« Produisons français »
Ce slogan revient dans la campagne présidentielle qui s’annonce et, peu importe qui s’en réclame, ce qui compte c’est ce qu’il recouvre. Il fut une époque, pas si lointaine, où l’on se targuait « d’acheter français », de « consommer français ». Certes il subsiste bien ici et là quelques secteurs d’artisanat dont nous pouvons, nous français, nous enorgueillir d’acquérir la production. Cependant, la régression de notre secteur industriel est telle que la plupart des produits dit français sont fabriqués pour l’essentiel hors de nos frontières. Il en va ainsi des automobiles, de la plupart de l’électroménager. L’aéronautique et le ferroviaire sont peut-être plus «franco-français», mais je ne connais pas de ménage qui achète même occasionnellement un train ou un avion. Quant à ce qu’il est convenu d’appeler les TIC (technologies de l’information et de la communication), vouloir acheter français procède tout simplement de l’utopie.
Cependant il est question de « produire français », ce à quoi je ne peux que souscrire s’il s’agit, en réalité, de créer les conditions économiques, institutionnelles et concurrentielles pour que cette production soit possible. L’actuel déficit annuel de la balance commerciale française se situe aux alentours de 60 milliards d’euros. «Produisons français» afin que ce déficit se réduise voire se transforme en excédent, comme c’est le cas en cette Allemagne si souvent citée en exemple pour ses résultats et si peu pour ses méthodes. Cette Allemagne où le «pacte social» et le marché du travail ne sont pas fondamentalement différents. Il est à ce propos fort surprenant que nous ne « produisions pas plus français » tant notre productivité, nous disent d’aucuns, est égale voire supérieure à celle de l’Allemagne. Il y a sans doute un « blème » français.
Car deux conditions, au moins, semblent nécessaire à cette volonté de «produire français » : une compétitivité suffisante d’une part, un esprit d’entreprise et d’innovation d’autre part. Sans doute la compétitivité française n’est-elle pas ce que d’aucuns prétendent. Les revenus des salariés français sont certes inférieurs à ceux de nos voisins allemands mais le coût salarial y est bien supérieur. Le coût salarial regroupe toutes les charges qui reposent sur le travail, celles inhérentes à la production même, mais aussi celles qui relèvent du « pacte social », pudiquement appelées « charges salariales et patronales ». La récente suppression de la taxe professionnelle va dans le sens de la compétitivité. La réforme des retraites aussi. La durée annuelle du travail en Allemagne est peut-être équivalente voire inférieure à ce qu’elle est en France, mais les salariés ont une vie active plus longue, ce qui réduit d’autant les charges de retraite pesant sur le travail.
Il en va de même des 35 heures que d’aucuns continuent de présenter comme une panacée. Il est reconnu aujourd'hui que les 35 heures ont généré pour les entreprises un surcroît de charge de 5% environ, donc une perte de compétitivité d’autant. Si les 35 heures étaient la panacée qu’on nous présente, l’industrie française n’aurait pas été délocalisée à cette échelle. L’industrie allemande, elle, n’a pas été délocalisée, que je sache. Mais il est vrai qu’en lieu et place de madame Aubry qui nous administrait sa potion magique, un certain monsieur Hartz a réformé le droit du travail allemand. On apprécie les méthodes à leurs résultats ! Sans parler que les secteurs d’activité non marchands (éducation, administration, collectivités locales …) ont mis en place les 35 heures avec une exemplarité scolaire, ce qui a pesé d’autant plus sur le coût du travail dans l’industrie et donc sur sa compétitivité.
Quant à l’esprit d’entreprise, en dehors de la compétitivité retrouvée du travail, il a besoin d’une double stimulation : celle d’une politique active de recherche et développement et celle d’une politique industrielle d’investissement, dont le Plan de Relance de 2009 est une illustration.
Nous pourrions poursuivre ainsi pendant de longues pages mais je crois que le lecteur pragmatique en sait assez sur la question. Quant au lecteur dogmatique, nul argumentaire aussi étayé fut-il ne le fera changer d’avis. Il n’en reste pas moins que, vis-à-vis du slognan «produire français», il y a ceux qui en font une question de conditions économiques et ceux qui en resteront toujours aux incantations. Il appartient aux électeurs de distinguer les uns des autres, les consommateurs et bénéficiares de droits qu’ils sont aussi ont quelques intérêts dans l’affaire !
La droite entre convictions et opportunisme
On finit toujours par épouser le contour de nos adversaires. Depuis que les sans-culottes ont guillotiné le roi, à la fois en personne et en symbole, l’idéalisme a pris ses aises et ses quartiers de noblesse en terre de France. Précisons les choses car il s’agit d’un idéalisme philosophique mais aussi politique. Au pouvoir défunt légitimé par le divin succéda le pouvoir issu du peuple, un peuple auto-proclamé souverain. Nulle part ailleurs qu’en France ce paradigme n’a trouvé une expression aussi aboutie. En dehors du peuple, rien n’existe, un peuple en marche vers la lumière à défaut de posséder la lumière infuse. Le peuple souverain règne sans partage, sans dualisme même le plus élémentaire (celui du yin et du yang), et confine la pensée dans un absolu sans mise en perspective possible. Car le peuple souverain est aussi seul juge : tout contradicteur est un opposant voire un ennemi, suspect et suspecté.
La droite française depuis est nimbée du halo sulfureux de la contre-révolution. Aux yeux des porte-parole du peuple souverain, la droite est forcément régressive, réactionnaire et, tant qu’on y est, esclavagiste, xénophobe, vichyste … Aussi un homme de la droite de nos jours doit-il d’abord prouver son innocence, comme dirait Camus. Il doit se justifier de ne pas être tout ce dont on l’accuse a priori. Un adolescent intéressé par les questions politiques se positionne spontanément à gauche. A 20 ans, on a le cœur à gauche …, dirait d’Ormesson. On le comprend. Comment ne pas être séduit par ce discours d’égalité et de fraternité, d’indignation et de lutte contre les inégalités et les discriminations. Mais le temps passe et peu à peu les discours révèlent leur vrai visage. Peu à peu les yeux s’ouvrent sur de trop lumineuses évidences, quoique les yeux de certains ne s’ouvrent jamais. La réalité est têtue. Les principes, humanistes, guident la définition des finalités mais les objectifs quant à eux s’expriment en termes de commerce, de production, de compétences, de mérites, de ressources et de gestion. L’accomplissement de finalités suppose la définition d’objectifs réalistes et pragmatiques, même si certains objectifs intermédiaires peuvent avoir des apparences franchement « contre-révolutionnaires ».
On devient « de droite » avant tout par pragmatisme. Les ressources ne sont pas illimitées, leur mise en œuvre suppose planification et gestion, donc priorités, renoncements, arbitrages, stratégies, accords …, toutes choses qui hérissent un esprit de gauche, aux yeux duquel il faut « tout faire tout de suite ». Tout faire tout de suite, cela conduit à l’impasse de 1983 et à l’introduction de la real-politik dans le slogan du changement de la vie. La réalité est têtue. Les hommes de droite savent que la raréfaction des ressources implique des restrictions dans les affaires publiques ..., qu’il convient d’adapter le niveau des dépenses à celui des recettes. Cela s’appelle un budget. Construire un budget implique la définition d’un corps de valeurs sur lesquelles appuyer les principes budgétaires. Par exemple la mutualisation des dépenses de santé et la solidarité intergénérationnelle. Il n’y a pas d’homme de droite qui soit contre cela. Cependant le niveau de mutualisation et de solidarité dépend des performances de l’économie, ce à quoi ne saurait consentir un esprit de gauche pour qui les finalités, égalité, droits de l’homme …, ne sauraient être assujetties à de « basses considérations mercantiles ». A l’inverse et au nom du pragmatisme, l’homme de droite assume les « considérations mercantiles » lesquelles ne sont pas basses mais inéluctables. Face à lui, l’esprit de gauche ne capitule jamais. Tenu de prendre en compte l’intangibilité de l’économie mais refusant les compromis, l’esprit de gauche « invente » des solutions-miracles. Ainsi, du partage du travail avec les 35 heures (en 2001) et l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans (en 1982), des mesures que les responsables de gauche continuent de présenter dans leur panoplie.
La peur-panique d’être assimilé à un « sale type de droite » conduit les gens de gauche à l’aventurisme et la surenchère, tandis qu’échoit toujours à l’homme de droite le rôle ingrat de celui qui « siffle la fin de la récré ». L’allongement de la vie active (les réformes de la retraite de 2003 et 2009) est une mesure de bon sens dans un contexte d’allongement de l’espérance de vie. Quant au partage du travail, le poids croissant du « social » dans le coût du travail prive ce dernier de compétitivité. La création d’emplois attendue s’est soldée par des destructions et des délocalisations. L’industrie française en a été durablement affaiblie. La réalité est têtue, mais la gauche persiste en brandissant des créations d’emplois non marchands (fonctionnaires) tandis que la droite s’échine à expliquer que les emplois non marchands émargent à la colonne « dépenses » du budget.
La réalité est têtue. C’est d’avoir voulu l’ignorer que les droits des créanciers sont devenus aussi importants voire plus que les droits de l’homme. Face à l’idéalisme souvent angélique, parfois cynique, de la gauche, la droite en arrive à désespérer. Elle devient alors bling-bling. Elle fait son boulot mais soigne les copains et se « sert au passage des plats ». Sourcilleuse, la gauche a raison de dénoncer ces excès, elle dont la vertu est la spécialité, elle qui jamais n’a perdu de candidat dans la suite d’un hôtel de NY, elle qui n’est responsable de la banqueroute de nulle collectivité territoriale, elle qui jamais n’a augmenté le train de vie de ses sénateurs et ne s’oppose en rien à ce qu’on en diminue le nombre. La réalité est têtue et impose le pragmatisme. Aussi, face à une gauche sclérosée dans ses schémas de pensée, n’est-il pas surprenant que la droite, parfois, oscille entre convictions et opportunisme.
Le show de Solweig sur fond de météo
La télévision ne tient qu’une place congrue dans mon emploi du temps mais je suis encore abonné à Canal. Cela remonte à des temps plus anciens. Il m’arrive cependant de guetter le JT de 20 heures, de zapper en attendant et de faire un petit tour sur Canal.
A cette heure post-vespérale et pré-noctambule, les people, surtout parisien, se donnent rendez-vous chez Michel Denizot et se livrent, souvent au détriment de l’invité placé en situation d’ »accusé », à une surenchère de pitreries, de provocations et d’insolences dans un environnement rendu glamour par une brochette de représentantes du sexe dit faible, choisies parfois pour leur esprit ou leur humour, souvent pour leur côte élevée à l’argus (pas de l’automobile, bien sûr). Enfin Michel Denizot annonce la séquence météo. Le jingle retentit et la caméra effectue un travelling circulaire sur Solweig, deux ex machina, jambes interminables, bottines craquantes, silhouette dessinée sur mesure, cheveux longs et dansants, sourire absolument angélique et des yeux …, Solweig, que les dieux de l’Olympe auront avantage à recruter pour tenir la place d’Aphrodite le jour où cette dernière ira se vouer à d’autres diables.
Solweig donc fait un grand tour avant que de s’asseoir, cela fait partie du spectacle, puis, assise, se livre à un petit numéro avec clins d’œil, âneries, fausses naïvetés et insolences auxquelles son sourire donne la semblance d’une caresse, car Solweig ne manque pas de talent. L’invité, cible de ses (petites moqueries), n’hésite pas une seconde entre indignation et subjugation. Sans doute les neurones disjonctent-ils pour qui se trouve à moins de 3 mètres de Solweig. D’autant plus que Solweig a travaillé sa diction où abondent gloussements, intonations, soupirs, points d’orgue et petits cris qui donnent une petite idée de l’extase. Sans doute ces préfigurations ne sont pas pour rien dans les salves d’applaudissements qui accompagnent le show de Solweig. « Encoooooore » croit-on entendre.
Et la météo, me direz-vous. Elle arrive. Lorsque tous les esprits sont propulsés dans la zone rouge des vibrations érotiques, Solweig lance, goguenarde : « Arthur, envoie les cartes ». Arthur, c’est le type en coulisse qui prépare les 3 cartes de France avec petites icones de pluie, brouillard, ou soleil. Une carte météo se suffit à elle-même et Solweig sait bien, qui se contente de donner les prévisions pour Brie-Comte-Robert ou Pétaouchnok. Les passionnés de météo iront voir sur la une ou la deux, cela aussi Solweig le sait ainsi que Canal. Les trois cartes commentées, Solweig lance « allez, à tantôt tout le monde », en éclatant de rire et déjà les applaudissements qui fusent tentent de retarder la fin de la séquence.
De quoi fut-il question ? De météo ? Non ! De Solweig !
Cette insolente fraîcheur toutefois n’est pas innocente car Solweig est instrumentalisée. Solweig est une récréation, un divertissement, un argument de vente, une boîte de Pandore, une invitation aux pensées les plus érotiques. En même temps, Solweig n’est qu’une séquence télévisuelle, offerte en compensation aux consommateurs mâles désespérés dans un univers à la fois sur-érotisé et de plus en plus puritain, où surabondent les silhouettes qu’il n’est question de toucher qu’avec les yeux. Solweig est à la fois le mal et le remède. Solweig, et d’autres comme elle, instillent ce qu’il faut de pigment sans quoi le consommateur privé de désir ne consommerait plus. Mais Solweig est aussi l’évocation de la femme qui ne se montre que pour mieux se dérober, à grande échelle, celle de la masse, baignée dans un iceberg de pornographie dont elle est la partie émergée soft. Solweig est un fusible. Le sait-elle ?
Eaux trop claires
Chaque année nouvelle nous inspire d’autres vœux et d’autres résolutions. Parmi celles que j’ai prises figure la fréquentation régulière d’un établissement de bains, où je compte bien pratiquer une heure hebdomadaire de natation, bénéfique m’a-t-on dit pour la souplesse de mon dos, peut-être de mon "échine". Or, tandis que je m’attardais sous les jets de la douche chaude, je songeais aux propos de Mona Ozouf. Elle répondait aux questions d’Alain Finkielkraut dans son émission Répliques, du samedi 7 janvier. Mona Ozouf est assurément une grande plume et une belle âme, peut-être à cause d’un esprit brillant et sans concession. Mona Ozouf a milité pour la cause des femmes sans pour autant verser dans le féminisme militant. Autour de moi, dans la grande douche commune et mixte de l’établissement de bains se douchaient des hommes et des femmes, des jeunes hommes et des jeunes filles, des personnes âgées, hommes et femmes. Un enfant de quatre ans faisait pipi sous l’œil amusé des adultes. Et, peut-être un peu gêné par cette promiscuité brève (quelques minutes pour prendre une douche), je songeais au distinguo que Mona Ozouf faisait entre sexe et genre. Autour de moi les gens se détournaient, ils cherchaient à recréer pour leurs ablutions un petit quadrant d’intimité que la douche collective hélas ne permet pas. Peut-être éprouvaient-ils quelques difficultés à se considérer uniquement comme des personnes de genres masculin ou féminin, juxtaposées dans un lieu commun mixte, des personnes en réalité de sexes différents.
Se baigner et nager constituent des activités publiques, pas nécessairement confidentielles. Nulle incongruité donc au fait que la baignade et le bassin soient mixtes et d’usage mixte. Les organces sexuels y sont cachés par une tenue de bains. Cependant se déshabiller et se laver constituent des activités intimes, que les usagers de l’établissement de bains sont invités à faire dans des espaces communs et mixtes : les douches et les vestiaires. Certes les vestiaires sont organisés en alignements d’alvéoles cloisonnées et fermées mais leur accès et leur usage sont mixtes et la cloison qui sépare deux alvéoles est mince. Si je ne comprends pas la réticence des musulmans vis-à-vis de l’espace de bain mixte, je comprends un peu plus leur aversion à partager les douches et vestiaires, l’intime y est trop exposé. Dès lors est-il séant, convenable et relevant de la common decency que les douches et les vestiaires soient mixtes ?
A la radio, Mona Ozouf affirmait que le concept de sexe renvoie à la nature, à l’élasticité, à l’intangible et à la différence. Tandis que le concept de genre est plus malléable, culturel, de contenu variable et plastique, plus propice au nivellement des différences. Pour qui milite en faveur de l’égalité à tous prix des hommes et des femmes, il est commode de parler de genre. Cepedant, la prééminence du genre sur le sexe ouvre la boîte de Pandore de toutes les distorsions, de tous les travestissements et de toutes les déviances, violentes parfois, mais la liste est trop longue pour la dérouler dans ce billet.
Pour en revenir à l'établissement de bains, la pudeur des personnes dans la douche commune m’en a plus appris que tous les arguments des sophistes. Cette pudeur est en rapport direct avec les prérogatives du sexe de la personne dont pourtant on feint de ne vouloir retenir que le genre. Cette pudeur est intangible. Il est à noter que l’établissement de bains comporte deux espaces douches et vestiaires bien séparés, dont un seul est mis en service, en alternance. Sans doute l’établissement fut-il érigé à une époque où la dictature du genre n’avait pas encore supplanté l’intangibilité du sexe, le dernier obstacle à l’égalité enragée.
Exit 2011
L’année que nous venons de clore aura vu, en son mois de février, un séisme d’une rare violence secouer les côtes ouest du Japon, provoquer un tsunami d'une amplitude inconnue et transformer la centrale nucléaire de Fukushima en une sorte de gigantesque grenade dégoupillée qu’un doigt tremblant empêche encore d’exploser. Peut-être est-ce là la première chose à dire à propos de 2011, cet éternuement de "Gaïa" qui ébranle à la fois l’écorce terrestre et l’une des plus féroces certitudes sur lesquelles nous fondions notre foi en le progrès et la croissance du PIB. Pour faire bonne mesure, je voudrais évoquer quelque chose qui n’est pas (encore) événement quoiqu'en rapport même lointain avec ce qu’il s’est passé au Japon : il n’y a pas eu d’hiver en Aquitaine. Les matins surgissent avec un généreux 10 degrés. A peine trois jours de gelée en décembre, les nèfles prêtes à être cueillies, le pommier du Japon en fleurs. Tout le reste n’est que gesticulation humaine.
Parlons-en.
La crise des subprimes de 2008 se prolonge par une crise de la dette de celles des économies européennes les plus fragiles, c’est-à-dire, hormis l’Allemagne, la plupart. A vrai dire il s’agit d’une crise de confiance : les créanciers ne croient plus les états trop fortement endettés capables d’honorer leurs dettes et se lancent dans des mécanismes d’assainissement qui fragilisent la zone euro, au sein de laquelle ces états ont scellé les solidarités à défaut des responsabilités. Les commentaires vont bon train, la presse (française du moins) s’évertue d’entretenir le fantasme du capitalisme sauvage et des financiers sans scrupules. Rarement on l’entend remettre en cause les politiques publiques dispendieuses, voire inconscientes, corrélées avec cet autre fantasme de l’état-providence. Les reportages mettent en scène l’accablement des grecs mais se gardent de mettre l’opinion publique en face de ses propres responsabilités. Les médias ont définitivement pris le parti du « flatteur qui vit au dépens de celui qui l’écoute ». Le tandem Sarkozy-Merkel multiplie les opérations de la dernière chance et, fait sidérant, il ne manque pas de fiers à bras pour leur souhaiter d’échouer.
Les partis d’opposition n’auront pas chômé non plus. Après avoir perdu leur vertueux candidat providentiel dans la suite 2806 du Sofitel de NY, ils ont offert aux français épris d’idéal, et au reste du monde hilare, le spectacle de leurs unions à géométrie variable, de leurs accords à durée de vie limitée et de leurs surenchères démenties par des lieutenants du lendemain. Complice, la presse a ouvert ses colonnes et ses pages comme si nous n’étions pas au grand-guignol. Le pays est aux abois mais le candidat sans programme produit une rhétorique consistant à comptabiliser ceux des échecs de son adversaire auquel son camp aura contribué, tandis que la candidate à programme anti-nucléaire multiplie les anathèmes.
Le monde méditerranéen aura lui aussi été traversé par des bouleversements. En Egypte et en Tunisie, les dictateurs sont chassés par des opposants que la presse occidentale, quasi unanime, n’hésite pas à comparer aux descendants des « sans-culottes » vainqueurs à Valmy. La France, à la suite d’une prouesse diplomatique du maire de Bordeaux, va jusqu’à prêter main-forte aux insurgés libyens. Mais les « printemps arabes » ne conduisent pas forcément aux étés de la démocratie. Et l’accession au pouvoir tunisien, de partis dits islamistes ne manque pas de poser question, peut-être parce qu’en Europe vit aujourd’hui une population musulmane nombreuse restée, parfois farouchement, fidèle à ses traditions.
Un peu plus loin, dans le Nigeria de l’Afrique subsaharienne éclatent des affrontements ethniques et religieux qui pour l’heure font des victimes surtout chrétiennes. La mobilisation de la presse reste tiède et le monde associatif si prompt à descendre dans la rue pour d’autres causes reste frileux. Il y a dans cette considération polie voire indifférente des relents pavloviens de ce vieil anticléricalisme qui n’a plus lieu d’être et je m’étonne qu’au pays de l’indignation institutionnelle, on ne s’étonne pas plus souvent que les mobilisations citoyennes soient aussi ciblées.
Peut-être tout cela tient-il à une certaine radicalisation de la pensée. J’en veux pour preuves quatre exemples : la condamnation du président Chirac pour des faits remontant à 95, la persistance d’une élite dite progressiste à confondre avant-garde et anticléricalisme, la criminalisation des clients de la prostitution et l’extension du domaine de compétence des lois mémorielles. Ces quatre exemples appartiennent à des domaines très différents mais pourtant témoignent d’un point commun : l’action de chevaliers de la vertu civile et républicaine (cf Saint-Just) qui au nom de l’universalisme et de l’égalité imposent une pensée convenue et désormais institutionnelle et vident peu à peu la liberté de pensée de son apanage le plus consubstantiel, la tolérance.
Eloge de la carte de vœu électronique
Tel l’arbre qui cache la forêt, les bonnes intentions cachent toujours l’enfer qu’elles prétendent paver. Exit donc toutes ces petites cartes, carrées ou longues, drôles, naïves, colorées tels des arc-en-ciel, parfumées parfois, avec quelques mots convenus, bonne année, en lettrines dorées ou franchement fantaisistes. Exit ces petites enveloppes dont on savait très bien quel était le contenu, mais pas de qui. Qui cela peut-il bien être ? Qui a pu avoir l’idée d’un tel format, d’une telle carte ? Et déjà l’épanchement de la joie à la vue des premiers mots ou alors la déception profonde. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas elle. Enfin la petite curiosité résiduelle pour les quelques mots très banals et la signature. Tiens ! Lui ou elle ! Nous n’y pensions plus. Et passés les premiers instants de surprise, la petite carte avec son enveloppe ouverte à la hâte reste de longues semaines sur le bureau, sur le chevet, en marque page dans l’agenda ou encore dans le coffre aux trésors où son odeur se mêle à toutes celles qui l’ont précédée.
Mais, Dieu merci, tout cela prend fin. La forêt cachée derrière l’arbre, origine de l’histoire, se rebelle contre les excès de déboisement et les environnementalistes sourcilleux nous abreuvent de leurs recommandations (parfois sur papier glacé). Désormais utilisez la carte de vœu électronique, elle présentera vos vœux virtuels, véhiculera votre écriture virtuelle, sera ouverte d’un geste virtuel et remisée dans un fichier virtuel si ce n’est une corbeille virtuelle. A peine écrirez-vous le nom de votre destinataire, celui-ci aussi est inscrit dans un fichier virtuel. A peine vous rappellerez-vous de qui venait le message. Avec un peu d’astuce vous sélectionnerez tous les noms que vous connaissez et, d’un clique d’un seul, leur enverrez vos vœux les plus personnels, sincères et groupés.
Ils seront de surcroît ravis de recevoir tous ces mails !
NB: cela dit et, sans façons, je vous souhaite à toutes et à tous une très bonne année.
La parité enragée
J’ai gardé de mes années quadra cette habitude d’écouter France Culture, le matin, pendant le petit déjeuner. Ce sont en général quelques instants où l’esprit à peine sorti des limbes garde sa fraîcheur d’éponge et enregistre le moindre bruit comme au premier jour. Il m’était agréable alors de prendre connaissance du monde par une information circonstanciée, étayée, donnée plutôt que communiquée, transmise plutôt qu’assénée.
Les temps ont bien changé et FC aussi, mais les habitudes ont la vie dure. Aujourd’hui il fut question de parité. Parité hommes femmes, il va de soi. Et bien sûr c’est une information à charge qui partit à l’assaut de mes oreilles à peine sèches. Les derniers rapports semble-t-il restent accablants quant à la réalité de la parité dans nos entreprises. Cela fut dit à la manière d’un compte-rendu de bataille, Kriegsbericht. Et la plupart du temps, vitupère le journaliste, les sanctions ne sont pas appliquées en vertu de la clause suspensive de difficulté économique que les entreprises peuvent invoquer. Je suis pris à parti. Tandis que, hésitant, je trempe mon pain dans le café fumant, le journaliste en habit de juge d’instruction convoque les protagonistes au tribunal de l’opinion publique et transforme ma cuisine en prétoire. Si encore le prétoire était au centre, mais non ! Le gouvernement, une fois de plus, est accusé de tous les maux, ah que ne fût-il de gôche ! Que les entreprises fonctionnent ou non, peu importe, pourvu que la loi sur la parité soit respectée et demain, me dis-je, ils trouveront un autre sujet d’indignation …
Disons-le quand il est encore temps : je ne suis pas un abominable sectaire machiste favorable à l’imparité (le contraire de la parité). Je suis très favorable aux principes d’équité et de mérite, quelque chose comme : à travail et mérite égaux, salaire égal. Je sais qu’il existe des tas de statistiques qui disent tout et leur contraire et je ne veux pas entrer dans un débat d’experts. Dans l’entreprise où je travaille, il me semble que les postes de travail (et les rémunérations) ne sont pas définis en fonction du genre ou du sexe des personnes qui les occupent. Les parts variables, d’appréciation plus subjective, ne me semblent pas non plus faire l’objet de scandaleuses discriminations, en tous cas pas sur des questions de parité. Je ne dis pas que le monde est parfait, je dis que dans l’entreprise où je travaille (où travaillent aussi 160 000 autres personnes) les répartitions hommes femmes ne me semblent pas souffrir de scandaleux déséquilibres.
Une maternité cependant coûte un à deux ans de carrière à une femme, entends-je dire. Cela est vrai. De même une femme en souci de crèche ou de garde scolaire ne fait pas preuve de la même disponibilité que son homologue masculin qui en est déchargé, sa carrière s’en ressent et donc aussi sa rémunération. Il y a certes déséquilibre, mais le compte de ce dernier en revient-il à l’entreprise ou au couple à l’intérieur duquel les rôles se répartissent ? Je n’ai pas entendu le journaliste m’éclairer sur ce point très particulier mais peut-être mon esprit était-il ce matin plus particulièrement embrumé. Peut-être aimerait-il parfois entendre que l’entreprise dans laquelle je travaille ne fermera pas ses portes par suite des pénalités dont on la menace pour défaut de parité !
Deux ou trois petites choses à propos du blasphème
La révolte est une ascèse, quoiqu’aveugle. Si le révolté blasphème, c’est dans l’espoir d’un nouveau Dieu. (Albert Camus ; L’homme révolté)
On n’a pas le droit de blasphémer quand on ne croit à rien. (Alfred Capus)
Ô vivants, la pensée est la pourpre de l’âme, le blasphème en est le haillon. (Contemplations, VI, au bord de l’infini, 17, Dolor ; Victor Hugo)
S’il faut en croire le Larousse ou Wikipédia le blasphème est un « discours jugé irrévérencieux à l’égard de ce qui est vénéré par les religions ou de ce qui est considéré comme sacré ».
Je ne sais pas s’il faut s’en féliciter mais l’actualité « artistique » française, récente, nous a fourni quelques événements donnant matière à débat théologique. Je veux parler de ces deux pièces de théâtre, la première, signée Castelucci et intitulée «sur le concept du visage du fils de Dieu », la seconde, signée Garcia et intitulée « Golgotha Picnic ». L’une et l’autre en usent de manière un peu « irrévérencieuse » avec les symboles chrétiens. L’une et l’autre ont soulevé des protestations souvent vives parfois agressives, de la part de catholiques présentés par la presse comme « intégristes ». L’une et l’autre ont fait se pâmer quelques directeurs de théâtre subventionnés et empressés d’en présenter l’affiche. L’une et l’autre ont soulevé dans la presse des commentaires qui en appelaient, tantôt à la christianophobie, tantôt à la tolérance républicaine et laïque. Les deux lignes de commentaires évoquèrent du reste le mot « blasphème » soit que celui-ci soit estimé avoir été commis, soit, au contraire, que celui-ci ait été salué comme signe de bonne santé républicaine (cf : Causeur intitule son numéro de décembre : « catholiques, juifs et musulmans, osez le blasphème »).
Pour que le tableau des faits soit complet, il convient de mentionner « l’irrévérencieux » numéro de Charly Hebdo intitulé « Charia Hebdo » lequel semble avoir déclenché le plastiquage non revendiqué du siège du magazine.
Les événements qui divisent et opposent sont en général ceux qui touchent au sacré et il convient à ce stade de mettre les choses en perspective. Car le sacré est aussi la chose la plus difficile à définir et peut-être la moins partagée qui soit. Le sacré touche au divin, mais de façon intime, indicible et terrible. La fonction de la religion est précisément « d’habiller » le sacré, de lui mettre des mots dessus, des formes, des rites et des rituels, des prières, des imprécations, des sacrements … (rappelons-nous le mot de Benjamin Constant : «les formes nous préservent de la barbarie» ; d’une certaine manière le «sacré» sans la religion a quelque chose de « barbare »).
En ce sens, déployer sur scène des excréments (même factices) devant le visage du Christ (ou ce que les chrétiens reconnaissent comme étant un «visage du Christ») ou laisser tremper le crucifix dans de l’urine, cela vraisemblablement constitue aux yeux des chrétiens quelque chose comme une offense, une irrévérence, peut-être un blasphème, et je n’ai pas besoin d’aller voir les pièces (je n’en ai pas l’intention du reste) ni me dire que je passe peut-être à côté d’un chef-d’œuvre (laïc mais blasphématoire) pour m’autoriser un début de jugement. La plupart des chrétiens passeront outre avec une moue de mépris, habitués à un anticléricalisme christianophobe de bon aloi. Ceux-là font encore preuve, sans doute, de cet esprit de tolérance que de prétendus héritiers des Lumières invoquent généreusement pour se payer une bonne tranche de rigolade (ou d’émotion esthétique moderniste) aux frais des cathos et que, à l’inverse, récusent tout bonnement les musulmans lorsqu’on s’en prend au Prophète ou à ses représentations. Une tolérance dont ne se sentent plus capables ces intégristes cathos qu’une presse complaisante (et avide de BA quotidienne de laïcité anticléricale) se dépêche de vilipender et de ringardiser.
La laïcité est un concept difficile et, me semble-t-il, contingent. Contingent en que la persistance du sacré ne cesse d’inventer de nouvelles «formes religieuses» et que la présence de ces dernières dans l’espace public présente des problématiques sans cesse renouvelées. Nous est-il possible aujourd’hui encore de nous en tenir strictement à la loi, à son esprit de laïcité et à la non-pénalisation du blasphème ? Bien sûr ceux d’entre nous qui gardent en mémoire le procès du Chevalier de la Barre feront tout pour qu’il continue d’en aller ainsi. Cependant il nous faut aujourd’hui prendre acte d’un certain infléchissement. L’idéal de laïcité ne fait plus consensus. Il convient peut-être de faire de la tolérance un usage non pas plus restrictif mais plus respectueux. Peu après mai 68, il était de bon ton d’envoyer paître les curés, mais ceux d’entre nous qui ont gardé de mauvais souvenirs parce que, servants de messe, ils ont récolté des chiquenaudes pour avoir fait les pitres pendant les offices, ceux-là seraient bien avisés de remiser leur rancune et de se dire qu’aujourd’hui, il y a des images et des signes religieux que la liberté d’expression permet d’écorner, mais qu’une élémentaire déférence (peut-être la common decency d’Orwell) commande de respecter. Il y a longtemps que l’on a cessé d’exécuter des chevaliers de la Barre en ce « bon royaume de France ». Aussi, quoique lecteur attentif de Causeur, je ne peux le suivre dans son «appel au blasphème», même si je reconnais volontiers qu’il existe un «art du blasphème», aussi nécessaire que le rituel, que cependant on ne saurait pratiquer sans initiation.
Petits contresens à propos de l’emploi
Si tous les citoyens sont égaux en droits et devoirs, tous les emplois ne se valent pas. C’est pourtant cette croyance que continuent d’entretenir certains politiques, ceux-là même qui professent par exemple de relancer l'économie en créant 300 000 emplois dans la fonction publique.
Les emplois de fonctionnaires et d’enseignants sont bien sûr indispensables au fonctionnement du pays mais ils ne sont pas créateurs de richesse … immédiate. Ils sont créateurs de richesse, à long terme, par l’investissement dans l’éducation, la santé, l’administration … Or c’est de richesse immédiate dont le pays a besoin, à la fois pour diminuer l’endettement mais aussi pour financer les emplois nécessaires … à la création de richesse à long terme. Et seuls produisent cette richesse les emplois dans l’industrie ou l’agroalimentaire.
L’analyse de la structure de l’emploi français révèle cependant que l’industrie et l’agroalimentaire occupent moins de 30% des emplois. En faisant des raccourcis on peut affirmer, grosso modo, qu’un emploi dans l’industrie sous-tend deux ou trois autres emplois de service ou d’administration. A contrario, la destruction ou la délocalisation d’un emploi industriel laisse en place deux ou trois emplois de service, non délocalisables, mais dont le financement dès lors n’est plus assuré.
C’est donc bien d’emploi industriel dont la France a besoin pour relancer son économie et son « vivrensemble ». Mais si la création d’emplois de service se satisfait d’un coup de baguette magique budgétaire, il en va tout autrement pour la création de l’emploi industriel. Les conditions de la compétitivité doivent être réunies, en d’autres termes, il convient d’abaisser le plus possible le coût du travail. La suppression de la taxe professionnelle et les divers allègements de charge (que d’aucuns, avec un mélange de candeur et de mauvaise foi, continuent d’assimiler à des cadeaux fiscaux) vont dans le sens de cette réduction. Mais il reste le poids délétère des 35 heures, que d’aucuns (les mêmes) continuent de présenter comme le phénix de l’économie. Il importe, pour créer de l’emploi industriel, de réunir le plus possible de conditions de compétitivité, sans quoi le poids de la dette contraindra la puissance publique à réduire la voilure du « modèle social » et « désenchanter ce rêve » que d’aucuns (les mêmes encore) continuent de porter du haut de leur indignation et de leur mobilisation.
Aussi convient-il de réfléchir à deux fois avant que d’accorder sa confiance à ceux-là mêmes qui promettent de créer 300 000 emplois dont ils n’ont pas une idée de début de financement et qui, à force d’écouter les conseils avisés, commencent à dire « on verra ».
Je soupçonne ces derniers de briguer le pouvoir pour ses ors, sans prendre la mesure des responsabilités qu’il entraîne, et je préfère infiniment ceux qui promettent peu mais font en sorte que les conditions soient réunies.
Fondements de l’action politique en France … et ailleurs aussi sans doute
A supposer que des touristes persans (cf Montesquieu) revenaient visiter notre beau pays pour en étudier ses mœurs actuelles, ils ne manqueraient pas d’être interpellés par les multiples affrontements que propose le débat politique français. Leur surprise ne tiendrait pas tant à la qualité des arguments échangés qu’à la violence voire la virulence qui caractérisent ces échanges.
Soucieux de comprendre, ils tenteraient sans doute de questionner quelques tenants de chaque camp. Par exemple, quant aux manières d’administrer les dépenses de santé et de solidarité intergénérationnelle (retraites…), il y a très certainement, diraient-ils, des façons différentes de voir mais aussi des données et des arguments objectifs dont l’examen ne saurait justifier, à leurs yeux du moins, toute cette passion qui caractérise le débat. Sur cette question, et sur d’autres encore, ils s’apercevraient très vite que la passion ne tient pas tant à l’art de l’interprétation qu’à l’objet même de la chose politique, à l’idée que les partisans de chaque camp s’en font.
Pour les premiers la politique est affaire de finances, de budget, de prévisions, de quotas, de mesures et de mesure, de corrections et d’arbitrages. Les représentants de cette façon de penser leur paraîtraient graves voire préoccupés, un rien grincheux peut-être, vivants dans la crainte perpétuelle qu’il n’arrive un nouveau malheur.
Les seconds quant à eux sont beaucoup plus avenants, ils se présentent comme les champions d’un monde meilleur et plus juste, pour eux tous les hommes sont frères et bienvenus dans la république ouverte à l’humanité entière. De tels discours ne manquent pas de séduire et, dans un premier temps, nos deux persans sont emportés par l’enthousiasme. Ils délaissent quelque peu leurs premiers interlocuteurs, leurs calculettes et leurs mines renfrognées. Ils souhaitent en connaître un peu plus sur ce monde meilleur dont l’avènement n’est semble-t-il qu’une question de mois, de mobilisation et d’indignation.
Mais déjà ils se voient contraints de répéter leur question. Et comme ils semblent attendre réellement une réponse, leurs hôtes prennent soudain une attitude songeuse. Nous allons créer des emplois, s’exclament-ils. A la bonne heure, disent nos persans, attentifs à tant de pragmatisme. Et comment envisagent-ils de créer des emplois vu qu’il n’y a plus de manufactures d’état ? Mais, s’offusquent leurs hôtes, nous allons créer des emplois dans l’éducation, dans les services des municipalités, dans les associations, les besoins sont immenses ... A la bonne heure, disent encore nos persans … cependant, avisés en affaires, ils se consultent du regard. Ils se rappellent d’un vizir qui dans leur pays lointain voulut à une certaine époque établir un collecteur d’impôt et un scribe dans chaque village. Lorsque le Sultan en eut connaissance … Mais, osent-ils encore à l’adresse de leurs hôtes, mais comment payer tous ces nouveaux emplois, il faut que les caisses de l’état soient bien pleines ! Nous prendrons l’argent où il est, dans la poche de ceux qui bénéficièrent d’un certain « paquet fiscal » et nous décréterons une croissance à deux pour cent, leur fut-il répondu avec autorité.
Les persans n’osèrent pousser l’investigation plus loin car leurs hôtes donnèrent des signes de fatigue, en échange ils leur proposèrent de se joindre à eux dans une manifestation pour la régularisation de sans-papiers. Les persans firent observer qu’aux yeux du Sultan un sans-papier reste un clandestin, ce à quoi leurs hôtes répondirent que les lumières universelles ne sont peut-être pas encore parvenues jusqu’au Sultan.
Cette réponse les irrita quelque peu mais leur bonne éducation les empêcha d’en rien montrer et ils prirent congé de leurs hôtes. Sur le chemin de retour à leur hôtel, ils croisèrent quelques-uns des « grincheux » qui n’avaient pas encore rangé leur calculette. Ces derniers leur demandèrent s’ils avaient fait un bon séjour. Instructif, répondirent-ils sans se consulter, instructif. Intrigués, les « grincheux » voulurent en savoir un peu plus.
« Vos adversaires, répondirent les persans, sont habités par les meilleures intentions du monde, mais ils semblent peu se soucier des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. Ils se réfèrent toujours à un bas de laine, un état-providence ou un riche à dépouiller. Cependant leurs discours plait parce qu’il évoque des jours meilleurs et des lendemains qui chantent, tandis que le vôtre ne parle que de rigueur et d’économies. Vous ne faites pas rêver, vous ne savez pas ré-enchanter les rêves Dans un régime où le sot et l’homme avisé disposent du même bulletin de vote, la préférence ira toujours aux marchands de rêve ».
La France ou l’impossible débat
Une nouvelle élection présidentielle se présente à l’horizon de quelques mois et le pays est dans l’effervescence qui précède l’ébullition. Le pays a raison : l’élection présidentielle est LE rendez-vous politique français par excellence, le rendez-vous des français avec leur destin. Tous les cinq ans (une période courte à vrai dire, si l’on considère tous les enjeux), les cartes sont ramassées, rebattues, distribuées. Au cours des élections présidentielles (et des législatives lesquelles en général entérinent le suffrage présidentiel), les grandes lignes politiques françaises sont tracées et ni les municipales, ni les cantonales ni les régionales n’en infirment la direction. Aussi les adversaires et challengers ont-ils raison d’affuter les armes, le PS d’avoir conduit des primaires dont on peut certes déplorer la munificence, l’UMP de mobiliser ses adhérents, etc. Cependant, les débats seront-ils à la hauteur des enjeux et de l’envie d’en découdre ?
On peut en douter.
Si on voulait se livrer à l’exercice de rapporter ces élections à deux ou trois enjeux majeurs, nous citerions en premier lieu le poids de l’endettement et son corollaire, la place de l’état-providence dans la conduite des affaires publiques. Sur ces questions, les propositions abondent, d’inégales teneur et crédibilité certes mais, peu ou prou, le débat est engagé. Dans les mois à venir, les affrontements télévisés ne manqueront pas et les arguments non plus, n’en doutons pas. Cet enjeu, économique si on devait le qualifier, sera expertisé, analysé, discuté, évalué. Les échanges seront factuels, sans doute pas toujours courtois, mais nul ne sera inquiété pour avoir tenu tel propos ou tel autre. Il n’en ira probablement pas de même de l’autre enjeu. Un enjeu plus important encore que le premier car il définit le corps de valeurs permettant de faire les choix économiques.
Je veux parler du vivre-ensemble, que d’aucuns orthographient déjà « vivrensemble », une autre façon de dire ce qu’est le pays, est-il ou non une nation, qui en fait partie, qui n’en fait pas partie, qui y entre et qui y reste, quels dieux sont honorés, quels ancêtres et quels morts vénérés, quels génocides sanctifiés, comment s’exercent les fonctions de police et de justice, ce qu’il permis de dire ou d’imprimer, etc. Toutes ces questions font partie de ce « vivrensemble » que les persans des lettres (persanes) s’attendraient à trouver en débats si un nouveau Montesquieu leur redonnait la parole. Or que verraient nos modernes persans ?
Un gouvernement engage un vaste chantier de redéfinition de l’identité nationale mais les partis d’opposition s’empressent d’en dénoncer la tenue en prêtant au gouvernement des intentions sournoises. Nos persans seraient sans doute étonnés que les partis d’opposition estiment que les questions d’identité nationale vont de soi et que vouloir en faire débat constitue une tentative, vulgaire, de ségrégation et d’ostracisme vis-à-vis de communautés dont les coutumes sont éloignées de la norme occidentale.
Allons plus loin. Nos pieux persans seraient sans doute surpris par le parti-pris de laïcité de la république, mais le seraient sans doute plus encore par l’exercice de cette laïcité. En effet, la France où ils sont en visite a été dominée durant des siècles par une religion chrétienne aujourd’hui tombée en grande désuétude. Les églises ressemblent plus à des lieux de tourisme qu’à des lieux de prière et le clergé peine à recruter ses officiants, mais cette religion continue de faire l‘objet de virulents pamphlets et attaques anticléricaux, souvent de la part d’artistes et de directeurs de théâtre généreusement subventionnés par ailleurs. Jamais, se diraient-ils, le Sultan ne tolérerait que l’on manquât ainsi de respect au Prophète. D’autant plus que ces mêmes artistes, directeurs de théâtre et autres philosophes en appellent à la plus grande indulgence pour les rituels publics de religions plus tardivement implantées.
Enfin, pour nos persans, un chinois est un chinois et un turc, un turc. S’il n’y a pas lieu de faire de différences (de droit) entre eux, il n’y a pas lieu non plus de les confondre, et leur installation sur les terres du Sultan n’est pas inconditionnelle. Dans sa grande sagesse, le Sultan n’ignore pas du reste que la dispersion aléatoire de nouveaux arrivants sur le sultanat présente un risque élevé de ségrégation communautaire, que la mise en présence de groupes d’origines, de cultures et de croyances différentes est génératrice de confrontations, parfois polémiques et belliqueuses. Aussi demanderait-il à ses vizirs de réunir les représentants des différentes communautés afin qu’ils conviennent des conditions du « vivrensemble » et définissent devoirs et renoncements réciproques.
Pour finir, nos persans ne manqueraient pas d’être surpris par cet acharnement à vouloir pénaliser les négateurs de génocides, non qu’ils témoignassent une quelconque sympathie vis-à-vis des auteurs de ces génocides, mais ils estimeraient sans doute que le devoir de mémoire est affaire d’historiens et de scribes et non d’hommes de loi. Ils ne manqueraient pas non plus de citer l’exemple des turcs qui refusent farouchement de nommer génocide les événements produits sur leur territoire autour de 1915.
Sur toutes ces questions (et sur beaucoup d’autres) nos persans se diraient « quel drôle de pays que celui que nous visitons, les questions simples sont rendues inutilement compliquées et les questions essentielles entraînent des anathèmes pour ceux qui osent émettre une opinion différente de celles de la pensée dominante. Le Sultan, lui, ne se priverait pas de l’avis des Cassandre et en favoriserait l’expression.
Mais il y a fort à parier que nos persans écourteraient leur séjour, surtout à l’approche des élections présidentielles, et qu’ils ne manqueraient pas, de retour chez eux, de dire qu’en ce pays exotique qu’est la France, tous les sujets disposent de la liberté d’expression et de débat, à la condition expresse qu’ils ne s’en servent pas.
Condamnation de Jacques Chirac, justice ou acharnement ?
Enfin justice a été rendue … pour des faits qui remontent à ? Voyons, était-ce déjà en ce siècle ? Non, c’était à la fin du précédent. En 1991, 1992 … Si loin ? Nous étions jeunes. Chirac aussi. Ce n’est pas comme si, depuis, il n’avait pas tenu le pays pendant deux septennats face à la folie dépensière du mitterrandisme puis du jospinisme. Ce n’est pas comme s’il ne s’était pas opposé, courageusement, à cette expédition d’Irak. Ce n’est pas comme s’il n’avait pas incarné la grandeur du pays avec ses orgueils, ses défauts, ses qualités. Ce n’est pas …, non. Justice est rendue, un peu comme on fait rendre gorge. Ce délinquant que fut Jacques Chirac a enfin ce qu’il mérite. Des emplois fictifs à la Mairie de Paris, quelle honte, quel scandale! Et tant qu’on y est, pourquoi ne pas traîner en justice la dépouille du feu président Mitterrand pour avoir nourri Mazarine aux frais de la princesse ?
Justice est rendue. Les deniers publics indument alloués seront restitués. Comme le seront du reste les deniers publics enfouis dans les grands chantiers mitterrandiens (l’Opéra Bastille, fréquenté comme l’on sait par le petit peuple …). Comme le seront aussi les deniers enfouis dans la gestion calamiteuse de certaines collectivités locales (régions ou départements) auxquelles on fera grâce de ne pas citer la couleur politique. Comme le seront … la liste est longue.
Justice est rendue, à grands renforts de procédure et de temps. Comme si par ailleurs n’attendaient pas des milliers de dossiers qui pompent dans les antichambres des palais, tandis que des juges donnent des conférences de presse où ils expliquent qu’ils manquent cruellement de moyens.
Justice est rendue. La République a guillotiné un Roi, qu’elle ne s’arrête pas en si bon chemin, quelques emplois fictifs feront l’affaire pour clouer au pilori un président.
Justice avez-vous dit ?
Cachez cette prostitution que je ne saurais voir !
Deux députés déposent un projet de loi visant à pénaliser les « clients » de la prostitution. Les raisons qu’ils invoquent, disent-ils, tiennent au constat que nulle femme ne se prostitue de plein gré encore moins de gaîté de cœur, que mainte femme prostituée tombe sous le joug de réseaux ou de mafieux sans scrupules et que les « clients » des prostituées ne sont après tout que des complices de facto.
Il est d’usage, lorsqu’on plaide une cause indéfendable ou estampillée « politiquement incorrecte » de commencer par les arguments et de terminer par les protestations de bonne foi. En substance, les arguments sont suffisamment complexes pour que je préfère inverser l’ordre des choses. Alors d’emblée soyons clair : il ne s’agit pas dans ce billet de faire l’apologie ou de défendre la prostitution laquelle au mieux est un pis-aller, au pire un fléau. Mais est-il pour autant légitime et bénéfique de vouloir pénaliser les clients des prostitué-es?
On peut penser que dans une société idéale, ou chacun trouve sa chacune, et réciproquement, la prostitution disparaitrait d’elle-même. La réalité est hélas très différente. Non seulement chacun ne trouve pas sa chacune et, le cas, échéant, l’alliance ne résiste pas toujours au temps. Mais de surcroît, à l’autre bout de l’échelle du bonheur, des femmes de plus en plus nombreuses tombent entre des mains criminelles et mafieuses, brutales et violentes, et se trouvent ravalées au rang d’esclaves du sexe. Le sort de ces dernières est absolument révoltant et il y a dans la proposition de loi au moins une intention louable : en voulant pénaliser les « acheteurs » on nourrit l’espoir de réduire le fléau par l’asséchement de la filière. Mais on sait aussi où peuvent nous mener certaines bonnes intentions.
En pénalisant le client, fera-t-on reculer le proxénète ? Celui-ci se sait déjà dans le crime et il y a fort à parier qu’il ne réorganise la filière dans le sens d’une plus grande clandestinité. L’accès aux prostitué-es ne se fera plus sur la place publique, au vu et au su de tous, mais dans une pénombre plus ou moins pacifique. Les honnêtes citoyens auront certes moins de raisons de s’indigner au spectacle du racolage mais pourront-ils affirmer que le monde du proxénétisme violent recule ? Ils ne le verront plus ! Cachez cette prostitution que je ne saurai voir !
A bien prendre les choses n’est-il pas préférable que la prostitution se passe en plein jour ? La violence est moins forte lorsqu’elle est « vue » et les mères de famille indignées par le déplorable spectacle offert à leur progéniture trouveront peut-être les mots qu’il faut pour en parler. La prostitution est vieille comme le monde, les mères ont toujours su que, pour préserver les enfants, il vaut mieux montrer et expliquer que de cacher. Car n’oublions pas : les prostitué-es sont des êtres « intouchables », les « acheteurs » de pauvres diables en manque, mais les proxénètes qui tirent les ficelles, eux, sont de vrais criminels.
La proposition de loi entend endiguer un phénomène dont tous s’accordent pour dire qu’il s’agit d’un fléau. Mais ne risque-t-elle pas de se limiter au seul fléau visible ? Car il y a une prostitution de luxe très soft. Conclure une affaire en offrant au partenaire une call-girl entre-t-il dans le champ de la proposition de loi ? Non, protesteront tous les protagonistes du marché ! Le client n’est que récipiendaire d’une prestation, l’acheteur en est le bailleur de fond et la call-girl, l’employée d’une agence voire une auto-entrepreneuse qui fournit une « prestation d’accompagnement ». Le pauvre type qui fait des appels de phares sur le boulevard entre dans la catégorie des criminels, mais un homme d’affaires qui s’envoie une poule de luxe se contente de réaliser une étape du processus du business ! Que penser d’une loi qui prendrait les petits poissons et laisserait filer les gros ?
J’en arrive au point difficile de ma plaidoirie : le cas du « salaud qui va tirer un coup avec une pute ». Car c’est bien ainsi que dans les commentaires et verbatim on désigne le client, l’acheteur. J’écarte d’emblée les hommes violents (non que je les absolve mais pour eux existe déjà un corpus de loi). L’individu lambda est-il pour autant le criminel pervers que la proposition de loi suggère ? Que ce soit un pauvre type, oui, j’y consens. Un type dans un mauvais mariage, voire pas de mariage du tout. Un type peut-être dans un bon mariage qui connait une mauvaise passe. Un type peut-être seul, parce que « vu sa dégaine qui en voudrait ? » Un pauvre type ou un type ordinaire qui a envie d’un quart d’heure de rêve dont il sait d’avance qu’il est faisandé. Un type qui ne va pas discuter le prix, qui ne va pas lever la main (et encore une fois celui qui lèverait la main tombe sous le coup du corpus de loi destiné au violents), qui va faire ce qu’on lui dit, mettre son préservatif et dire merci à la dame ! Alors, certes, la fille en face fait peut-être partie d’un réseau de proxénètes et le pauvre type, en lui payant son quart d’heure (dont la fille n’aura qu’un faible pourcentage) le type en question entretient de facto le business. Pas de sa faute mais pas de chance, c’est son fric fait tourner la machine. Il est dans la situation de quelqu’un à qui on confie une somme d’argent dont il ne sait pas qu’elle fait de lui un receleur.
Bien sûr s’il n’y avait pas cette foutue sexualité qui fonctionne tout le temps ! Peut-être les choses s’arrangeraient-elles avec de la castration chimique ou des anxiolytiques ou des antidépresseurs ou encore le business de la pornographie …, mais là aussi le pauvre type est surveillé : si seulement cette foutue sexualité pouvait-être « activée » pour la reproduction et « mise en sommeil » le reste du temps ! Ne serions-nous pas alors dans le « meilleur des mondes » ? En attendant, les rues, la nuit, grouillent de types qui « ont les boules » et à tout bien prendre les choses, je ne sais pas si les parents qui ont des filles en âge ne préfèreraient pas que ces pauvres types aillent « tirer leur coup avec une pute ».
A ce stade de la plaidoirie j’entends des voix s’élever m’accusant de prôner une société de tolérance. A celles-ci, s’il m’est encore permis de m’exprimer, je dirai qu’on ne prône pas une société de tolérance. « Prôner ou instituer une société de tolérance » relève de l’oxymore : la loi ne définit que des limites. Elle constitue la lettre. Elle ne peut légiférer les accommodements. L’esprit quant à lui consiste à distinguer les cas où la loi n’est pas pertinente. La tolérance est toujours le défaut de la cuirasse de la loi. Pourtant elle est nécessaire car tout ne peut être légiféré. Ainsi, de même qu’on ne peut pas décréter l’honnêteté, on ne peut-on légiférer les maisons closes. Par définition, une « maison close » n’a pas pignon sur rue, son existence n’est pas connue de la loi. Elle fait partie des accommodements sans lesquels le « système » serait dépourvu de souplesse et romprait, tel le chêne là où le roseau sait plier.
Aussi, mesdames et messieurs les députés, légitimement indignés par le sort peu enviable des prostitué-es, songez à poursuivre les vrais criminels, mais laissez les pauvres types oublier leur disgrâce en « retrouvant des filles perdues »
A quoi reconnait-on un discours de gauche ?
En son temps, Clémenceau posait ce genre de questions à propos de Jaurès. A quoi reconnait-on un discours de gauche ? Lutte contre les discriminations, égalité, justice sociale …, les premières phrases d’un discours de gauche ne manquent jamais d’invoquer ces grands principes : quoi qu’il dise par la suite, l’orateur rappelle, avec force, que par définition son action se place sous le signe de la lutte contre les discriminations et l’instauration d’une plus grande égalité sociale.
Cependant les discours politiques valent autant par ce qu’ils suggèrent et taisent que par ce qu’ils désignent. Se désigner comme le chevalier blanc de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, c’est suggérer que les autres ne le sont pas. D’où le verbe haut et fort : il s’agit de proclamer pour mieux désigner ceux de l’autre camp, que tous dès lors soupçonneront de vouloir les discriminations. En réalité, l’orateur de gauche se contente de rappeler un lieu commun entré dans la mémoire collective de l’opinion publique : le chevalier blanc c’est lui, les autres ce sont les gestionnaires les insensibles les gens de l’argent du pouvoir de la droite …, les méchants en somme.
La puissance de ce lieu commun tient du paradigme : tout événement nouveau tend à le renforcer. A la télévision ou dans un article de presse, un homme de gauche est crédité de « blanche chevalerie » : par définition il s’exprime au nom des laissés pour compte, des victimes, des discriminés. Toute prise de parole est destinée plus à rappeler cette posture qu’à faire savoir le détail de telle ou telle mesure censée œuvrer dans le sens de ce qu’il prétend. Remarquons au passage que de nombreux journalistes, qui par ailleurs se targuent volontiers d’indépendance et de neutralité, accréditent comme un seul homme ce mécanisme centrifuge : pour rien au monde ils ne voudraient être soupçonnés de collusion avec les « méchants ». Aussi le discours de gauche insiste-t-il beaucoup sur la forme : nulle école de communication meilleure qu’un discours de gauche.
Peut-être cette insistance presque hystérique à vouloir préserver la posture conduit-elle, par effet de vases communicants, à vider les propositions concrètes de leur consistance et à leur donner un petit air … d’imposture.
La paradoxale question du nucléaire.
L’environnement nous interpelle. S’ouvre à Durban un nouveau sommet que l’absence de la plupart des chefs d’état risque de transformer en parodie voir en abysse. Pourtant pas plus tard qu’en février dernier, un séisme d’une puissance rare, mais désormais moins improbable, a provoqué à Fukushima la catastrophe nucléaire que l’on sait. Fukushima a précipité les choses en quelque sorte, a rendu les responsabilités plus tangibles et les fuites en avant plus criminelles. Le nucléaire est dangereux, nous le savions, fallait-il que la nature nous le redise. Plusieurs pays du reste ont déjà programmé son abandon et d’autres s’apprêtent à leur emboîter le pas. Pourtant, à regarder les choses de près, la question ne se pose pas en des termes aussi simples.
Il convient en la matière de distinguer entre les actions qui relèvent de la bonne conscience locale (le sentiment d’apporter sa pierre à l’édifice voire d’en convaincre ses électeurs) et celles qui contribuent de façon indiscutable et globale à la réduction de l’appareil nucléaire de la planète. En effet, décréter la sortie prochaine du nucléaire sans l’assortir d’un programme de production d’énergie alternative, c’est déplacer le problème chez le voisin lequel s’empressera d’exporter son électricité dont on n’est pas certain de l’innocuité de la filière de production. De même, dans une économie mondialisée, contraindre sa filière industrielle à utiliser une énergie « propre », mais chère, induit des délocalisations vers des pays dont on sait que les coûts de production faibles masquent à la fois la main d’œuvre bon marché et la gabegie d’énergie fossile. Dans les deux cas, le bénéfice pour Gaïa, notre planète, est nul voire négatif.
C’est en cela que la question nucléaire est paradoxale. L’enfer est pavé de bonnes intentions et les apparentes bonnes mesures ne sont souvent que des pis-aller voire des calamités. La question est paradoxale parce que globale, de même que dans un récipient où l’on prélève un volume d’eau, l’eau qui reste vient immédiatement combler le vide. Toute mesure de réduction de l’usage du nucléaire est la bienvenue au niveau de la planète. En revanche, toute mesure de réduction qui n’est pas « auto-limitatrice » ne fera qu’empirer le problème. Fermer une centrale ou une tranche de centrale suppose avoir constitué le parc alternatif correspondant mais surtout (parce que le parc reconstitué ne pourra jamais fournir autant que le nucléaire remplacé) avoir engagé les mesures de réduction des besoins. Des maisons mieux isolées en constituent un exemple. Une réflexion plus globale sur la mobilité et ce qu’elle contient d’inutiles mouvements browniens en constitue une autre. Hélas dans tous les cas, l’effort de développement et d’innovation est immense, en effort qui nécessite d’importants investissements donc des économies vertueuses. Et ce n’est pas là le moindre paradoxe du nucléaire, il reprend de la vigueur lorsque la vertu budgétaire se relâche !
Pour finir, je ne résiste pas à citer le mot de Brecht: "progresser, ce n'est pas être progressiste mais faire des progrès"
