blog de roland goeller

23 janvier 2020

Odile sur la montagne sacrée

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Soudain, à mi flanc de la colline, les futaies émergent du brouillard. Entre les troncs droits comme des pylônes clignotent des photons audacieux. Juchée sur son promontoire de terre, Odile dresse sa silhouette de pierre sur la plaine engloutie sous les nappes blanches. Au loin luit la fine dentelure de la Forêt Noire. A mi-hauteur s’étire une ceinture de grès longue de 27 kms dite « mur de païens ».  Les historiographes ne savent pas à quelle époque et quel culte la rattacher mais il faut être singulièrement agnostique pour songer qu’il s’agit là d’un ancien enclos à

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chèvres. La montagne émet des signes que peuvent percevoir ceux qui se disposent à les accueillir. Sans doute les druides celtiques les avaient-ils perçus et avaient-ils ordonné que soit érigée une ceinture de pierre semblable à celle de Delphes. Le poète Jakob Mickael Reinhold Lenz enjamba la montagne en 1778 pour rejoindre un pasteur dans la vallée de la Bruche. Au ponant de la montagne se dresse le sinistre camp du Struthof et, au levant, se trouvent encore maints ossuaires de la Guerre des Paysans. Le mur n’était pas assez haut pour empêcher d’autres païens de le franchir.  

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12 janvier 2020

Séléné

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Le regard de l’enfant se fige

Sur ce luminaire qui s’érige.

Et dans sa bouche, comme l’astre, ronde,

Est suspendue toute faconde. 

 

 

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La lune sur nous se penche, 

Soudain si proche et blanche.  

Son œil, telle une meule blonde,

Nos reins et nos âmes, sonde. 

 

 

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Elle épie et cache nos secrets

Sur la face que jamais on ne voit. 

Elle se tait et ne juge pas, 

Elle instruit notre décret. 

 

 

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C'était un soir de pleine lune et d'éclipse partielle...

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10 janvier 2020

"Que vienne enfin la pluie", nouvelle publiée revue Traversier n°32

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Titre: QUE VIENNE ENFIN LA PLUIE

Thème : Et après ?

Un extrait : 

C’est arrivé, c’est quand même arrivé, et toutes les années depuis, un peu plus tôt chaque fois. Les regards se tournent vers les collines, inquiets, même quand il n’y a rien, les conversations finissent toujours sur le même sujet, quand le vent tourne c’est mauvais signe, et les migrateurs sont passés de bonne heure, et ne pleurons pas avant d’avoir été battus. La météo est devenue l’horloge des heures et des jours. Le climat est détraqué, il l’est, l’activité humaine en est la cause, une jeune fille à tresses et convictions chevillées au corps ne cesse de le marteler. Sa jeune innocence force toutes les portes que l’impuissance avait déjà privées de leurs verrous. Lui, ne sait pas, il est homme de science, il fait des recherches, il se documente, tout le monde ne dit pas la même chose, même si. Quand les éléments se détraquent, les esprits vacillent, s’affolent, cherchent à quoi se raccrocher, cherchent des coupables, des boucs-émissaires et, quand ils n’en trouvent pas, s’en prennent à eux-mêmes, se flagellent, remisent leurs diesels mais continuent de polluer à l’essence, se donnent rendez-vous pour des marches en faveur du climat avec des smartphones branchés sur des réseaux avides d’énergie, ils ne savent pas, ils ne savent donc rien… 

            Depuis longtemps déjà, les affaires dans la maison sont rangées. Elles le sont par ordre croissant de nécessité, disposées dans l’une des chambres, la maison est assez grande, même si. Hormis les étagères, la chambre est dépourvue de mobilier, à quoi servirait-il, s’il faut fuir, il encombrerait. Mais fuir où, telle est la question. Fuir comment en est une autre. Dans le garage sont entreposés plusieurs jerrycan d’essence qu’il suffit de charger, mais cela suppose que les routes soient praticables. A côté du pick-up attend un vélo aux pneumatiques increvables. Le moment venu, il n’y aura pas beaucoup de temps pour décider, pick-up ou vélo ou rien du tout. Sur les berges du lac sont amarrées des barques cadenassées, chacun la sienne, il n’y a jamais eu autant de barques, entretenues, surveillées, avitaillées. Il est possible que le jour et l’heure échappent à l’attention générale. A la moindre alerte, les autorités diffusent des messages d’évacuation auxquels plus personne ne se conforme. Où aller ? Où fuir ? A proximité du lac, au moins, il y a de l’eau...

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01 janvier 2020

D'un chef l'autre!

 

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Les préparatifs du Réveillon m’ont empêché de prêter attention au président Macron pour ses vœux traditionnels de la St-Sylvestre. Le lendemain matin, peu après que Morphée ait consenti à me rendre l’usage de ma personne, tandis que le quartier somnole encore, je me dépêche de réparer cette négligence républicaine. Un rien solennel, le chef de l’État lit un message défilant sur le prompteur. Le diagnostic n’est pas remis en question, le cap est confirmé, du reste les premiers signes positifs des réformes engagées apparaissent. Un peu plus tard, un autre chef, Andris Nelsons, solennel lui aussi, lève sa baguette devant les musiciens du Philarmoniker de Vienne pour le Concert du Nouvel An, et ce sont deux heures de ravissement. Tous les souffles sont suspendus et, dans Vienne l’éternelle, retentissent alors les accords d’une musique intemporelle dont la scrupuleuse interprétation est comme un salut aux mannes des ancêtres pour en garantir la bienveillance.

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Les deux chefs ont sensiblement le même âge, mais seul le second a su faire preuve de cette gestuelle enveloppante, dansante et présente qui permet l’harmonie, l’unisson, l’accord de tous les musiciens et l’oreille de tous les auditeurs. Le chef est celui qui bat la mesure d’une partition soigneusement travaillée et je songe soudain à tous ces mouvements de protestation qui n’ont cessé de s’accumuler dans l’arène politique française tout au long de l’année écoulée, sous les fourches caudines d’un homme qui se veut chef d’État mais qui n’est peut-être que chef d’un exécutif dont il n’entend pas toujours les contretemps et les fausses notes. On ne s’improvise pas chef d’orchestre. 

 

 

 

philarmoniker wien 2020

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22 décembre 2019

Vaterhaus im Vogesental, ma première chronique allemande publiée dans Land un Sproch 212

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Amis germanphones et germanophiles, ayez

Pour votre serviteur quelque indulgence

De la langue de Goethe, avec diligence, 

Il tisse les phrases non sans humilité... 

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L&S 212-3

 

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20 décembre 2019

Ciel au-dessus de Bordeaux

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Le ciel bordelais, ce soir, tel que mon Smartphone l'a vu, puis tel que je l'ai vu ou voulu le voir. Couleurs naturelles d'une part, artificielles d'autre part, serait-on tenté de dire. Pourtant, si la nature relève du réel, ce ciel n'existe plus, retenu dans l'"ici et maintenant" de 17h15, c'est à dire révolu. Les guillemets dès lors deviennent nécessaires. Aucune des deux photos n'est plus "vraie", "réelle" que l'autre. Je ne dispose que de représentations, l'une filtrée, l'autre non. Dans l'instant présent, toute cette métaphysique n'est pas absolument indispensable, il suffit d'être là, hic et nunc, carpe diem, etc. La difficulté vient après, lorsque je me souviens de ce que j'ai "vu" ou cru "voir". Il est probable que si tous les piétons qui ont traversé la place Pey-Berland avaient dirigé leurs smartphones vers le ciel (au lieu d'avoir le nez dessus), ils auraient "vu" à peu de choses près le même ciel. Il n'est pas certain par ailleurs que les smartphones juxtaposés aient restitué la même image. L'important est de ne pas perdre de vue que ce qui est "vu" n'est pas le réel, lequel reste intangible.

crédit-photo : rgoeller 

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19 décembre 2019

Dépouillement

De la somptueuse ramure, 

Il ne reste que la trame.

Pluies, froids et vents, sans état d’âme,

Ne laissent rien de la parure. 

Le manifesté se défait, 

Les apparences s’estompent,

Chimères et mirages fondent,

Méduse rit de ses forfaits. 

La matière organique

Se rassemble et prépare, 

En son creuset barbare,

Le printemps tellurique. 

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06 décembre 2019

Humus

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A la morte saison,

Le feuillage, flétri, recouvre

La terre saturée de rosée. 

Le cycle du retrait s’ouvre, 

Les fruits amers, dédaignés

Périssent loin de tout blason. 

 

L’hiver en son chaudron

Pétrit une pâte de glaise, 

De faux serments, paroles sans braise, 

Vaines promesses et trahisons. 

Parfois, la morsure du givre,

D’ultimes illusions délivre. 

 

Seul et pur tel le vif-argent, 

Le principe demeure et attend. 

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04 décembre 2019

Révélation

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Parfois, le ciel bas et lourd

Se déchire et, d’en haut, sourd, 

Quoi ? Une évidence, un rai de lumière, 

Une grâce qui soudain éclaire,

Peu importent le nom qu’on lui donne

Et le dieu qui, dedans, résonne. 

Il est, sans savoir même 

Qu’un dessein, là-bas, se révèle. 

Plongées dans la confusion, 

Les choses se réveillent. 

Sorties de leur sommeil,  

Elles trouvent leur unisson.

 

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02 décembre 2019

Avent

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Les feuilles sont tombées,

L’hiver prend ses quartiers.

Les branches, dépouillées

Supplient le ciel lassé.

L’année épuise ses heures,

Seule la mémoire demeure. 

Le principe ancien se retire, 

Un autre, sous l’humus, déjà respire.

Il attend la plus longue nuit, 

Et se déploie sans bruit. 

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30 novembre 2019

Papeterie ou Papiermühle

 

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L’inscription est désormais difficile à lire, et pas seulement parce que le buvard du temps en a absorbé l’encre. Seuls savent ce qui était écrit ceux qui ont de la mémoire, et dans quelle langue à quelle époque. Tantôt Papeterie, tantôt Papiermühle. Sous mes pieds court désormais un ruban d’asphalte au tracé parfaitement dressé, lignes droites sans hésitations, rayons de courbure généreux, sans rupture. Assez large pour permettre le croisement de deux cyclistes lancés à vive allure, toujours à faire résonner leurs timbres dans la proximité des piétons à qui ils disputent l'exclusivité de la piste. L’asphalte recouvre le tracé d’une ancienne voie ferrée, posée entre Molsheim et Saverne. Celle-ci desservait des bourgades aux noms redoutables, que pourtant nous autres énonçons comme une exclamation joyeuse : Scharrarbergheim, Romanswiller, Otterswiller. Les trains partaient de Molsheim que d’aucuns nomment Molse, et arrivaient à Saverne, ville du Piémont qui, à certaines époques, s’appelait Zabern. Les trains ! Des omnibus qui convoyaient des citadins et les déposaient à Romanswiller, prisée par sa source Alsatia, d’où ils se rendaient vers les hauteurs boisées de Wangenbourg, la Petite Suisse des Vosges, la bien nommée. D’autres trains, de marchandises, desservaient la petite gare de la Papeterie ou de la Papiermühle, bâtisse de briques rouges construite sur le modèle en vigueur. C’était à la fin du XIXème siècle, lorsque les familles Amos, Pasquay et Trumpf avaient fondé plusieurs petits établissements industriels et industrieux, une papeterie, une briqueterie, un moulin à billes. Des centaines d’ouvriers accouraient chaque jour, à pied, à vélo, en omnibus dont les horaires correspondaient aux heures d’ouverture et de fermeture. Il faut s’imaginer les conversations, les palabres, le grondement des machines, le vacarme des wagons, tout une vie tenant à distance le gibier qui se terrait dans les bois surplombants et qui ne hasardait les museaux qu’à la tombée du jour. Tout a fermé au détour des années soixante, tout, industries, gare et voie ferrée, tandis que, de l’autre du Rhin, im Schwarzwald, les petites usines de même taille sont devenues des PME florissantes et que les économistes formés à Paris s’échinent à trouver des explications à la désertification rurale. Le bourg de Wasselonne connut quelques décennies de prospérité, nommé tantôt Wasselonne, tantôt Wasselnheim. Ici, les lieux ont deux noms. Strasbourg en a même trois, Argentoratum, Strasbourg et Strassburg que d’aucuns prononcent Strossburi. Les lieux ont deux noms et les mémoires se compartimentent en plusieurs strates de densités inégales, mouvantes, agitées de soubresauts. Il faut savoir lire dans ces mémoires mais, souvent, les surfaces en sont effacées, illisibles, voire travesties. Il importe de continuer à les ausculter, sans quoi le patrimoine tombera dans l'oubli. Papeterie ou Papiermühle ? Pourquoi deux noms ?   

29 novembre 2019

Les gardiens

espions courrier international

Ils ne sont pas dépourvus de compétences, certains, même, manient les outils informatiques et autres NTIC avec dextérité. Aux débuts de leurs ambitions, ils ont commis quelques textes qui ont réussi à obtenir deux ou trois commentaires, ils se voyaient élus, puis, à la suite d’un cheminement empreint de pragmatisme, de réajustements stratégiques et de rancunes inavouées, se sont attelés à ce qu’ils savaient faire, la critique, la déconstruction et le commentaire. N’ayant pas totalement renoncé aux ambitions et aux gloires que procurent les opportunités médiatiques, ils ont orienté leurs chaises dans le sens de l’histoire, et se sont mis à traquer toutes les chaises qui ne l’étaient pas. La délation a toujours été récompensée par les pouvoirs qui cultivent les dénis et, par les temps qui courent, ceux-ci sont nombreux. Les chaises mal alignées le sont aussi, mais eux, les gardiens, le sont encore plus. Ils promènent sur les réseaux sociaux leur presbytie en feignant des airs de Sherlock Holmes. Ils choisissent une ou deux cibles et, méthodiquement, repèrent, parmi les textes inspirés ou à contrecourant, les excès de langage, les expressions de second degré qu’ils feignent de lire au premier. Bien souvent, ils confient cette tâche à des algorithmes qui les dispensent de prendre connaissance des textes qu’ils mettent au pilori. Puis, toute honte bue et toute probité tue, s’emploient à faire résonner la grosse caisse médiatique. Trucophobe, machinophobe, grossophobe, tartinophone, etc. En nouveaux fredons, ils participent à l’étouffement des paroles, dissidentes, foisonnantes, parfois innovantes. Ils remportent de tristes victoires et se donnent bonne conscience en continuant à dénoncer des heures sombres révolues. Ils imposent silence aux Cassandre tandis que de nouveaux chevaux de bois s’emparent d’Illion.   

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21 novembre 2019

Publication de la nouvelle "Je est un autre" et soirée de présentation du Hors-série n°6 de la revue l'Ampoule

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On retrouvera au sommaire des textes  et dessins de Sylvain Barbé, Sébastien Chagny, Laurence Chaudouët, Claire Corniquet, Antonin Crenn, Fabrice Décamps, Marianne Duforeau, Roland Goeller, Cédric Harlé, Yves Letort, Nicolas Liau, Martin Lichtenberg, Dominique Louyot, Céline Maltère, Barbara Marshall, Benoit Patris, Lancelot Sablon, Raphaël Sarlin-Joly, Antonin de Sèze et Éric Vial-Bonacci ; et des illustrations de Céline Brun-Picard, Christiania, Manon Dejoux, Khalid El Morabethi, Mickaël Feugray, Sophie Jaffro, Pierre Lansac, Armelle Le Golvan, Olivier Léger, Florent Lucéa, Arnaud Martin, Joëlle Nominé, Audrey Quittet, Adrien Ramos, Patrick Sirot, Nathalie Sougnoux, Bruno Toffano, Élise Vincent et Wood.

 

La soirée de présentation de la revue, Hors-série numéro 6, aura lieu à la Causerie des Chartrons (14 rue Emile Counord, Bordeaux) le jeudi 12 décembre à 18h30

 

J'aurai le plaisir de lire ma nouvelle "Je est un autre", dont voici un extrait : 

"À son réveil, Tancrède se rappela certes sa journée à Paris et le dernier lecteur qui avait pris un livre. Il se rappela, du reste, tous les événements de sa vie passée, certains, même, avec une acuité surprenante, mais la perception de son propre corps était altérée, modifiée, considérablement même, la salive, l’humidité de la peau, la mobilité des yeux, le contact des vêtements, les sons portés par un bourdonnement qui lui était inconnu et que la déglutition ne parvenait à interrompre. Il n’était pas lui-même. Il n’était plus lui-même. Je dors encore, je ne suis pas réveillé, se dit-il. Les accoudoirs cependant résistaient à la pression des mains et l’assise du siège, à sa pesanteur. Il hasarda des regards autour de lui. Il n’en croyait pas ses yeux. L’étrangeté épaississait. Il reconnut deux des personnes dans le compartiment. Quant à la troisième… Il n’osa s’attarder sur elle et se concentra sur les tissus, leur souplesse, leur rugosité. Au-dehors, le paysage défilait à toute vitesse, d’immenses étendues sans véritable relief, entrecoupées de bosquets en chapelets, parfois un hameau accroché à un clocher. Le paysage désormais venait à lui, fouettait ses rétines. Tancrède était assis dans le sens de la marche sans qu’il se rappelât quand et comment il avait changé de place. Mais là n’était pas le plus étrange, il y avait la troisième personne, celle qu’il n’osait observer, un homme assis en quinconce, là où il s’était installé en arrivant, un homme assis à sa place, un homme qui… La sueur perla à son front, ses tempes se contractèrent et ses mains se crispèrent davantage. Le train entrait dans un complexe de ponts, viaducs et croisements qu’il avalait avec indifférence, un lieu où convergeaient de multiples directions et provenances, un lieu où la moindre erreur d’aiguillage pouvait être fatale."

 

Remerciements à Marianne Desrosiers et Franck Joannic pour continuer à faire vivre cette revue, sompteuse, de haute tenue, au sommaire de laquelle je suis honoré de paraître. 

 

20 novembre 2019

"Wozu Dichter in dürftiger Zeit?", (1)

 

holderlin

... s’exclame Hölderlin du haut de son exil dans la tour de Tübingen et, sans avoir la prétention de faire œuvre de poésie, je me consacre à un travail de littérature, aussi modeste soit-il, à propos duquel, de plus en plus souvent, je suis tenté d’invoquer l’élégie Wein und Brot, d’où cette exclamation est extraite. L’espace public, jusqu’à quelques décennies passées, accueillait la littérature d’où qu’elle vienne, même chargée d’excès et d’inconvenances, lesquels trouvaient un antidote dans les visions sous-jacentes. La mise en perspective permettait le dépassement et l’élévation de l’esprit. Mais force est de constater que, depuis, cet espace public a été grignoté, préempté, confisqué par des revendications minoritaires actives, accusatrices voire irrespectueuses, lesquelles entendent imposer des styles, des thématiques, des paroles, des tournures d’esprit, des doxas, et en interdire d’autres, délivrer des certificats de conformité aux uns et prononcer l’exclusion des autres sous prétexte de …phobies plus imaginaires qu’avérées. Les fredons rabelaisiens envahissent à nouveau le grand théâtre de l’imaginaire, arraché par des siècles de sécularisation aux théologiens qui entendaient en faire des lieux de propagande et d’asservissement. Des fredons d’une nouvelle sorte s’en viennent, plus hargneux, plus déterminés à en découdre. Ils surveillent, invitent à la délation, montrent du doigt, excommunient, jettent en pâture et disposent d’instruments autrement plus efficaces que les supplices de l’Inquisition. Ils contrôlent de nombreux organismes publics chargés de répartir la manne financière qu’ils distribuent selon des critères d’allégeance. A quoi bon encore des écrivains par temps de détresse ? L’époque n’attend plus d’eux qu’ils mettent en perspective les tensions et contradictions dont ils sont les témoins (afin de fournir les mots et les pensées de leur dépassement) mais qu’ils prêtent leur plume et leur voix à des causes antagonistes et militantes, exclusives les unes des autres, qu’ils s’enrôlent sous une bannière comme aux temps obscurs du stalinisme. A quoi bon des écrivains face à des contemporains de moins en moins pourvus de culture, d’humanités, de grammaire et de langue, livrés à la magie inopérante des compétences et des modes d’emploi, tandis que les derniers carrés de lecteurs, ceux à qui Virgile, Dante, Shakespeare ou Goethe ne font pas peur, se réfugient dans des clubs de lecture au sein desquels ils ne parviennent pas même à nommer les forces qui les menacent !  

 

(1) que l'on pourrait traduire ainsi : A quoi bon des poètes par temps de détresse ? 

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03 novembre 2019

Méditation

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Inviter les pensées à cesser leur tourbillon dans la tête, non pas dans la tête mais dans l’esprit, lequel doit bien avoir son siège quelque part dans la tête, pas seulement, les organes où vibrent les émotions ne manquent pas de fournir à l’esprit ses innombrables aiguillons et exutoires. Est-il possible d’interrompre le tourbillon des pensées, de laisser les mots filer sans forcément vouloir signifier ? Cela demande un effort presque aussi important que de les mettre en ordre pour les rendre intelligibles et transmissibles. Dieu attend-il de nous que nous mettions en ordre les pensées qui nous viennent, inspirées par toutes les sensations et perceptions qui nous assaillent, depuis la senteur délicate d’une violette jusqu’au spectacle de Chrétiens suppliciés ? Dieu veut-il que « nous coupions le son » ou que nous nous employions à penser tout ce que le son véhicule ? Dieu « veut-il » seulement quelque chose ? Dieu n’a-t-il pas, une fois pour toutes, créé les choses en accordant à ses créatures les degrés de liberté qu’autorisent les lacunes dans les lois qui régissent ces choses ? Parfois, lorsque faiblit ou cesse l’exercice de la pensée, il se dégage au milieu de l’esprit, là où la conscience se voit en son miroir, une surface vierge semblable à une table héraldique dépourvue de sceau. Accalmie avant la tempête ! Bientôt les pensées contenues dans les recoins refluent en vagues successives, tel un ressac à bout de patience, telles ces masses d’eau que d’infatigables balais ne parviennent plus à chasser. Dieu nous invite-t-il au silence de nos pensées rendues à l’inconsistance, pour écouter la présence muette, ou nous invite-t-il à mettre en ordre les pensées que nous inspirent les désordres du monde ? 

 

crédit photo Zvardon

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