Roland Goeller: bibliographie et chroniques, textes et dessins

22 novembre 2016

Onze novembre alsacien

 

photo Joseph_

 

 

 

 

Je suis français. Je suis né dans les années soixante, français, et les soldats sur cette photo sont allemands. La photo a été prise en 1918, peu après l'armistice, ou dans les premiers mois de 1919. Les soldats sont en captivité, ils ont été dépouillés de leurs effets personnels et militaires, jusqu'aux ceinturons et cartouchières, mais ils sont vivants. Ils sont vivants et en apparence indemnes, quoique les traumatismes psychiques et psychologiques échappent à l'investigation photographique. Cependant, je conserve cette photo, précieusement, car l'un des soldats n'est autre que mon grand-père.

 

De lui, j'ai peu de souvenirs. Il est mort lorsque j'étais enfant et ce que, par la suite, j'ai appris me le rendit plus proche par son exceptionnel destin. Mon grand-père était un homme du peuple, simple, qui aurait aimé traverser le siècle en toute simplicité, mais le destin en a décidé autrement. Le destin l'a jeté dans une tourmente d'événements dramatiques à l'issue desquels il a pris la pose sur une photo, dans une geôle française, c'était à la fin de l'année 1918 ou dans les premiers mois de 1919; et cette photo, chaque 11 novembre désormais, je la tiens telle une pièce de puzzle qui ne trouve pas sa place parmi les innombrables articles et comptes-rendus des commémorations, lesquelles proclament aujourd'hui encore: "Souviens-toi, il est mort pour que tu restes français."11nov_français

Je suis français et j'appartiens à cette génération dont les grands-pères ne sont nullement morts pour cette raison-là. Ils étaient quelques 350 000, nés à la fin du XIXème siècle, en une terre qui aujourd'hui est française mais qui, alors, était allemande. Je veux parler de l'Alsace-Moselle, que l'éphémère Constitution de 1911 nomma: Land Elsass-Lothringen.  Pour la plupart, ils ont combattu sur le front germano-russe. Lemberg, Narotsch, Broussilov ou Vilnius leur étaient familiers. Ils ont connu la brève victoire de Brest-Litovsk, concédée par un certain Trotski, puis ils ont remplacé les fantassins tombés sur le front de l'Ouest en se disant: Im Westen nichts neues. Quelques 50 000 d'entre eux sont morts aux combats, beaucoup d'autres sont restés marqués dans leur chair ou leur esprit, pour des raisons dont aujourd'hui nous connaissons les impostures. Sans doute quelques uns pensèrent-ils jusqu'au bout combattre pour une patrie, mais celle-ci n'était nullement française.

Pourtant je suis né français et n'en partage pas moins le sort de compatriotes, français, dont la nation - ou l'Etat - continue de célébrer l'armistice d'une guerre où périrent des millions d'hommes. Sans doute sommes-nous des centaines de milliers, fils et petits-fils de soldats allemands du Land Elsass-Lothringen, à partager ce sort. Français cependant, nous nous associons à cette commémoration mais nous n'en tenons pas moins en mains la photo de nos grands-pères, lesquels étaient des hommes simples, désireux de traverser le siècle en toute simplicité, des grands-pères que nous ne pouvons renier sans nous renier nous-mêmes. 

Nous sommes dépositaires d'une mémoire encombrante, dont la cendre tiède contient encore des braises. Et peut-être aurions-nous mieux fait d'oublier tout ceci, laisser les morts avec les morts pour nous tourner résolument vers l'avenir. Peut-être aurions-nous mieux fait de nous en tenir à cette fatalité qui nous faisait dire, rede m'r nehmi davon (n'en parlons plus!), mais nous n'en sommes pas capables. Un jour ou l'autre, nous ouvrons une vieille boîte en fer blanc d'où tombent des photos sépia de soldats, allemands, qui prenaient la pose avec la tranquille bénédiction du Seigneur (Gott mit uns).  

Nous sommes dépositaires d'une mémoire et, jusqu'à présent, nous avons fait notre affaire de ses contradictions et paradoxes: nous avons fait (et faisons) partie du roman national français, auquel nous avons oeuvré (et oeuvrons), avec énergie et constance, tout en feignant d'ignorer que cette implication exigeait un oubli de nous-mêmes, de nos origines et de nos traditions. Mais cet oubli, cette amputation de nous-mêmes, nous parait de plus en plus difficile, sans doute parce que, alsaciens, nous avons, plus que d'autres, le sens du territoire et des traditions; mais peut-être aussi parce que le roman national français a perdu de son prestige et de sa splendeur. Le roman national français, de plus en plus de Français semblent ne plus y croire eux-mêmes.

Longtemps pourtant, nous avons tenu la lampe sous le boisseau, nous avons chaussé nos galoches au chausse-pied, nous avons tu nos interrogations, nous en avons fait des chansons et des witz où nous nous moquions de nous-mêmes. Tandis que nos compatriotes commémoraient leurs morts pour la France, nous avons commémoré les nôtres en silence. Devant des stèles sans revendication, nous leur avons adressé nos prières muettes dans l'espoir de ne pas les offenser. Nous avons vécu dans une sorte de compromis où beaucoup de choses restaient tacites, dans l'espoir que le temps n'en déplace pas les contours.

Il est cependant dans la nature des choses tacites de n'être ni reconnaissables ni reconnues. "Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde", s'exclamait Albert Camus. Nous avions une région, l'Alsace, aujourd'hui fusionnée - dissoute ? - dans une grande région purement administrative, issue d'un découpage jacobin, dont les parties constituantes partagent peu de choses et encore moins une identité. Nos morts sont désormais condamnés à un oubli plus profond et nos traditions à une disparition plus certaine. Mais nous n'en possédons pas moins des photos où des grands-pères, au-delà des décennies, nous adressent une question muette. Ces photos, nous ne pouvons plus en dissimuler l'existence et nous posons désormais à la France cette question: en quel roman national devons-nous les ranger?

 

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Le roman Cahiers français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque le destin de ces soldats.


21 novembre 2016

Quitte ou double, nouvelle publiée par: La Lampe de Chevet

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La nouvelle QUITTE OU DOUBLE fait partie de la sélection publiée par l'association LA LAMPE DE CHEVET, tome 11, à l'issue de l'organisation de son concours 2016.

 

Un extrait:

"Le boulevard est désert. Les lampadaires forment un chapelet de loupiotes que la bise agite comme une longue corde à sauter. Le vent charrie des effluves qui proviennent de la décharge, le centre de recyclage selon la prof d'SVT. Les pieds des tours s’enracinent entre les bosquets et les massifs de végétation épaisse où traînent seringues et préservatifs usagés. Si au moins la ville essayait d'implanter des commerces ouverts jusqu’à minuit. Mais l’hyper vibre là-bas, réservoir de toutes les tentations, protéiforme tel un crabe urbain. Vingt minutes pour y aller sans traîner. L’hyper ferme à vingt-deux heures, la bande rentrera après, ça laissera à Tom un peu de temps pour les maths. Le parking est déjà clairsemé. Parfois le dimanche, la bande vient essayer une nouvelle mobylette ou une petite voiture téléguidée à propulsion thermique. Les petits bolides pétaradent en faisant des culbutes mais Tom sait à quoi s’en tenir quant à leur origine."

 

 

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16 novembre 2016

CAHIERS, ce qu'ils en disent

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Trois critiques notées sur le site Babelio:

http://www.babelio.com/auteur/Roland-Goeller/405912/critiques

 

 

 

 

 

 

 

 

12 octobre 2016 Cahiers français de Roland Goeller    
Déçue parce que je n'ai pas trouvé dans ce roman ce que promet la quatrième  de couverture. L'écriture est décousue,  les événements n'apparaissent pas de manière chronologique et le style de narration ne permet pas d'attachement, ni aux personnages,  ni aux faits. Je rêvais d'un poignant récit écrit à la première  personne tel qu'il est sublimé  dans A l'Ouest Rien de Nouveau... On en est loin. Toutefois, je ne connaissais pas cet angle de la Grande Guerre quant à  la place de l'Alsace et de la Lorraine, les difficultés et les souffrances de leurs habitants tout au long de ce terrible conflit. Je suis heureuse d'en avoir donc encore appris sur cette guerre dont j'affectionne les récits.
Merci à Babelio et aux Éditions Sutton pour leur confiance.

 

08 octobre 2016 Cahiers français de Roland Goeller    
Tout d'abord merci à Babelio et aux éditions Sutton pour m'avoir permis de découvrir ce livre. C'est un roman particulièrement intéressant vu le lieu et l'époque où il se déroule : nous sommes en effet en Alsace, au début de la première guerre mondiale. Ludwig, Anton et Jakob sont trois amis qui vivent dans un petit village nommé Wasselbachstein. Ils vont vivre le début de la guerre, puis la mobilisation et enfin les combats, en tant que soldats allemands.
J'ai particulièrement aimé la description des sentiments des personnages. La victoire de la France est ressentie comme une défaite pour eux qui ont combattu du côté allemand. Ils ont l'interdiction de parler l'alsacien ou l'allemand, alors même qu'ils n'ont que quelques rudiments de français et se sentent dépouillés de leur identité. De plus, pendant la guerre, les soldats allemands se méfiaient d'eux car ils étaient alsaciens, donc pas de vrais allemands. A la fin de la guerre, ils subissent le mépris et la méfiance des soldats ou des fonctionnaires français. Bref, tout ceci est relaté avec beaucoup de réalisme et de sensibilité.
En revanche, j'ai été un peu déçue car au vu du titre, je m'attendais à lire les cahiers de Ludwig, donc plutôt un texte écrit à la première personne, et non un texte relatant ce qui avait amené Ludwig à écrire ses cahiers, ce qui apporte plus de distance à l'histoire.
Ce roman reste une lecture très agréable et particulièrement intéressante, en tout cas de mon point de vue ! Originaire de Lorraine, je me suis sentie proche des personnages et ça m'a amené à réfléchir à l'histoire de ma région. Bravo à l'auteur, Roland Goeller.

 

25 octobre 2016 Cahiers français de Roland Goeller    
Un grand merci à Babelio et aux éditions Sutton pour ce roman assez court mais très agréable à lire.
Ce livre est à la croisée entre la fiction et le témoignage historique. La petite histoire de Ludwig, soldat alsacien lors de la première guerre mondiale, et la Grande Histoire s'entrecroisent avec une fluidité étonnante.
L'auteur ne raconte pas seulement des faits et il ne fait une redite de ce qui a déjà était écrits à nombre de reprises, mais il raconte l'histoire d'un jeune homme alsacien qui s'est battu pour l'Allemagne sans en être considéré comme un membre à part entière puis qui devient français mais dénigré car s'étant battu pour "l'ennemi".
Ce paradoxe et les sentiments du personnage principal sont clairement le centre de ce récit. Mais j'ai trouvé le traitement un tout petit peu superficiel. L'auteur aurait pu creuser encore la chose et nous raconter cette histoire à la première personne. Il instaure une distance par rapport à ce récit et c'est là où le côté témoignage se perd un peu.
L'histoire se fait selon une chronologie un peu dans le désordre et même si c'est un peu déroutant à première vue, on comprend très vite que les évènements viennent comme Ludwig se les rappelle.
En ce qui concerne l'écriture, c'est très fluide même si c'est ponctué d'allemand à chaque paragraphe. Le tout est traduit ou compréhensible par quelqu'un qui ne maîtriserait pas la langue de Goethe. :) Au contraire cela nous fait prendre conscience de ce que ces gens, dont la plupart ne parlait pas un mot de français, ont vécu quand ils se sont retrouvés face à cette langue étrangère.

En résumé, j'ai bien aimé ce livre, même si on perd l'idée de témoignage par un récit à la troisième personne, contrairement à ce que nous disent le titre et le résumé. J'ai appris certaines choses sur cette période méconnue. Je recommande cette lecture à tous les curieux de l'Histoire comme je le suis :)

11 novembre 2016

Après une lecture de Paul Valéry

Défaite de l'excellence, progression de l'entropie

paul_valéry

Je termine la lecture des Carnets II et, en deça des hommages subtils adressés à Stendhal, Baudelaire, Verlaine ou Mallarmé, quelqu'intuition m'interpelle. Paul Valéry a écrit ces Carnets dans la secrète intuition de leur intérêt, assuré qu'il ne manquera pas de lecteurs, jeunes agrégés, poètes en herbe ou dilettantes éclairés, pour en dévorer les trop rares pages. Paul Valéry vécut à une époque où tout jeune homme d'un peu de goût et de discernement se découvrait devant Victor Hugo, où toute jeune fille pourvue des mêmes qualités tendait une oreille attentive à George Sand ou mme de Staël. Les enfants qui usèrent les bancs de l'école de la (IIIème) république rêvaient tous de gravir l'échelle de l'excellence littéraire, ou scientifique, et parvenir à ses plus hauts degrés. Cependant, en ce début de XXIème siècle, Paul Valéry écrirait-il encore ses carnets avec la même verve? Non par crainte de retrouver, ici ou là, des propos qu'il aurait pu tenir lui-même, mais sa plume sans doute aurait hésité. Non pas d'avoir perdu le chemin de l'encrier, mais de ne plus avoir la certitude de trouver celui des lecteurs. Par crainte de s'adresser désormais à des oreilles ou distraites, ou indifférentes, ou casquées, ou accaparées, des oreilles que l'excellence littéraire ou scientifique n'intéresse plus guère, des oreilles privées de silence, accoutumées à la stridence acoustique ennemie de la lecture, de l'écriture, de l'étude et de la conversation.

Cette réflexion désabusée surprendra peut-être, car il ne s'est jamais publié autant de livres qu'à présent (les années 2010), il n'y eut jamais autant de clubs de lecteurs ou de concours littéraires. Chaque saison met sur le marché quelques 600 titres, et pourtant. Dans la boutique où j'entre tous les deux mois pour faire provision de cartouches d'encre, je patiente que soit servi un couple qui a commandé des logiciels de jeux. Le commerçant bavarde volontiers un brin, et le regard de la femme brille à l'évocation des performances et du réalisme des plus récentes livraisons. Les lettres de l'expression réalité augmentée s'agglomèrent au-dessus de sa tête sans que celle-ci ne songe à les assembler. Le chiffre d'affaires consacré auparavant aux romans et aux bandes dessinées se voit détourné vers les productions numériques que le redoutable détournement du langage présente comme culturelles. Même si paraissent 1200 titres chaque année, le livre (au sens de vecteur de littérature) est disqualifié aux yeux d'un nombre de plus en grand de jeunes esprits. Et le prix Nobel décerné au certes talentueux troubadour Dylan accrédite l'idée que le livre n'est plus nécessaire à la littérature.

Un article de la revue LIRE, novembre 2016, tente une présentation d'un jeu virtuel dont l'usage s'est répandu comme une trainée de poudre: "Pokémon GO, ou le meilleur des mondes possibles". On y apprend que, "... une fois le jeu téléchargé, votre téléphone vous donne accès à une réalité augmentée, dans laquelle n'importe quel lieu se transforme instantanément en réservoir potentiel de Pokemon ..." Réalité augmentée, toute la supercherie est là! L'habitude des périphrases en rend l'usage automatique et indolore. La périphrase se prend à son propre jeu et la journaliste se prend les pieds dans le tapis de ses périphrases. Au lieu de faire son travail critique, elle se contente de réciter la fiche commerciale du logiciel. Car il est bien évident que la réalité n'est nullement augmentée, et que nul Pokémon n'apparait, autrement qu'en illusion sur un petit écran dont le fonctionnement dépend de l'autonomie de la batterie. Et non seulement, la réalité ne fait l'objet d'aucune augmentation mais elle est affligée d'un appauvrissement dramatique, puisque l'attention de celui qui tient le téléphone est attirée, non pas sur le bosquet aux senteurs automnales ni même sur l'accumulation mercantile d'objets faiblement utiles, mais sur quelque chose qui n'existe pas, à savoir des Pokémons, lesquels, comble de perversité, demandent à être "nourris de bonbons pour accéder à des états supérieurs". Ce qui est remarquable, c'est que l'article sort de la plume, non pas d'un adolescent aux addictions naissantes ou d'un otaku d'une pâleur virtuelle, mais d'une journaliste sensée participer à la défense de ces nourritures terrestres au rang desquelles Paul Valéry eût été honoré de  compter. "Or qu'apportent ces créatures bigarrées à notre existence si ce n'est un degré de perfection qu'il nous est impossible d'atteindre?", poursuit-elle sur la même lancée. La perfection, en d'autres termes, se trouverait dans ce qui n'existe pas et Pokemon GO "enrichi(rait) notre monde d'une infinité de possibilités dont l'exploration (serait) la meilleure façon d'être de plain-pied dans la réalité." L'inversion du langage est accomplie: le virtuel est nommé réalité, et la réalité, celle qui est pleine d'odeurs et qui enchante, mais aussi celle qui blesse, celle où des piétions sont renversés par des chauffards augmentés, celle où crépitent des Kalachnikovs améliorées, cette réalité perd son statut de réalité, elle ne compte plus. Et, pour ceux qui douteraient encore, Leibnitz et ses monades sont appelés à la rescousse. Aussi y-a-t-il peu de chances que ceux-là mêmes qui ont goûté à Pokémon GO songent désormais à Paul Valéry, même le magazine LIRE les en dissuade!

"Le bébé est mort. Il a suffit de quelques secondes. Le médecin a assuré qu'il n'avait pas souffert. On l'a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s'est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous..." Qui parle dans le début de ce roman ? S'agit-il de la mère, du père? Qui a découvert les corps? Bien sûr, par la suite il sera question de ce couple, contemporain, lequel a perdu ses deux enfants dans des circonstances tragiques, mais le roman commence tel un rapport de police où s'entremêlent les observations faites par divers intervenants. Qui le médecin assure-t-il que le bébé "n'avait pas souffert"? Le médecin répond à une question qu'aurait posée un tiers légiste, pas la mère. La scène d'introduction sensée camper les personnages ne plante que le décor où les personnages sont convoqués comme à l'instruction. On ne peut manquer de faire le rapprochement avec deux autres romans où il est aussi question de tragédie: De beaux lendemains de Russell Banks et Le chardonneret de Dona Tartt. L'une et l'autre évitent la mise en scène de l'événement (chez Banks, l'accident d'un autobus qui coûte la vie à une dizaine d'enfants, chez Tartt, l'attentat dans le musée) et se concentrent sur ses retentissements, lesquels affectent les personnages qui en seront les narrateurs. A l'inverse, dans Chanson douce de Leïla Slimani (car il s'agit d'elle), l'événement est livré comme une chose survenue qui légitime les personnages, mais jamais L. Slimani ne s'efface devant eux. Elle se comporte en enquêtrice, l'objet du reportage n'étant pas l'événement mais un style de vie dont il est sensé illustrer les incohérences. Je confesse une prévénance contre ce roman et le flot de critiques dythirambiques qui ont précédé son avènement littéraire. Je ne suis pas sûr qu'il n'y eût pas d'autres romans plus proches de cette excellence dont Paul Valéry se serait délecté. Je songe notamment au Garçon de Marcus Malte, mais ce dernier ne réunit pas toutes les conditions pour satisfaire à l'iconographie en vogue aux rives sur berges sillonnées de vélib. Par ailleurs, j'ajoute que le roman proustien quant à lui se contente de prendre son envol dans la douce violence d'une madeleine trempée dans une tasse de thé. Je veux bien croire que la violence s'est installée dans notre imaginaire comme une référence désormais permanente et sourde, mais son évocation, brutale et immédiate, à la manière de Chanson douce, ne concourt en rien à sa catharsis. Que veut donc nous apprendre Leïla Slimani que nous ne sachions déjà? C'est pourtant elle que les Goncourt ont salué en 2016, comme l'exemple de ce qu'il convient d'entendre, aujourd'hui, en matière d'excellence! Cela ouvre la porte aux témoignages du Bataclan mis en boucle.

"L'ordre exige donc l'action de présence de choses absentes, et résulte de l'équilibre des instincts par les idéaux. Un système fiduciaire ou conventionnel se développe, qui introduit entre les hommes des liaisons et des obstacles imaginaires dont les effets sont bien réels... Peu à peu le sacré, le légal, le décent, le louable et leurs contraires se dessinent dans les esprits et se critallisent... Les rites, les formes, les coutumes, accomplissent le dressage des animaux humains, répriment ou mesurent leurs mouvements immédiats ..." écrit Paul Valéry dans sa Préface aux Lettres Persannes, dans laquelle il s'emploie aussi à décrire le déclin qui menace toute civilisation parvenue à son point culminant: "L'individu recherche une époque tout agréable, où il soit le plus libre et le plus aidé. Il la trouve vers le commencement de la fin d'un système social. Alors, entre l'ordre et le désordre, règne un moment délicieux. Tout le bien possible que procure l'arrangement des pouvoirs et des devoirs étant acquis, c'est maintenant qu'on peut jouir des premiers relâchements. Les institutions tiennent encore... Mais sans que rien de visible soit altéré en elles, elles n'ont plus guère que cette belle présence; leurs vertus se sont toutes produites; leur avenir est secrètement épuisé; leur caractère n'est plus sacré... Le corps social perd doucement son lendemain. C'est l'heure de la jouissance et de la consommation générale." 

Mais aussi: "La fin presque toujours somptueuse et voluptueuse d'un édifice politique se célèbre par une illumination où se dépense tout ce qu'on avait craint de consumer jusque là. Les secrets de l'Etat, les pudeurs particulières, les pensées inavouées, les songes longtemps réprimés, tout le fond des êtres surexcités et joyeusement désespérants sont produits et jetés à l'esprit public. Une flamme encore féérique, qui se développera en incendie, s'élève et court sur la face du monde ..." Si, armé de courage pour braver la rareté des lecteurs détournés par la chasse au Pokémon, un nouveau Valéry écrivait, aujourd'hui, ces lignes (lesquelles en leur temps ne manquèrent pas de prémonition), il est probable que tous les fredons de la déconstruction et du progrès s'emploieraient à le réduire au silence.

 

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08 novembre 2016

La rate, nouvelle publiée in: La femelle du requin n°46

 

femelle_requin_46

Une autre nouvelle publiée dans le numéro 46 de la revue LA FEMELLE DU REQUIN:

La Rate

http://www.lafemelledurequin.org/La_Femelle_du_Requin_I_Revue_de_litterature_contemporaine/46_-_Antoine_Volodine_%26_Eric_Vuillard.html

 

extrait: "Le triage ressemblait alors à un gigantesque couloir de rails à perte de vue sur des faisceaux grands comme dix terrains de football. Les trains y déposaient leurs wagons et repartaient avec d'autres. Sous l'oeil vigilant des chefs de quart, des aiguilleurs, des enrayeurs, des conducteurs et des accrocheurs, des arrimeurs et des vérificateurs, des apprentis et des vétérans, des visiteurs et des réparateurs, des commis aux écritures et des douaniers, et même des braconniers pas même discrets qui débusquaient les lapins de garenne nichés dans les massifs de ronces que nul défoliant chimique ne parvenait à réduire. Aujourd’hui seul le vent erre encore entre les ronces et s’engouffre dans les bâtiments désaffectés, tandis que la ville grignote ses friches et nourrit des appétits immobiliers sans cesse plus voraces."

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07 novembre 2016

Greg, nouvelle finaliste du concours "Envie de vous lire"

Une autre nouvelle, finaliste du concours de nouvelles organisé par l'association "Envie de vous lire, à Viroflay (Yvelines), sur le thème: la révolte des moutons.

Les textes finalistes sont en lecture libre sur le site de l'association: http://enviedevouslire.fr/EDVL_2016_31_Greg.pdf

 

Un extrait:

"Le mariage c’était un truc de oufs. P’tain, le curé la robe les invitations la salle l’orchestre les fleurs les listes les invités. Greg a dit à Cynthia, tu es sûre que t’as besoin de tout ça. Elle s’est fâchée. Elle a dit, tu veux t’marier ou non. Greg lui a dit qu’il voulait c’qu’elle voulait. Kevin a rigolé, tu vois, les meufs, ça te mène par le bout du nez. Elles te font des trucs avec la bouche mais après elles te mènent par le bout du nez. Alors Greg a dit à Kevin, t’es con. Kevin n’a rien dit. N’empêche, le mariage, c’est ouf. Quand tous les trucs étaient réglés, le maire et tout ça, ils ont bien rigolé. Les vieux d’un côté et eux, de l’autre. Ils étaient quatre-vingt. Ils ont dansé comme des tarés et bu comme des trous. Au matin, ils les ont réveillés avec un pot de chambre où il y avait du champagne et du chocolat. Cynthia, elle a fait une drôle de tête. Kevin a dit qu’elle fait une tête de mariée. Greg a trouvé qu’elle avait la même tête. Kevin a répondu qu’une tête de mariée, c’est quand tu vois le même mec tous les jours. Il a rigolé. Alors Greg a dit à Kevin, et alors, et Kevin a haussé les épaules. Greg aimait bien Cynthia en tête de mariée..."

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06 novembre 2016

Berlin, nouvelle publiée par Editoléron

 

berlin

Une nouvelle nouvelle, BERLIN, publiée par la maison Editoléron, dans le cadre de son concours 2016 sur le thème: "une histoire, une ville", distinguée d'un premier prix.

 

 

Bientôt disponible sur le site de l'éditeur: http://editoleron6.wixsite.com/concours-nouvelles/les-concours

 

Un extrait: " J’ai passé, je crois, l’essentiel de ma vie à courir après le temps, comme on dit, une vie où l’improvisation et le flottement n’avaient que peu de place. Après avoir pris congé de mes parents, je me retrouvais en possession d’un capital de quelques 72 heures sans affectation préalable. Je n’avais d’obligations que celles de me présenter à l’hôtel du Kurfürstendamm, le premier jour avant 19 heures, et à l’aéroport de Schönefeld, trois jours plus tard, à 7 heures du matin. Je partis de Strasbourg. Mon père m'avait prévenu: "Berlin a été reconstruit de fond en comble, à l’identique." Il semblait sûr de lui, comme souvent lorsqu’il affirmait quelque chose. En réalité, mon père n’a jamais mis les pieds à Berlin, ville qu’il ne connait qu’à travers des photos, mais, curieusement, je le croyais. Il entrait une part de forfanterie dans ses affirmations péremptoires, mais qu’importe. Forfanterie ou pas, je le croyais. Je le croyais sur parole. Que les particules élémentaires de ses affirmations fussent vraies ou non, je croyais en revanche à une certaine réalité de la chose affirmée. Que celle-ci ait retenu son attention participait de cette croyance. Qu’elle ait suscité de l'intérêt chez lui m'était une indication dans un labyrinthe, comme un fragment du code nécessaire à la compréhension de son héritage.

Après la guerre de 14-18, Berlin était ce lieu, magique et maléfique, d’où en 1940 était partie l’onde de choc qui devait bouleverser la vie de mon père et celles de tant d’autres hommes et femmes. Mon père avait alors 8 ans ..."

 

 

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02 novembre 2016

Décence et ingratitude

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En 2012, la gauche a confié à un certain François Hollande le soin de mettre en oeuvre ses idées hétéroclites. Ces dernières ressemblaient bien plus à un bazar d'antiquaire qu'à un programme digne de ce nom et, comme il fallait s'y attendre, leur mise en oeuvre (ou l'absence de vraies mesures à mettre en oeuvre) a conduit à un chômage record (désormais six millions de personnes privées d'emploi) et une situation de banqueroute (en dépit des quelques frémissements qui relèvent bien plus d'opportunités conjoncturelles), sans parler de la montée de l'islamisme et des territoires perdus de la République (euphémisme qui désigne la fin de l'Etat dans ces territoires). Ce bilan désastreux, les cohortes de gauche feignent de l'imputer à François Hollande et à sa prétendue maladresse (maladroit, certes, il l'est, notamment en faisant des confidences qu'on ne devrait pas dire). Cela les dédouanne de leur autocritique et leur permet de continuer à faire tourner le moulin des utopies (la fin du travail, l'énergie verte, le vivre-ensemble pacifique, l'état-providence, la mise au pas de la finance et l'égalité à tous les étages). Les aparatchiks de ces cohortes savent pertinamment qu'il s'agit d'utopies (une partie de l'opinion publique, hélas, s'en nourrit) mais elles préfèrent sacrifier un cavalier (en l'occurence François Hollande) plutôt que d'y renoncer et renoncer aux incroyables deniers publics qu'elles leur procurent. Du redressement de la France, il n'est qu'occasionnellement question. Les uns après les autres, les aparatchiks prennent leurs distances ou quittent le navire, ils n'ont pas même la décence de rester solidaires jusqu'au bout! 

 

 

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19 octobre 2016

Dédicace CORA Dorlisheim 28 octobre

 

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Je serai présent, pour dédicace, à la grande surface:

CORA Dorlisheim-Molsheim, le vendredi 28 octobre prochain, dans l'après-midi (14h-19h)

*

 

J'aurai le plaisir d'y présenter mon dernier livre:

CAHIERS FRANçAIS ou la LANGUE CONFISQUEE, paru aux éditions SUTTON

(http://boutique.editions-sutton.com/sutton/Article/Cahiers-francais-ou-la-langue-confisquee-9782813809148.aspx)

 

ainsi que mes précédents livres:

Vous me prenez pour quelqu'un d'autre,

Le secret de Marie-Antoinette,

La nuque,

tous trois parus aux éditions SILOË

*

17 octobre 2016

Lettres de François Mitterrand à Anne Pingeot

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Une grande pitié à l'endroit d'Anne Pingeot d'avoir divulgué le courrier (secret) qu'elle reçut de la part de François Mitterrand. C'était il y a quelques décennies. Que l'ancien Président fût un grand littéraire, nous n'avions pas besoin de ses lettres pour nous en convaincre. Celles-ci ont été écrites comme un murmure, de bouche à oreille, afin que nul ne sache! (Les aurait-il écrites s'il avait eu la préscience d'un avenir où des millions de lecteurs anonymes se jetteraient sur leurs lignes enflammées, tels des hyènes sur une proie sans défense, livrée?). 

Divulguer ces lettres relève d'un outrage à la mémoire, à la mort, au voeu de silence. Un blasphème, peut-être! Mais l'époque veut cela. Il y a des hommes qui sont grands par leurs actes, d'autres par leurs trahisons. Les "gens du peuple" (celles qui ont su garder la common decency chère à Orwell) savent qu'il y a des choses qui se disent et d'autres qui se taisent, qui doivent êtres tues à jamais. C'est un grand malheur que le parjure et la trahison viennent précisément de personnes qui se croient cultivées et libérées de ce qu'elles estiment être des préjugés, alors même qu'il s'agit de tabous (c'est à dire des interdits dont la trangression irrite les dieux!)

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10 octobre 2016

L'article de foi des philosophes

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Les philosophes (et leurs émules) ont cru que les Lumières entreraient dans tous les esprits, à la même vitesse, à la même profondeur, avec le même rendement, et que, les Lumières aussitôt diffusées, en libre service en quelque sorte, l'on puisse se passer des religions ...

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05 octobre 2016

Utopie

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04 octobre 2016

Pacifiste

Dans les colonnes du FIG, Régis Debray s'exclame: "Une guerre civile, la grosse blague, aurait-dit Flaubert!" Et d'outrageusement  comparer les 25 000 victimes pour la seule journée du 16 aout 1914 avec les 250 victimes que nous avons connues depuis le 7 janvier 2015! On peut penser aussi que dans les dernières années du titoïsme, les aparatchicks yougoslaves affirmaient: "Une guerre civile? Jamais!"
Nos intellectuels croient-ils donc si inébranlables les socles de civilisation sur lesquels nous nous croyons assis?
"C'est quand les choses sont arrivées qu'on se rend compte qu'elles étaient aisément prévisibles", disait Thibaudet. Cette modestie manque à nos intellectuels. Plus pragmatiques, les Romains professaient: si vis pacem para bellum!
C'est sur l'éventualité d'une guerre civile que Régis Debray devrait exercer sa sagacité (pour en mesurer les risques, conseiller les contre-mesures, allumer les contre-feux) ..., et laisser Flaubert là où il est!

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03 octobre 2016

Agenda des dédicaces_octobre 2016

J'aurai le plaisir de participer:

 

au Salon du Livre de Saint-Estèphe en Gironde, le 9 octobre prochain, toute la journée

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au salon du livre de Sauveterre-de-Guyenne en Gironde, le 16 octobre prochain, toute la journée

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Je serai présent, pour dédicace, à la grande surface:

CORA Dorlisheim-Molsheim, le vendredi 28 octobre prochain, dans l'après-midi

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J'aurai le plaisir d'y présenter mon dernier livre:

CAHIERS FRANçAIS ou la LANGUE CONFISQUEE, paru aux éditions SUTTON

(http://boutique.editions-sutton.com/sutton/Article/Cahiers-francais-ou-la-langue-confisquee-9782813809148.aspx)

 

ainsi que mes précédents livres:

Vous me prenez pour quelqu'un d'autre,

Le secret de Marie-Antoinette,

La nuque,

tous trois parus aux éditions SILOË

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02 octobre 2016

Journée du patrimoine au Grand-Théâtre de Bordeaux

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Le rituel est à présent rôdé. La rentrée est faite, les cartables s'épaississent des premiers devoirs ou des supports pédagogiques pour les langues étrangères (?) que le ministère de l'Education Nationale estime obligatoires. La journée du patrimoine prend place entre les derniers jours de l'été et les premiers frémissements de la rentrée sociale et politique. La très hussarde loi El Kohmri est encore présente dans les esprits qui rêvent d'en découdre et qui n'en ont pas assez décousu, et les primaires de la droite annoncent le dernier acte d'un quiquennat qui n'aura été qu'une longue et fastidieuse primaire de gauche.

 

Il faut bien une journée du patrimoine pour renouer avec une histoire Bx_2016_8

que l'actualité relativise un peu plus chaque jour et dont l'Education Nationale subordonne l'enseignement à l'acquisition des rudiments du "vivre-ensemble" (que je persite à écrire avec un tiret et des guillemets). C'est dire que l'histoire n'est plus une priorité, mais il y a foule devant le Grand-Théâtre de Bordeaux, en ce dimanche matin de Patrimoine. Une foule de jours de grande kermesse et, malgré moi, j'en arrive à définir le profil type du badaud qui se pique de patrimoine: en apparence le Grand-Théâtre n'intéresse pas les enfants de la diversité, à moins que le Grand-Théâtre ait des allures trop "gauloises". Le "vivre-ensemble" est encore à sens unique.

Il n'a pourtant été inaugré qu'en 1780. Le XVIIIème siècle lançait ses derniers feux, la ville de Bordeaux prospérait grâce au commerce triangulaire et la perfide Albion n'avait pas encore songé à imposer son blocus continental. La reine Marie-Antoinette était éclaboussée par l'affaire du Collier tandis que Voltaire et Rousseau finissaient de remettre leurs âmes impertinentes à ce Dieu dont ils avaient creusé la tombe. La Révolution française vint-elle perturber les premières représentations? Elle était avant-tout parisienne, même si le tristement célèbre Comité de Salut Public dépêcha sur place quelque zélé coupeur de têtes: il fallait bien montrer de quel bois on se chauffe à ces Girondins qui osèrent évoquer une alternative au jacobinisme renaissant des cendres du colbertisme.

Bx_2016_10L'architecte Victor Louis en conçût l'ouvrage qui déploie ses arcanes, vestibules, loges, escaliers et salle de spectacle derrière une façade aux douze colonnes corynthiennes surmontée d'une terrasse où trônent douze élégantes statues néo-grecques, trois déesses et neuf muses, toutes issues de l'atelier du sculpteur Pierre-François Berruer (Terpsychore est assurément la plus gracieuse des statues mais peut-être n'ai-je pas assez contemplé les autres). L'administration du Grand-Théâtre impose un circuit de visite qui commence dans le majestueux vestibule lequel conduit au grand escalier central. Celui-ci se divise en deux volées à mi-hauteur et faisait office, au grand siècle, de lieu des élégances de la ville.

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La monarchie voulut le Grand-Théâtre, mais c'est la bourgeoisie de la Restauration et de la seconde République qui en gravit les marches, les uns ferrus de musique emportant livrets et partitions sous le bras, les autres seulement soucieux de paraître, armés de contrats dont il discuteraient des clauses à l'entracte. Tous cependant en frac, livrée, costume, robes longues ou crinolines, on ne vas pas au Grand-Théâtre comme au Jeu de Paume ou au Cirque, il s'y produit des instants de sublime résonnance où Dieu sans doute a quelques regrets d'avoir cédé sans coup férir la place aux mécréants. On dit que Franz Liszt y donna un concert, Jeux d'Eau non pas à la villa d'Este mais dans le Port de la Demi-Lune. La Callas en revanche n'eut pas une vie assez longue pour honorer la voûte de son envoûtante présence. La salle de spectacle peut accueillir 1114 mélomanes qui réussissaient à faire silence à l'unisson tandis que les envolées lyriques s'élevaient dans le dédale des corridors et se glissaient dans les anfractuosités de la pierre de taille conchylicole: une oreille attentive sait en deviner l'écho encore persistant.   

 

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Les visiteurs de la journée du patrimoine, quant à eux, n'ont pour la plupart jamais assisté à un spectacle au Grand-Théâtre. Trop de divertissement les en détourne: Madona ou Goldmann font rugir les décibels au Zénith ou au Palais des Sports, où nul livret n'est nécessaire (ni souhaité). Les visiteurs avancent le long des cordons de balisage, sous le crépitement des selfies et la bonne garde des employés qui en régulent l'écoulement. Ils traversent la "salle des peintres", perchée au-dessus de la salle de spectacle, aujourd'hui dévolue à un atelier de couture où exercent les derniers rescapés de la délocalisation de l'industrie textile. Ils redescendent et passent à côté d'un colimaçon dont la perspective, d'en bas, fait penser à l'oeil bleu d'un cyclone, puis entrent dans la salle des spectacles dont le lustre aux cristaux de Bohème et au poids respectable de 1200 kilogrammes brille de mille éclats.

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En quittant le Grand-Théâtre, ils croisent d'autres visiteurs qui se pressent à l'entrée, présentant sacs et cabas à des vigiles dont la présence désormais banale n'en rappelle pas moins que, régulièrement, des barbares saccagent les joyaux de l'art et de l'architecture; les Vandales et les Huns ceux de la Rome antique, les sans-culottes les façades des cathédrales gothiques, et d'autres barbares plus actuels les vestiges de la prestigieuse Palmyre. Mais le Grand-Théâtre n'est-il pas à l'abri de notre inoxydable république?