a vu : La Sainte Vierge, bien sûr, pourquoi me poses-tu la question ? » Tout l’aveuglement est là, lorsqu’il est interdit de douter et de poser des questions. Le conte donné par M H Bahain se veut le récit qu’Adèle, bannie pour tiédeur, consigne sans parti pris. Adèle n’a pas vumais elle n’exclut pas qu’Alexine ait vu. L’auteure, en disciple pascalienne, nous dit-elle que la grâce visite chacun mais selon des chemins très différents ? La pieuse humilité dans laquelle baigne le récit nous le laisse penser, la foi n’est pas démonstrative même si parfois elle se pose sur des épaules trop frêles pour la soutenir. Yourcenar du Carnet Noir et Bernanos de La Joie sont passés par là. Le conte se hisse à une dimension universelle en ce qu’il pose - en une langue limpide, dépouillée, lapidaire presque, étayée d’images fécondes – une question vieille comme le monde qu’il se garde de conclure. Mais le lecteur dispose de tous les éléments nécessaires pour se faire une conviction. L’auteure a la sienne, n’en doutons pas, et elle en a tiré un joyau !

Par Roland Goeller

"Sous le regard des grands frênes", conte romanesque, Marie-Hélène Bahain, éditions Les Terres du Couchant, 2020

 

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29 mars 2021

"Sur le fil du rasoir", nouvelle publiée dans la revue Traversier n°37

C'est avec grand plaisir que j'ai trouvé ma nouvelle "Sur le fil du rasoir" au sommaire du numéro 37 de la bien nommée revue Le TRAVERSIER. 

 

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En voici un extrait : 

 

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22 mars 2021

"Furtive", nouvelle de la semaine Rue St-Ambroise

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La nouvelle "Furtive" est retenue nouvelle de la semaine de la revue Rue-St-Amroise

 

 

 

lien : 

https://ruesaintambroise.wixsite.com/nouvelledelasemaine

 

Un extrait : "Avec une précision chirurgicale, les néons en damier inondaient d’une lumière blanche tables et chaises, ils traquaient la moindre intimité qui aurait pu naître entre deux bustes penchés l’un vers l’autre. Le jour jetait ses dernières forces contre l’obscurité grandissante et la gare dressait sa façade monumentale le long du boulevard. Les lampadaires découpaient des quartiers de lumière entre les vitraux et, au sol, des trapèzes traversés par de furtives silhouettes. Éclairés de leurs fanaux arrière, les taxis avançaient par soubresauts dans la file du milieu. Ils s’engouffraient sur le parvis par groupes de deux ou trois, avec célérité. Une petite pluie rendait le pavé luisant."

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15 mars 2021

Patriarcat

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Il y avait déjà quelqu'un, ce dimanche matin, dans la laverie automatique lorsque j'y suis entré. Un homme, trente-cinq ans, qui consultait son smartphone en attendant la fin du cycle de sa machine. J'ai commencé à faire attention à lui lorsqu'il a entrepris d'extraire son linge du gros tambour de la sécheuse, machinalement, parce cette opération lui a demandé beaucoup de temps. Je n'ai pu m'empêcher de le voir plier, avec un soin touchant, parfois maladroit, touchant parce que maladroit, un monceau de vêtements d'adultes et d'enfants. Il y en avait assez pour remplir trois grandes poches plastiques. J'avais par ailleurs à l'esprit quelque harangue féministe conspuant le patriarcat du vieux mâle blanc, une harangue comme il s'en déclame aujourd'hui presque à chaque coin de rue, et je me suis dit, tiens, j'ai trouvé un contre-exemple, dussé-je commettre cette erreur de logique consistant à déduire une généralité d'un cas particulier. Au lieu de jouer au foot ou de faire du vélo, cet homme s'est consacré au soin du linge produit par sa famille en une semaine et je veux croire que tous les hommes blancs ne sont pas d'affreux machos prédestinés au patriarcat hégémonique. Diantre !

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11 février 2021

Bientôt un nouveau livre... RETROUVAILLES, nouvelles...

prop-couv

... à paraitre aux éditions Maïa, au printemps prochain.

Son titre: Retrouvailles, nouvelles de la langue interdite

Une souscription est ouverte par les éditions; 

site: 

https://www.simply-crowd.com/produit/retrouvailles-nouvelles-de-la-langue-interdite/

Votre contribution est la bienvenue et soyez en remercié par avance! 

 

Quelques mots pour présenter le livre : 

"Un album de photos invitant aux souvenirs, un repas de famille avec sous-entendus, la visite d’un soldat allemand hébergé pendant l’annexion, l’agonie d’un vétéran, un écolier qui se fait reprendre par un maître tatillon, la petite guerre des enfants en écho à la grande guerre, un voyage de l’autre côté du Rhin toujours ajourné… Les nouvelles de ce recueil évoquent la jeunesse alsacienne du narrateur. Celle-ci se déroule dans les années soixante, à proximité de Strasbourg. Sous l’impulsion des Trente Glorieuses, le pays va de l’avant, mais les fantômes n’en hantent pas moins les esprits. Ils sont porteurs d’un passé d’autant plus encombrant qu’il se donne dans l’autre langue, l’allemande, l’interdite, celle de l’ennemi affronté pendant trois guerres. Ni le passé ni la langue ne sont les bienvenus. Le narrateur sent pourtant qu’ils lui sont consubstantiels. Il s’amputerait de quelque chose en les rejetant. Quel avenir sinon ? Ainsi donne-t-il la parole à Joseph, parti à la guerre de Russie en 1914 puis sur la ligne Maginot en 1939, à Louisa écoutant un émetteur interdit... En nourrissant avec ses aïeux une conversation sans fin, il évoque ce siècle au cours duquel son pays a été disputé, perdu, trahi, reconquis, annexé, restitué, trituré... Une partie de sa mémoire est française. L’autre, allemande, interdite, n’en est pas moins légitime."

La photo de couverture est signée Frantisk Zvardon, avec son aimable autorisation

09 février 2021

A propos de la robustesse

Bugatti_Type_41_(Royale)_Coupé_Napoleon

Que les trains partent à l’heure ou non n’est peut-être pas le plus important, mais leur ponctualité est l’un des signes -directement manifeste – de la robustesse des choses et de la société. Si les trains partent à l’heure, quelles que soient les circonstances, alors beaucoup d’autres événements se produiront dans une relative conformité avec les prévisions et les modèles théoriques. L’anticipation, quoique toujours imparfaite et perfectible, se doit d’être la plus exhaustive possible, elle doit prendre en compte le plus grand nombre possible de paramètres. Ettore Bugatti, qui a donné tout son génie en Alsace, savait concevoir la voiture parfaite du premier coup. Quelque chose dans son cerveau, presque à son insu, parvenait à établir des liens féconds de causalité entre les profils routiers les plus tourmentés, les conditions météorologiques les plus extrêmes et la complexité de la chaîne mécanique à mettre en œuvre. Une Bugatti roulait et roule quelles que soient les circonstances mais tout le monde n’est pas Ettore Bugatti. Tout un chacun en revanche est en mesure d’évaluer ses propres limites afin de les pallier par l’expérience et le savoir accumulé par les autres. Dans le cerveau de Bugatti il y avait, de façon intuitive, tous les savoirs depuis que les premiers hommes avaient appris à travailler les métaux. Que ceux qui ne sont pas « tombés dedans quand ils étaient petits » aient la patience d’apprendre et de s’appuyer sur ceux qui savent, lesquels savent parce qu’ils ont eux aussi eu la patience d’apprendre auprès de, etc. Cela suppose que la transmission fonctionne et que toutes les structures sociales, famille, parents, école, etc., en assurent la pérennité. Hélas les jeunes consultants désormais sortent des grandes écoles, dans l’ignorance de leur déclassement sur l’échelle PISA, et dans la suffisance de leurs savoirs imparfaits. Plus soucieux de table rase et d’instructions à charge, les déconstructeurs quant à eux renversent les socles sociaux et culturels et, de combat en combat, affaiblissement la transmission. Les analyses de la valeur, indispensables pour définir toute fonction nouvelle, sont désormais conduites de façon approximative. Nul ne sollicite plus les « vieux cons » qui recommandent de faire très attention à tel ou tel détail en apparence anodin mais en réalité essentiel. Une digue à laquelle il manque dix centimètres de muret peut s’avérer inefficace un jour de crue centenaire. Les trains partent à l’heure lorsque les organisations chargées de les expédier sont suffisamment souples, redondantes et résilientes pour « encaisser » les aléas. Il nous reste à nous exprimer sur les conditions nécessaires à la pérennité de la transmission mais nous en arriverons fatalement à parler de territoires, de frontières, de hiérarchies, de labeur et d’obstination, d’esprit des peuples, voire de sacré et de religions, etc., toutes choses en somme qui irritent les déconstructeurs, lesquels traquent les discriminations tels les inquisiteurs les blasphèmes. Aussi en parlerons-nous dans une prochaine chronique. En attendant, nous savons un peu mieux pourquoi les trains ne partent plus à l’heure…  

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15 janvier 2021

V.S. Naipaul - L'énigme de l'arrivée

naipaul

Londres, 1987, The enigma of arrival

Un jeune homme débarque en Angleterre après une traversée en paquebot. Nous sommes en 1950, le jeune homme a dix-huit ans et, brillant élève, lecteur infatigable, il est titulaire d’une bourse grâce à laquelle il part étudier la littérature à Oxford, mu par le dessein encore naïf de devenir écrivain. C’est son premier voyage. Il est originaire de l’île de Trinidad, ancienne colonie britannique située à l’embouchure de l’Orénoque, peuplée d’indigènes Chaguanas et de descendants de l’Inde, et ne connait du monde que ce qu’il avait lu dans les livres (Dickens, Kipling…) de la bibliothèque de Port of Spain. Il loge à Earls Court, une petite pension londonienne où le jeune homme exotique se sent déraciné et peu conscient de la richesse de la société hétéroclite qui pourtant s’offre à lui. « Ma passion d’accumuler une expérience et des matériaux littéraires métropolitains, afin d’acquérir la stature d’un écrivain, mon excès d’empressement à recueillir ce que je connaissais déjà à moitié par le truchement d’autres écrivains, mon zèle même faisaient obstacle à mes notations sur la réalité, que j’aurais perçue un peu plus clairement si j’avais eu l’esprit moins encombré, si j’avais été un peu moins instruit. (P205) »

Mais la rédaction de The enigma of Arrival (L’énigme de l’arrivée) est entreprise beaucoup plus tard. Entre 1984 et 1986, indique Naipaul lui-même, qui a déjà passé la cinquantaine. Il est devenu célèbre entretemps, journaliste et reporter, auteur notamment de A house for Mr. Biswas et d’un premier récit de voyage-essai, The middle passage. Cependant, si The Enigma of arrival revient longuement sur les péripéties de son arrivée sur le sol anglais en 1950 (notamment le microcosme de la pension et les petits événements qui s’y produisent, la sympathie de la femme de ménage Angela ou le dîner offert par le maître des lieux), le temps de la narration est celui de son long séjour dans un cottage du Whiltshire près de Salisbury à partir de 1970, une période heureuse s’il faut en croire, Naipaul semble avoir vaincu quelques-uns de ses démons et être entré en pleine possession de son art. Il souligne que les événements sont reconstitués à partir du matériau mémoriel et non pas des notes que l’écrivain encore dispersé avait oubliées de prendre lorsqu’ils se sont produits. Celle patiente et obstinée appropriation de sa vie et de son destin constitue le fil rouge de son œuvre, à la fois The Enigma of arrival mais aussi tous les autres livres dans la perspective desquels The Enigma se situe telle une pièce dans un puzzle. « L’homme et l’écrivain sont la même personne. Mais ce fait constitue la plus grande découverte de l’écrivain. Il me fallut du temps – et combien de pages d’écriture !- pour parvenir à cette découverte. (p163) » Le jeune homme pétri d’ambition se sera lentement débarrassé de tous les préjugés qui l’empêchaient d’être ici et maintenant, disponible pour ce qui advient. 

Aussi décrit-il avec un rare bonheur cette campagne anglaise où il s’est installé dans la dépendance d’un manoir ainsi que les quelques rares habitants croisés au cours de ses promenades quotidiennes et dont, sans s’être jamais mêlé à eux, il consigne la vie en témoin bienveillant et attentif, même si sa jubilation le conduit à certaines descriptions paysagères qui parfois se perdent dans la redondance et à des péripéties de riverains qui sombrent dans l’anecdote. Les cinq parties de ce livre gravitent autour du second chapitre, le voyage, qui en est le centre de gravité et la clé. De même que The Enigma semble être l’un des chapitres qui reçoit sa lumière de l’œuvre où il s’inscrit. 

Roman autobiographique, autofiction ? Naipaul l’homme est assurément pour Naipaul l’écrivain le principal sujet d’études, non que l’œuvre soit un simple compte-rendu d’analyse. Elle est beaucoup plus. La prise de conscience par l’écrivain des contradictions de l’homme nous éclaire sur quelques-uns des tropismes les plus importants du XXème siècle, la suprématie d’un Occident (anglais) qui le fascine par son haut degré de civilisation mais dont il ne possède pas les clés, l’étroitesse de la culture mineure autochtone (celle de Trinidad) dont il hérite, qu’il renie en partie sans jamais l’abandonner, le déracinement par rapport à la culture des origines (l’Inde), la nécessité pourtant de s’appuyer sur ce socle étroit[1], et la nécessité d’un grand voyage initiatique qui le conduit aux quatre coins du monde (du Commonwealth ?) et d’où il rapporte des lettres de noblesse. L’homme possède un talent de conteur, une énergie d’éléphant et une appétence de vérité qui donnent toute la dimension de son génie d’écrivain. 

Initiation impliquant parfois trahison : « C’était aussi parce que j’avais retiré de mon éducation … l’idée que l’écrivain était une personne dotée de sensibilité … qui rendait compte ou faisait preuve de son développement intérieur. Ainsi, par un cheminement improbable, les idées du mouvement esthétique de la fin du XIXème siècle … m’avaient (par les lectures) été transmises à Trinidad. Pour être ce type d’écrivain, il me fallait pratiquer le mensonge ; il me fallait feindre d’être différent de ce que pouvait être un homme de mon origine. A force de cacher ce moi indocolonial derrière le personnage de l’écrivain, je fis beaucoup de tort à ma collecte de matériau littéraire ainsi qu’à moi-même. » 

Le titre du livre est aussi celui d’un petit tableau de G. de Chirico, découvert dans un opus d’une collection de poche lors de l’arrivée en Angleterre, et sans doute toute la vie de Naipaul est-elle une sorte d’énigme, celle d’un homme assoiffé du monde, à l’étroit dans le contexte culturel de ses origines, éloigné autant des sources indiennes que du firmament anglais, déraciné, contraint à une transformation voire une transmutation, à partir de laquelle il devient un témoin privilégié de son temps, portant un regard non manichéen sur la colonisation ou l’Islam, pour ne citer que ces thèmes. 

De ses origines et de son parcours, desquels - estimait-il sans doute - il n’y avait rien à dire de littéral, Naipaul aura fait une œuvre dans laquelle il se recrée lui-même sans cesse[2], et nulle surprise à entendre le lauréat du prix Nobel 2001, dans son discours de réception, prendre contre Sainte-Beuve le parti de Proust qu’il cite : « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. »

Ce discours Nobel est à plus d’un titre révélateur d’une œuvre qui semble avant tout une recherche irrépressible des origines. Quelles sont-elles ? Les Espagnols du temps des Conquistadores, la tribu aborigène des Chaguanas, l’Inde lointaine, les Anglais depuis sir Walter Raleigh ? Mais les reliques de ces origines se trouvaient ailleurs, loin de Trinidad où nul récit (des origines) n’était disponible. « Pour vous donner cette idée de mes racines, j’ai dû faire appel à un savoir et à des idées qui me sont venus bien après, et d’abord de l’écriture. Enfant, je ne savais presque rien, rien au-delà de ce que j’avais appris chez ma grand-mère. Tous les enfants, j’imagine, viennent au monde comme ça, sans savoir qui ils sont. Mais le petit Français, par exemple, ce savoir l’attend. Il est tout autour de lui. Il lui vient indirectement de la conversation des adultes. Il se trouve dans les journaux et à la radio. Et à l’école, les travaux de générations de savants, simplifiés pour les manuels scolaires, vont lui donner une certaine idée de la France et des Français. À Trinidad, si brillant sujet que je fusse, j’étais environné de zones d’obscurité. L’école n’élucidait rien pour moi. »

La vie de Naipaul aura été un long voyage et il appartient à chaque lecteur d’apprécier si ce dernier fut placé sous le patronage d’Ulysse (revenu dans son Ithaque natale après avoir parcouru le monde) ou celui d’Abraham (parti pour ne plus revenir) ! 

 


[1] « Mais dans cet univers à demi indien, cet univers éloigné de l’Inde dans l’espace et le temps, et chargé de mystère pour l’homme qui n’en comprenait même pas à moitié la langue, n’en pénétrait pas la religion et les rites, cet univers à demi indien était la forme de société qu’il connaissait. (p164) »   

[2] « …tout ce qu’il y a de valable en moi est dans mes livres. Je vais aller plus loin : je suis la somme de mes livres. Chacun d’eux, intuitivement senti et, dans le cas de la fiction, intuitivement élaboré, couronne les précédents et en procède. Il me semble qu’à n’importe quelle étape de ma carrière littéraire on aurait pu dire que le dernier ouvrage contenait tous les autres. » (discours Nobel)

 

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