blog de roland goeller

07 juillet 2019

Angelus

sail bains

Il est sept heures du matin, les cloches sonnent l’Angélus. Les cloches sonnent, il est sept heures. L’air vibre dans la chambre aux fenêtres grandes ouvertes, avide de fraîcheur. La pénombre peu à peu est refoulée dans les recoins par cette paisible lumière matinale qui restitue les objets comme s’ils avaient passé la nuit dans un écrin. L’Angélus sonne et, dans l’esprit des Témoins, le jour commence tandis que les mécréants s’indignent et songent à une énième pétition à l’adresse de M. le maire, un brave bougre, afin qu’il mette un terme à ce carillon qui les empêche de jouir pleinement de leurs droits laïcs. L’Angélus sonne mais les Témoins sont rares. « Il n’y aura pas de messe de tout le week-end », me confie Mme Servat auprès de laquelle je sollicite la clé de l’Église. La clé pèse son bon poids et la voûte romane est propice au silence, les sons de la guitare s’y déploient dans une pureté acoustique et résonnent en harmoniques riches. Je joue d’une vieille guitare à dix sous dont les cordes n’ont pas été changées depuis une bonne décennie, mais la voute sait lui redonner un peu de jouvence.  Fernando Sor, Matteo Carcasi… Nul touriste ne franchira le portail pour admirer la fresque polychrome aux Anges Musiciens, dont l’Église possède une copie, l’original ayant été préempté par le Louvres. Le circuit des Églises romanes du Brionnais n’est plus emprunté que par des cyclistes ahanants qui font une halte à l’ombre des platanes. Les chênes centenaires frémissent le long du chemin qui mène à l’étang, certains moribonds, d’autres étreints par cette sorte de lierre qui s’enroule autour de leurs troncs. Les troupeaux de bovins se réfugient dans leur ombre, les queues chassent en cadence les nuées de mouches qui s’acharnent sur les bêtes. Érinyes. L’étang millénaire est à sec, les services des Eaux et Forêts contraignent la commune à des travaux de réaménagement conformes aux normes environnementales. Dieu se tait, réfugié dans l’empyrée. Dieu se terre. Il est semblable à une bête craintive que, seules, apprivoisent longue patience et prières. Dieu n’accourt pas tel un urgentiste au chevet des blessés. L’Angélus a sonné depuis longtemps et les heures attendent, incertaines. Quel châtiment le ciel muet prépare-t-il ? 

sail bains anges musiciens

 

 

illustrations: dessin de l'Eglise St-Symphorien par ROL / photo des Anges Musiciens 

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06 juillet 2019

"Retrouvailles", nouvelle publiée dans la revue Le Traversier n°30, juin 2019

 

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un extrait : 

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11 juin 2019

Terres du Couchant à la librairie LES RUELLES, Périgueux

Trois opus du catalogue des éditions LES TERRES DU COUCHANT:

DEAS ENTRE TERRE ET CIEL, de Marie-Hélène Bahain

MENAGERIE, de Maja Brick

PUIS-JE M'ASSEOIR A COTE DE VOUS ?, de Roland Goeller  

disponibles à la Librairie LES RUELLES, à Périgueux, chez Madame Marie-Claire MAZEAU-JANOT

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31 mai 2019

"La mémoire de la guerre en Alsace-Moselle", publié par L'ENCRIER du POILU n°70

La revue l'ENCRIER DU POILU publie, dans son numéro 70, printemps 2019, un article consacré à la mémoire de la guerre (de Quatorze) en Alsace-Moselle. Je remercie très particulièrement la revue (et son comité de direction en la personne de M Pereur) d'avoir ouvert ses pages à une tribune qui, d'une certaine manière, la prend à contrepied. En effet, nos aïeux, alsaciens et mosellans, enrégimentés dans la Wehrmacht, ont combattu les Poilus (français) dont la revue se propose d'entretenir la mémoire. Cette ouverture est louable à plus d'un titre, elle s'inscrit dans l'esprit de l'épiphanie. 

La tribune a été écrite en réaction aux commémorations auxquelles j'ai pu assisté en novembre 2018, commémorations pendant lequelles il ne fut pas fait la moindre allusion à ces Alsaciens-Mosellans qui ont combattu, "de l'autre côté".

 

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26 mai 2019

La nouvelle "Assiette anglaise", prix d'honneur du concours de nouvelles Gaston Welter, Talange, édition 2018

 

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Les lauréats reçus lors de la cérémonie de remise des prix, le 11 mai 2019, à Talange, en présence de M, le maire, de Mme Sylvie Jung, Présidente de l'Association Gaston Welter, et de tous les membres du jury.

Palmarès 2018

Prix Gaston Welter : "La trace", Alexandra Estiot (Paris - 75)

1er Prix d’honneur : "Assiette anglaise", Roland Goeller (Bègles - 33)

2ème Prix d’honneur : "La Mongole fière ou la métamorphose matinale d’un macho photographe", Pierre Boxberger (Viré - 71)

Prix coup de coeur du jury : "Française" Muriel Fèvre (Belfort - 90)

 

Les textes sont accesibles en téléchargeant le recueil :  http://cdn1_3.reseaudesvilles.fr/cities/346/documents/m8436dn64fmbo7p.pdf

 

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23 avril 2019

La nouvelle "Les pigeons", parue sur le site de la revue Rue St-Ambroise

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Un extrait : "...Et les pigeons, de qui observent-ils le manège ? Je suis bien incapable d’imaginer à quoi pensent les pigeons. Les pensées n'existent pas sans mots, elles leur sont homothétiques. Les sons proférés par les pigeons appartiennent en revanche à d’autres registres. Il y a bien des nuances dans les roucoulements, mais ces derniers constituent-ils pour autant des phrases ou des balbutiements de langage ? Comment déclinent-ils le verbe manger ? Et le verbe voler ? Les pigeons mangent et volent sans intention. Ils sont certes capables de développer des réflexes, mais dans les limites de leurs besoins. Ainsi ont-ils compris qu’en sautillant sans arrêt, ils évitent plus facilement les pieds des passants pressés. Sans doute eut-il été plus simple pour eux d’éviter leur promiscuité, mais ils ont compris qu’une foule de pieds courant en tous sens génère des restes de nourriture dont ils peuvent se régaler. Les pigeons sautillent sur l’asphalte comme les nuées de goélands s’engouffrent dans le sillage des chalutiers. Ils se limitent peut-être à observer le manège de ce genre d’entités dont ils ont compris qu’ils en obtiennent de la nourriture et les humains ne sont qu’une variété d’entités parmi toutes celles qui leur en procurent..."

 

Texte intégral disponible sur le site. 

Lien : http://ruesaintambroise.weebly.com/nouvelle-de-la-quinzaine/quinzaine-du-22-avril

 

 

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20 avril 2019

Notre-Dame de Paris, entre larmes et colère

La seule chose qui permet au mal de triompher, c’est l’inaction des hommes de bien. (Edmund Burke) 

 

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En ce lundi, 15 avril, de la semaine de Carême, la cathédrale Notre-Dame de Paris fut ravagée par un incendie que les pompiers eurent toutes les peines du monde à maîtriser. Badauds, curieux, touristes et (quelques) fidèles assistèrent, impuissants, aux progrès des flammes qui embrasaient le ciel vespéral et poussèrent une douloureuse clameur lorsque s’effondra la flèche restaurée par Viollet-le-Duc.  D’aucuns, déjà, furent surpris par la vélocité et la voracité du brasier, à se dire… Au petit matin, dans la grande nef et le transept, ne restèrent que décombres fumants parmi lesquelles on recensait les œuvres d’art qui avaient échappé à la destruction. 

Notre-Dame en flammes ! Pour d’aucuns, il ne s’agit que de charpentes séculaires qui partent en poussière et vitraux multicolores dont il ne reste que débris. Pour d’autres, les passéistes, les cul-bénis, les pieux, les humbles, les héritiers, les…, pour ces autres, que les progressistes affublent de l’apostrophe réacs, mais qui sont avant tout conservateurs de traditions, c’est un millénaire qui s’effondre. Car la matière, chêne, verre, bois, bronze, calcaire, marbre ou encore soies… la matière porte les marques et les signes de l’esprit. Des compagnons peu soucieux de renommée l’ont façonnée, avec art et patience. Ils ont rendu hommage au Dieu chrétien et y ont inscrit une connaissance, architecturale, graphique, plastique, acoustique… qui vient du fond des âges et qu’ils voulurent léguer aux générations futures en espérant qu’aucune ne serait assez négligente, folle, désinvolte, profane, blasphématoire pour la laisser se perdre. Notre-Dame, posée tel un joyau dans l’écrin de l’île de la Cité, était la quintessence des savoir-faire acquis à la fin du Moyen-âge, depuis les débuts de l’art roman jusqu’aux derniers feux de ce gothique flamboyant ! Las !

J’étais à Bordeaux et me dépêchai d’allumer la télévision. L’événement me touchait comme s’il s’agissait de ma propre maison. Les images sur les chaînes en continu étaient insoutenables, les propos et les commentaires, insupportables. Sur les plateaux défilaient tant d’experts en sinistres que l’on fut en droit de se demander comment les incendies pouvaient prendre (la cacophonie médiatique met en scène un monde virtuel pourvu d’innombrables outils et ressources que personne ne semble être en mesure de mettre en œuvre dans le monde réel). Peut-être découvrira-t-on que les pompiers, les seuls à disputer d’édifice aux flammes de l’enfer, ne disposaient pas de tous les moyens souhaitables, alloués à d’autres postes budgétaires par un jeu d’arbitrages aussi opaques qu’aléatoires. Peut-être découvrira-t-on que le sinistre n’a rien d’accidentel, contrairement à la thèse qui avait cours dans presque toutes les rédactions alors même qu’il n'était pas maîtrisé et qu’aucune enquête ne fut diligentée… La défiance dont font l’objet élites, politiques et journalistes est telle que toute déclaration est aussitôt suspecte et suspectée. Les rumeurs naissent et enflent en même temps que les prises de paroles qui présentent toujours l’arbre derrière lequel on veut dissimuler la forêt. Les propos officiels ont, tant de fois, recouvert des mensonges !

Sinistre consécutif à des négligences ou des malveillances ? L’enquête sera longue (et vraisemblablement illisible), mais, d’ores et déjà, le dol est si grand que la cause (quelle qu’elle soit) en paraîtra dérisoire. Si le joyau de la chrétienté française et chef d’œuvre du millénaire capétien a été la proie des flammes, c’est que ceux-là mêmes à qui il fut légué n’en ont eu ni le soin ni la dignité. En fils prodigues peu soucieux des prières (mais comptables du chiffre d’affaires touristique), ils ont fait preuve de coupables négligences, soit d’avoir confié la maintenance à des sous-traitants ignorants de l’esprit du compagnonnage, soit d’avoir toléré la présence de pyromanes potentiels. Les lieux saints de la chrétienté, depuis longtemps déjà, ne sont plus gardés, portes (naïvement) ouvertes, disponibles pour toutes sortes de profanations et prédations parmi lesquelles les selfies hilares sont les plus vénielles. 

La thèse de l’accident est d’autant plus indécente que le sinistre intervient peu après la vandalisme de la Basilique St-Denis, l’incendie criminel de St-Sulpice (et tant d’autres atteintes aux lieux de culte, chrétiens, restées ignorées, boudées par des médias avides d’autres sensations et promptes à dénoncer la moindre atteinte à d'autres cultes), mais aussi le profanation de la tombe du Soldat inconnu ou, il y a trois ans, le déferlement de hordes en liesse dans les cimetières de Verdun lors de la commémoration du Centenaire de la Grande Guerre. Si tant d’événements sont survenus, attentatoires à la mémoire et aux symboles (de notre civilisation), que n’a-t-on redoublé de prudence ! Si des intentions malveillantes sont repérées et connues (comme le projet d’attentat à la bonbonne de gaz, à proximité, justement, de Notre-Dame), que n’entrave-t-on plus fermement les pyromanes !

Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, il est à craindre, hélas, que d’autres événements funestes surviennent. Notre décennie n’est pas seule responsable. Elle est cependant l’aboutissement de nombreuses décennies de désinvolture et d’utopies qui ont porté au pouvoir des hommes et des femmes qui flattent au lieu d’en appeler aux responsabilités, qui promettent au lieu d’expliquer les enjeux, qui opacifient le discours au lieu de le rendre lisible, qui déconstruisent au lieu de consolider (Sur le devant de la scène, les politiques déversent sur les ondes et les écrans une compassion fort pharisienne. D’aucuns s’en lavent les mains et feignent ne pas se souvenir d’avoir ignoré, accompagné, voire attisé, le délitement et l’indifférence au sacré dont le sinistre n’est que la conséquence. Les hauts-lieux de culte s’effondrent toujours lorsque le peuple regarde ailleurs).

La cathédrale sera peut-être reconstruite, mais si l’esprit de la nation ne se ressaisit pas, rien ne permettra de reconstruire la civilisation qui, selon la prophétie de Paul Valéry, est en train de périr. 

 

 

NB : Cinq ans, tel est le délai de reconstruction dont les Président Macron prend l’engagement devant les Français. Cinq ans ! Alors qu’il a fallu cent cinquante ans, au bas mot, pour construire Notre-Dame. Les géants du BTP et les architectes futuristes s’en lèchent les babines. L’incendie n’est que la première étape de la profanation. 

NB : Les langues se délient. Des experts et architectes font état des nombreuses précautions engagées autour de la maintenance de Notre-Dame. Ils excluent un court-circuit. La vitesse de propagation des flammes leur est incompréhensible. 

NB : A la certitude de l’accident (plutôt que l’attentat) succède la communion des dons et des promesses. La cathédrale ruinée par les flammes fédère plus que ses ors et merveilles. 

NB : Les indignés s'indignent de l'importance des dons proposés pour la reconstruction de ND. Ils en exigent l'affectation à des causes, sociales, selon eux, plus urgentes. ces causes ont indiscutablement leur urgence Mais il y a peut-être un rapport entre l'extension de ces causes et la pert du sacré au sein de l'espace civil. La présence d'édifices porteurs de traditions millénaires est peut-être un rempart plus utile qu'on ne croit contre les misères du monde. 

 

illustration: Notre-Dame de Paris par Albert Marquet

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16 avril 2019

La Chronique "Cent ans de déni", publiée dans la revue LAND un SPROCH n°209

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Un extrait: 

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Lien sur le livre "Les CAHIERS FRANçAIS ou la langue confisquée" : 

http://acontrecourant2.canalblog.com/archives/2016/03/25/33567172.html 

 

La Chronique "Cent ans de déni", publiée dans la revue LAND un SPROCH n°209

LUS_209_1

 

un extrait: 

LUS_209_2

 

 

 

Lien sur le livre "Les CAHIERS FRANçAIS ou la langue confisquée" :

http://acontrecourant2.canalblog.com/archives/2016/03/25/33567172.html 

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14 avril 2019

Publication de la nouvelle "Cours de la Marne", revue Le Traversier, N°29

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La première page:  

Bon, qu’est-ce qu’il a fait, celui-là ? Sur le dossier était écrit : affaire du Cours de la Marne, premières constations, dépositions des témoins, rapport d’enquête, rapport d’autopsie… Autopsie, releva Ladislas. Autopsie, voyons... 

La victime était un homme âgé de vingt et un ans, de race blanche, un mètre soixante-quinze, soixante-quinze kilos, décédé d’un seul coup de couteau porté à l’abdomen. Le corps ne portait pas d’autre trace de lutte ou d’agression. L’arme était un couteau à cran d’arrêt dont la lame avait pénétré dans le corps sur une profondeur de dix centimètres, provoquant des lésions létales au niveau de l’artère aorte. La victime était décédée lorsque les secours sont arrivés sur place, le coup porté ne lui avait laissé aucune chance. L’agresseur connaissait-il la morphologie humaine pour le porter avec une telle précision ? Le coup fut de surcroît porté avec une rare violence, avec l’énergie d’un individu mu par un sentiment de colère grandie au paroxysme. Selon les déclarations des témoins, et notamment de la petite amie de la victime, Sandra S., présente au moment de l’agression, l’agresseur s’était approché de la victime et de sa petite amie tandis que ces derniers cheminaient le long du cours de la Marne, en direction de la Gare St-Jean. Il était aux alentours de 15h. La victime et sa petite amie prévoyaient de prendre un omnibus pour se rendre à leurs domiciles, à Langon. L’agresseur, un certain Norbert N., dit Nono, aurait demandé une cigarette à la victime, aurait mis en demeure la victime de lui fournir une cigarette, selon une déclaration ultérieure de Sandra S., qui se souvint avoir entendu très nettement : « T’as pas une clop, mec ? ». L’agresseur s’était adressé à la victime en l’apostrophant et en la retenant par l’épaule. « Cela n’a pas plu à Fabien », lequel s’était dégagé en repoussant l’agresseur avec humeur : « Ho, tu me lâches. » 

Ensuite, les choses seraient allées très vite. 

            « Hé, mec, une clop, je te dis, j’veux pas ton fric, a insisté l’agresseur.

           -       Je ne fume pas, et même si je fumais… »

La victime n’eut pas le temps de terminer sa phrase et déjà l’agresseur se ruait sur elle. Sandra S. déclara avoir assisté à la scène dans un état de sidération : « Je n’en croyais pas mes yeux. Fabien a proféré une sorte de cri étouffé, comme quand on prend un violent uppercut, puis il s’est écroulé, un couteau planté dans le ventre autour duquel se formait une tâche de sang. »

L’agresseur se serait immobilisé un bref instant avant de prendre la fuite, comme soudain conscient de ce qui venait de se produire. Secours et police furent rapidement sur place et le signalement de l’agresseur a permis son arrestation une dizaine de minutes plus tard, à proximité de la gare. L’arme portait les empreintes du seul agresseur. Selon d’autres témoins, Sandra S. s’était agenouillée à côté de la victime en hurlant : « Fabien, dis-moi quelque chose, Fabien ! » avant de succomber à une crise de nerfs. 

Sale affaire, se dit Ladislas, commis d’office. Pas un confrère pour défendre un prévenu pareil, une petite crapule sans envergure qui a été identifiée par les témoins, nombreux au moment de l’agression, ainsi que par Sandra S. lorsqu’elle fut en état de procéder à l’identification. 

 

 

Lien sur le site de la Revue :     http://www.letraversier.fr

 

 

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24 février 2019

L'âme alsacienne et la littérature (2)

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L'identité alsacienne, fortement mise à mal par les conflits et les annexions furieuses qui ont défrayé le XXème siècle, se sent à nouveau dédaignée, voire agressée, par l'organisation territoriale en nouvelles régions administratives agrandies. Cette organisation est entrée dans les faits en 2014. Elle intègre, dans une région nommée Grand Est, les départements des anciennes Alsace, Lorraine, Champagne et Ardennes. Ces réorganisations ont donné lieu, ici et là, à des désaccords et des contestations mais, nulle part, ceux-ci n'ont été aussi vifs et persistants qu'en Alsace où la disparition de la dernière entité institutionnelle alsacienne a été ressentie comme une désinvolture, un démenti voire un mépris de quelque chose que nous pourrions appeler, non sans précautions, l'alsaciannité, ou encore l'Elsässertum.

Celle-ci se révolte et crie à l'injustice. Elle clame et rappelle son passé glorieux, rhénan, qu'ignorent ou que veulent ignorer nombre de compatriotes qui vivent en-deçà de la ligne bleue des Vosges, dans la France de l'intérieur, laquelle parfois se confond avec la France jacobine et souvent, aux yeux de nombreux Alsaciens, désigne cette France dont ils estiment faire partie tout en se situant à ses marges, à l'extérieur en quelque sorte. Elle clame son histoire, son passé, son identité et en appelle à la littérature dont les productions et les œuvres, plus que toutes autres, ont le pouvoir de parler de l'âme et du roman national au sens où l'entendait Ernest Renan.

Ainsi, pas de renaissance de l'identité alsacienne, méconnue, piétinée, sans le concours de la littérature ! Et très vite se pose cette autre question qui témoigne si bien de l'âme alsacienne : en quelle(s) langue(s) la littérature qui la concerne doit-elle se dire, se donner ? Alsacien exclusivement, alsacien et français, alsacien et allemand, français et allemand ? Cependant, avant de poursuivre, définissons le territoire géographique dont il est question. Aux deux départements de l'Alsace, Bas-Rhin et Haut-Rhin, il convient d'adjoindre le département de la Moselle et de considérer l'entité Alsace-Moselle, laquelle, à peu de choses près, se confond avec l'ancien territoire Elsass-Lothringen. Le second Empire allemand lui avait accordé le statut d'état confédéré, Land, avec Parlement et Constitution mis en place en 1911. Allons cependant au-delà des références historiques et institutionnelles et invoquons la mémoire de chair des peuples. Sont concernés par ce billet et la question de l'âme alsacienne, toutes les familles dont un soldat a été incorporé dans les rangs de l'armée allemande, en 1914 tout d'abord (ils furent quelques 350 000) et, une génération plus tard, en 1942 (ils furent quelques 50 000, connus sous le terme ambivalent de malgré-nous). Vis à vis de l'entité Alsace-Moselle et de ces familles, La France de l'intérieur, jacobine, se trouve dans cette posture paradoxale consistant à revendiquer l'appartenance territoriale tout en refusant d'intégrer dans sa mémoire collective, son roman national, l'histoire et le destin tragique de ces soldats, fantassins du Kaiser ou malgré-nous, dont l'oubli national façonne dès lors un second tombeau. Cet oubli constitue l'une des signatures de l'âme alsacienne (alsacianno-mosellane ou elsass-lothringerisch) qui justifie l'aspiration à une entité institutionnelle spécifique. Il y en a d'autres.

Revenons à présent aux grandes régions, étendues, à défaut d'être grandes. En effet, la partition des compétences et délégations territoriales n'a que peu évolué. Le budget de la région Grand Est est comparable à la somme des budgets des départements qui la constituent, ce qui fait d'elle un géant territorial mais un nain politique. Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer les budgets régionaux. Quand celui du Grand-Est se monte à 2,8 milliards, son voisin d'Outre-Rhin, le Baden-Wurtemberg en compte quelques 45. L'Alsace (l'Alsace-Moselle) a donc quelques raisons de craindre être dissoute dans une entité politique faiblement représentative.

Bien sûr, des voix alsaciennes (de la classe politique et de la société civile) se sont élevées contre le projet de constitution des grandes régions, elles ont fait valoir les arguments que nous évoquons. Elles restèrent cependant mezzo voce, comme si elles avaient craint de parler trop haut et trop fort, ou peut-être de faire valoir des arguments qu'en leur for intérieur elles savaient partiellement inaudibles et récusés. Fin 2014, la région Grand Est était créée et la messe était dite, pour employer une expression un brin concordataire, et les Alsaciens ont été saisis d'une immense stupeur. Ils se croyaient à l'abri d'une sorte de consensus qui voulait qu'on ne bouge les lignes ni dans un sens ni dans l'autre. Ils se croyaient à l'abri de leur histoire, de la pérennité de leur région et de leur Concordat, de leur sécurité sociale et de leur identité sur laquelle ne s'étendaient ni les uns ni les autres. Ils ont osé, se sont-ils dit à propos des gens de Paris. Ils n'ont donc rien compris à ce que nous sommes, ils n'ont rien écouté de ce que nous leur avons dit. Le grief n'est bien sûr nullement dirigé contre les Ardennais ou les Lorrains, mais contre le centralisme jacobin qui refuse d'entendre et encore moins d'écouter. En une mémorable plaidoirie à l'Assemblée, le député Patrick Hetzel a interpellé le Premier Ministre mais ce dernier, non sans humeur, a balayé ses arguments d'un revers de main : « Il n'y a pas de peuple alsacien ! »

La messe était dite. Aux yeux de la République et de ses représentants, il n'y a pas d'identité alsacienne spécifique, et il n'y a pas lieu de s'opposer à la constitution d'une grande région que la mise en commun des ressources est censée rendre plus forte que la somme des anciennes régions. Le fossé est profond. Il l'est depuis longtemps déjà, mais les Alsaciens feignaient de ne pas s'en apercevoir. Ils pensaient que les choses finiraient par s'arranger, que le cœur révélateur alsacien cesserait d'offusquer la mère patrie française et que les sépultures muettes laissées par les deux guerres trouveraient leurs épitaphes. Leur stupeur est à la mesure de ce fossé qu'ils croyaient comblé mais qui était seulement dissimulé par un frêle camouflage. Leur stupeur se double de colère dirigée contre l'esprit jacobin, mais aussi contre eux-mêmes, car ils prennent conscience qu'ont subsisté, pendant toutes ces années, de profonds malentendus qu'ils ont omis de dissiper. Ils ont laissé pourrir les choses, par mauvaise conscience peut-être, par peur sans doute de mettre sur la place publique les tenants et aboutissants de cette obscure période de l'annexion nazie (1940 à 1944) à l'issue de laquelle maints esprits français, et non des moindres, ont entretenu la confusion entre nazisme et germanité. Confusion qui a incliné maints Alsaciens à donner un surcroît de gages de francité, et l'esprit populaire à s'en tenir à sa prudence légendaire : « Rede m'r nemi davon ! » (1) L'intégration de l'Alsace au sein de la région Grand Est traduit ce fossé existant entre l'esprit français, qui croyait que tout était réglé, et l'âme alsacienne qui mesure à quel point rien ne l'était.

Nous ne savons pas si les Alsaciens constituent un peuple ni même s'ils se revendiquent comme peuple. Nous savons en revanche qu'ils se sentent dépositaires d'un trésor mémoriel et identitaire si considérable que leurs aspirations sont comparables à celles qu'expriment les peuples. J'en appelle à cette alsaciannité évoquée au début du XXème siècle par un Ernst Stadler, l'Alsace était alors allemande: « Elsässertum, das ist nicht irgend eine mehr oder weniger belanglose geographische Einreihung. Es ist das Bewusstsein einer Tradition, einer kulturellen Aufgabe, die man gerade bei uns hat verstehen lernen, wo man eine Zeitlang entwurzelt herumschwamm auf fremden Stromungen, bis die alten Wurzeln in den neuen Boden schlugen. Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes; Provinzialismus, Heimatkunst, sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl wie germanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben. Ein seelischer Partikularismnus, dessen Besitz Überlegenheit und Reichtum bedeutet, und den in gültigen Werken zu dokumentieren, die Aufgabe der neuen elsässischen Literatur sein muss (2) ». Cette alsaciannité, les Alsaciens contemporains - du moins ceux qui s'en sentent dépositaires - s'emploieront désormais à en restituer et restaurer toutes les dimensions, notamment par la renaissance de sa littérature.

Qu'on nous permette un aparté ! En quoi la littérature est-elle si importante lorsqu'on parle de peuple ? Pour répondre à cette question, portons-nous quelques instants dans la plus haute Antiquité. Quelques siècles avant notre ère, une flottille grecque a traversé la mer Egée afin de s'emparer de l'opulente cité troyenne. Il ne s'agissait sans doute que d'une flottille, quoique les récentes superproductions américaines en aient fait une Armada. De cette expédition - punitive ou seulement conquérante - nul ne parlerait aujourd'hui si l'aède Homère n'avait pas chanté les exploits d'Achille. L'existence d'Homère ou celle des héros grecs et troyens n'est pas absolument établie, mais le chant d'Homère nous est parvenu malgré les vicissitudes historiques. Le chant d'Homère (et de quelques autres encore) a fait entrer dans l'âme grecque une perspective historique sans laquelle le destin grec n'aurait pas trouvé son kairos (cf, Hannah Arendt in Crise de la culture, chapitre La tradition et l'âge moderne). D'autres exemples, ailleurs, illustrent cet unisson de la littérature et du peuple : Dante, Cervantès, Shakespeare, Schiller... La littérature fait partie de ces choses - immatérielles - qui fondent un peuple, à partir desquelles le sentiment d'appartenance prend du sens et de l'ampleur. Un peuple existe à partir du moment où il y a quelque chose à raconter de son histoire, de ses héros, de ses petites gens, et le récit qui en découle est l'objet de la littérature. Ce qui est dit, ici, d'un peuple, vaut pour une âme.

Dès lors existe-t-il un récit alsacien, un récit qui rend compte d'événements, d'attitudes, de situations, d'émotions propres à l'Alsace ? Une littérature, une poésie alsaciennes existent-elles encore ? Des auteurs tels Nathan Katz, André Weckmann ou Claude Vigée nous ont certes laissé une oeuvre, puissante, qui évoque l'âme alsacienne, mais le renouveau d'une littérature alsacienne interviendra-t-il dans cet idiome, exclusivement dans celui-ci ? Le cas échéant, le risque n'est-il pas grand de s'adresser à un lectorat confidentiel ? Combien de locuteurs alsaciens existe-t-il aujourd'hui ? Sont-ils encore un million ? Et, parmi eux, combien de lecteurs ? Et quand bien même leur nombre irait en augmentant, constituent-ils une masse critique compatible avec le tropisme d'une littérature ? On peut se faire une idée sur ces questions en considérant les nombres de locuteurs basques ou catalans en regard des littératures en langue basque, respectivement catalane. La question du nombre prend d'autant plus d'importance qu'il existe de multiples variantes d'alsacien et que les locuteurs familiers des unes ont parfois des difficultés avec les autres. Par ailleurs, l'alsacien étant très proche de sa langue souche, die Stammsprache, l'allemand, il n'est pas anecdotique de remarquer que le lectorat allemand potentiel se définit dans une population de plus de 100 millions de locuteurs. Ainsi cette question se pose-t-elle : pour évoquer l'âme alsacienne, est-il incontournable de le faire en dialecte alsacien ?

De façon plus générale, en ce qui concerne la littérature, devons-nous consentir à l'implicite et stricte superposition du champ culturel et du champ linguistique ? Selon cette hypothèse, appartiendraient à la littérature alsacienne les seuls textes, poèmes et pièces de théâtre écrits en alsacien. Le périmètre s'en trouverait considérablement limité. Qu'en serait-il alors du Lenz de Georg Büchner ou des Oberlé de René Bazin, pour ne prendre que ces exemples ? Ecrites en allemand, respectivement en français, ces œuvres n'en portent pas moins un récit alsacien, elles mettent en scène des personnages alsaciens, dans un contexte indiscutablement rhénan et alsacien ! Prenons d'autres exemples encore. Tauler et le Schickelé de l'Entre-deux-guerres ont laissé une œuvre en langue allemande et, dans l'hypothèse de la superposition littérature-langue, celle-ci ferait alors partie de la littérature allemande, exclusivement. Cependant, toutes choses étant égales par ailleurs, fait-on plus alsaciens que Tauler ou Schickelé ?

Il nous faut alors envisager qu'un champ littéraire puisse couvrir plusieurs langues. Dostoïevski et Tolstoï ont écrit des romans russes en langue russe. Ils ont été traduits. Leur excellence leur a valu une reconnaissance universelle, laquelle tient à leur capacité à saisir la réalité humaine (dans ses manifestations russes). Auraient-ils été écrits en langue française, ils appartiendraient encore à la littérature russe, là où se débattent des personnages russes sous le regard attentif d'auteurs russes. De même, ce qui définit l'appartenance des romans de (l'américain) Henry James ou de (l'anglaise) Jane Austen à la littérature anglaise n'est pas tant l'usage de la langue anglaise que le regard anglais jeté sur les questions qui hantent toute littérature. Lorsque nous lisons Jane Austen dans une traduction française, nous n'en disons pas moins : « C'est un roman anglais. » Le Rilke des poèmes français n'en devient pas pour autant poète français. Ainsi en va-t-il de l'alsacien et de ce qu'on pourrait appeler la littérature alsacienne ! Il n'est peut-être pas absolument nécessaire que la prose ou la poésie soient alsaciennes pour qu'elles entrent dans le champ de la littérature alsacienne. Les champs linguistiques et littéraires ne sont ni obligatoirement ni rigoureusement superposés.

Dans cet esprit, il n'est pas impensable de considérer qu'une partie de la littérature allemande puisse entrer dans le champ littéraire alsacien. Le Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christofell von Grimmelshausen, à l'évidence, évoque une époque fondatrice de la psyché alsacienne, celle de la guerre de Trente Ans. L'œuvre concerne tout le Saint Empire germanique en proie aux guerres de religion, elle vaut donc pour l'Allemagne en entier, a fortiori pour l'Alsace. Grimmelshausen, du reste, est mort les armes à la main non loin de Strasbourg. De même, la pièce de théâtre Mère Courage, de Berthold Brecht, inspirée du Simplicius, entre dans le champ littéraire alsacien (sans cesser d'appartenir au champ littéraire allemand). Il en va de même du Lenz de Georg Büchner et de la figure emblématique du pasteur Oberlin. L'œuvre allemande de René Schickelé, en ce qu'elle questionne l'âme alsacienne, y entre elle aussi, de même que son œuvre française. Claude Vigée, poète né en Alsace d'expression française, n'entre pas moins dans le champ de la littérature alsacienne (ainsi que dans cet autre champ de la littérature juive de langue alsacienne). Une œuvre peut appartenir à plusieurs champs littéraires populaires ou nationaux, et il y a dans la littérature alsacienne des œuvres écrites en différentes langues, allemande, française, latin, hébreu, américain, alsacien bien sûr.

Il n'est pas question cependant d'établir un inventaire mais de proposer quelques lignes de force. Si nous envisageons l'hypothèse de non-superposition, le patrimoine culturel alsacien est riche d'une longue lignée qui trouve sa nourriture et sa substance le long de la vallée du Rhin, même si d'autres champs littéraires allemands y ont puisé leurs sources. En matière de littérature, le Moyen-âge alsacien fut prodigue. De Herade de Landsberg à Jean Tauler en passant par Sebastian Brant et Geiler de Keysersberg, l'Alsace du Moyen-âge ne manque ni de plumes ni d'auteurs dont la renommée nous soit parvenue. Ces auteurs cependant ont écrit en latin ou en allemand et il est prématuré à leur propos de parler de littérature alsacienne, il s'agit bien plutôt d'une littérature allemande née le long de la vallée du Rhin, dans l'Oberrhein, plus particulièrement en Alsace. Le champ littéraire alsacien de cette époque est à considérer comme un sous-ensemble du champ littéraire allemand, (il n'en va plus de même aujourd'hui ! ) un peu à la manière de la confédération politique qui, jusqu'à l'orée du XVIIème siècle, présidait aux destinées du Saint Empire.

Cependant, et c'est probablement l'une des raisons qui fonde ma propre vision de la question alsacienne, ma génération (née à partir des années soixante) n'a eu connaissance que sur le tard de cette littérature du Moyen-âge, comme si elle ne l'avait concerné ni plus ni moins que la littérature portugaise ou italienne. Les auteurs emblématiques (Nathan Katz, André Weckman, ...), elle ne les connait que de nom et renom. Elle n'a pas eu accès à leurs œuvres pendant les années d'apprentissage. Elle est parvenue à l'âge adulte pendant ces années dites des Trente Glorieuses. En Alsace, on ne jurait alors qu'en langue française. Elle était nourrie par la littérature (française) dont elle pensait être dépositaire, dans l'ignorance de la littérature issue de sos propres aïeux alsaciens. Geiler, René Schickelé, etc, lui étaient de parfaits inconnus (du moins en ce qui me concerne), à peine repêchait-elle un Albert Schweitzer que son œcuménisme biculturel rendait plus fréquentable. Lorsque je me suis mis à écrire, la question s'est posée à moi : « En quelle langue ? » Et je me suis tourné naturellement vers la langue française (quoique mes tentatives en langue allemande me parussent plus spontanées) tout simplement parce que je la maîtrisais mieux. Elle convenait de surcroît aux thèmes enracinés dans l'histoire alsacienne, tels l'Abstummelung de 1919, l'annexion de 1940 et la tragédie des malgré-nous, ou encore le désarroi d'une jeunesse à qui il fut donné à comprendre que sa langue maternelle était personna non grata. La langue française était à mes yeux la plus appropriée, non pas seulement pour son maniement, mais surtout en raison du thème de la langue confisquée, devenu source d'investigation et d'inspiration. « Quand on écrit, on le fait toujours dans une langue étrangère », affirmait Kafka. La langue française m'est devenue cette langue étrangère nécessaire à l'exploration du thème de la langue confisquée, et le travail résultant me semble devoir être versé au compte de la littérature alsacienne (3). Aussi n'est-il nullement nécessaire à mes yeux que cette dernière soit produite en alsacien.

Dans l'Alsace des années soixante, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la langue allemande était alors frappé d'infamie. La langue alsacienne - dialecte ou déclinaison de la langue allemande - en souffrit par contagion. Le bien public ne s'énonçait qu'en français. Aussi l'alsacien me fut-il une langue de la clandestinité, de la sphère domestique et du confinement, celle qui présidait aux cérémonials quotidiens. La langue française triompha sans coup férir. Elle représentait cette excellence vers laquelle tendaient les adolescents que nous étions, alors même que les représentants patentés de cette langue avaient commencé à la brader. Quant à la langue allemande, nous l'avons abordée avec prudence, avec le sentiment qu'elle était mêlée à quelques funestes épisodes historiques.

Ces incompréhensions et malentendus entrent dans le domaine de la question alsacienne. J'ai eu souvent le sentiment d'irriter mes compatriotes français avec des récits qui, à leurs yeux, n'avaient pas lieu d'être et je me suis demandé pourquoi. Ces récits il est vrai évoquaient un passé germanophone voire allemand et j'ai mesuré peu à peu combien est grande la défiance française envers les choses allemandes et, parmi elles, les choses alsaciennes. (4) Dans la psyché française, l'Alsace bien souvent se résume à quelques cartes postales provinciales, ni plus ni moins que le Pays Basque ou la Corse: Cathédrale, vins, coiffes, costumes, cigognes, choucroute et, récemment, Flammekueche, ainsi qu'un sabir incompréhensible. Elle fait commencer son histoire en 1871, par une annexion jugée inique et un affront que la troisième République n'a eu de cesse de laver. Il n'y a pas, dans la France de l'Intérieur, de famille qui n'ait payé le tribut du sang pour la reconquête et la libération de cette province de laquelle une éternelle gratitude est attendue en retour.

L'histoire de l'Alsace avant 1871 était avant tout austro-hongroise (le Saint-Empire des Staufen et des Habsbourg), mais l'école de la république n'en a soufflé mot. Elle s'en est bien gardée. Aussi les Français pour la plupart l'ignorent-ils, et il serait sans doute opportun que les Alsaciens le leur rappellent. L'école de la république s'est appliquée à enseigner que l'Alsace, « française de cœur » (5), a fait l'objet d'âpres confrontations franco-prussiennes où, forcément, les Prussiens étaient les ennemis. Pendant longtemps la fable franco-prussienne a prévalu (pour des raisons à mettre au clair, elles aussi), et cette vision, tronquée, distordue, de l'histoire fait encore partie de la question alsacienne (à propos de laquelle il appartient à quelques happy fews, bilingues, de rétablir les faits et de produire les récits originels). On n'en comprend que mieux la désinvolture d'un premier ministre pour qui cette version historique était acquise, ainsi que la vive émotion des Alsaciens qui ont vu leur identité malmenée dans le maelström jacobin. On doit comprendre aussi qu'une partie de la jeunesse née après la guerre se soit tournée vers la France de l'intérieur dont elle aura cherché à s'assimiler l'âme avant de retrouver la sienne, inaltérable, inaltérée.

Le peuple alsacien n'a peut-être pas d'existence au sens où l'entendait le premier ministre, mais l'âme alsacienne s'est soudainement réveillée par l'effet d'un redécoupage administratif qui faisait disparaître la dernière entité institutionnelle où figurait le nom Alsace. Cette âme veut vivre, elle habite un territoire, elle inspire des coutumes et des moeurs, elle nourrit les esprits. Elle revendique une littérature qui porte son récit, que celui-ci soit alsacien, allemand ou français. Elle revendique son caractère bilingue et biculturel qui, plus qu'un autre, est peut-être le signe distinctif de l'alsaciannité ou de l'Elsässertum contemporains.
  


(1) : « N’en parlons plus ! », expression couramment employée pour couper court aux questions qui fâchent. 
(2) : L'alsaciannité, non un quelconque découpage géographique, mais la conscience d'une tradition, d'une exigence culturelle qui nous est propre, dont nous avons réappris la grammaire après des errements en d'autres contrées. Non pas un retour en arrière ou un enfermement territorial voire provincial, mais une disposition d'âme évoluée, une assise culturelle éprouvée, nourrie par la tradition romaine et germanique. Une singularité signifiant richesse et excellence, dont la nouvelle littérature alsacienne est en devoir de produire les témoignages incontestables. 
(3) : Le roman (historique) Les Cahiers Français ou la langue confisquée, paru en 2016 aux éditions Sutton, évoque l'Odyssée de soldats alsaciens, engagés dans l'armée allemande pendant la guerre de 14 puis, en 1919, démobilisés dans leur Heimat devenue entre-temps française. 
(4) : Quelques revues et éditeurs, cependant, ouvrent volontiers leurs pages et colonnes à des nouvelles qui évoquent la question alsacienne. Ainsi, la revue Brèves, dans son numéro 107, pour la nouvelle Prise de Bec, dont les éditions 15K ont produit une version audio. Ainsi encore de la revue israélienne de langue française, Onuphrius, pour la nouvelle la Communion.
(5) : cf, Histoire de France de la Gaule à nos jours, par E. Lavisse

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09 février 2019

Tomi UNGERER, Requiescat

Nous apprenons avec une grande tristesse le décès de notre compatriote alsacien, dessinateur, artiste, weltberühmt et germanophile, Tomi Ungerer, à l'âge vénérable de 88 ans... 

 

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14 janvier 2019

Leurs enfants après eux - Goncourt 2018 - note de lecture

goncourt2018

 

« Putain.

Le cousin se redressa.

-Tu saoules.

-On s’emmerde, sérieux. Tous les jours à rien foutre. » (p16)

Des adolescents évoluent dans un monde d’ennui, d’alcool, drogue,  mobylettes, larcins, bastons, drague… sur fond de friche industrielle irréversible, avec des vieux qui, d’emblée, sont « des cons », peut-être d’avoir perdu leurs petits emplois à vie au profit de stages de reconversion et de CDD faméliques. L’intrigue de Leurs enfants après eux se tisse autour de la rivalité de deux adolescents, issus de deux communautés différentes qui se calculent : Antony et Hocine. Le vol, par le second, de la moto du premier, noue la vendetta qui tient ce roman comme un fil rouge et précipite le drame des vieux, lesquels connaitront humiliation, honte, divorce et noyade, sur fond de bibine qui déborde jusque dans les caniveaux.  

Nicolas Mathieu a construit son roman autour de quelques scènes qui se déroulent sur quatre périodes, 1992, 1994, 1996, 1998. La teuf à l’issue de laquelle la moto est volée, la distribution de la came par Hocine et sa bande, la démarche de la mère d’Anthony auprès du père de Hocine… Scènes sur lesquelles, de sa voix off, il superpose de longs commentaires, pour permettre au lecteur de comprendre ce qu’il y a à comprendre, parce que, peut-être, les personnages et leurs répliques lapidaires ne sont en mesure de le faire eux-mêmes. 

« Des mômes qui jouent avec les frondes. Ils sont complètement à la masse. Ils se canardent avec desbilles en acier.C’est une vraie passoire là-dedans. Tout va s’écrouler un beau jour » (p87), commente le Grand, auprès de qui Antony et son cousin sont venus demander conseil. Mais le Grand est bien incapable de narrer l’histoire des hauts-fourneaux, de leur grandeur et de leur déclin. C’est l’auteur qui s’en charge lui-même, un peu à la manière de Zola : « Antony la connaissait bien cette histoire. On la lui avait racontée toute l’enfance. Sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1800°C… Elle avait sifflé, gémit et brulé, leur usine, pendant six générations, même la nuit. Une interruption aurait coûté les yeux de la tête, il valait encore mieux arracher les hommes à leurs lits et à leurs femmes. Et, pour finir, il ne restait que ça, des silhouettes rousses, un mur d’enceinte, une grille fermée par un petit cadenas… »

Et ainsi file le roman, d’embrouille en traquenard, d’année en année, avec les mêmes et on recommence, tandis que les notables cherchent à opérer des reconversions qui ne trompent personne. Suivrait-on toutes ces péripéties si, non sans une habileté digne d’un polar, l’auteur n’avait su les distiller au compte-goutte, en prenant soin de reporter le fin mot d’une scène aux chapitres suivants ? D’histoire, du reste, il n’y en a pas qu’une seule. Il y a celle d’Antony, celle d’Hocine, mais aussi celle du père et de la mère d’Antony, emmêlées tels les brins d’une tresse. Il y a aussi le cousin (sans prénom) qui réapparait quand on ne l’attend plus, sans parler de Steph – Stéphanie – l’inaccessible blonde bourge qu’Antony finira par baiser – du moins s’en convainc-t-il. Les fils qui s’entremêlent produisent d’intéressants rebondissements et offrent à l’auteur d’inestimables lieux de parole pour nous expliquer le désenchantement du monde. Le roman se termine avec la Coupe du monde de football de 1998, et l’équipe de France parvenue en demi-finale instaure une éphémère épiphanie où, en trinquant ensemble, les uns et les autres semblent disposer à oublier leurs vieilles querelles. 

Le désenchantement fait recette, telle une signature, une lettre de noblesse, du regard post-moderne. Un Balzac, un Hugo, un hussard… auraient regardé autre chose. Nicolas Mathieu a le droit de regarder le désenchantement, de le raconter, de le dénoncer. Peut-être, romancier, aurait-il dû laisser plus souvent la parole à ses personnages, au lieu de les convoquer pour illustrer son propos. Car, passées 400 pages, le lecteur est en droit de s’étonner. Quoi ? Il n’y a donc, dans ces vies, rien qui ne vibre, qui ne parvienne à une élévation ? Les existences sont-elles soumises, seulement, à la désindustrialisation (limitée à l’hexagone sans que, curieusement, Nicolas Mathieu ne se pose des questions) et au métronome médiatique qui, tous les quatre ans, leur offre un simulacre d’extase ponctué d’hectolitres de bière pissée contre les murs ? Le désenchantement est-il la conséquence des seuls cycles économiques qui font naître, croître et s’éteindre des hauts-fourneaux ? La panne de l’ascenseur social, avérée, réelle, n’est-elle pas aussi, pour beaucoup, la conséquence d’autres phénomènes. Lesquels ? Nicolas Mathieu ne l’évoque pas. Il confine les personnages dans leur médiocrité dont ils se sauvent à coups de canettes de bière et d'accélérations de leurs motos trafiquées. Il oublie (ou feint d’oublier) que parfois, plus souvent qu’il ne croit, nait une vocation à la lecture d’un livre, à la fréquentation d’un maître, à la pratique assidue d’un instrument de musique, à la naissance d’un enfant qui ne soit pas un crevard de plus… (mais, pour cela, il faut peut-être croire en quelque chose)

Cependant, le désenchantement est-il celui du monde (des années 90 et, par extension, du nôtre) ou, à l’inverse, celui de Nicolas Mathieu, qui porte un regard gris sur un monde (où les vies sont déterminées avant tout par renoncement) ?  En distinguant ce roman, les Goncourt ont donné leur propre réponse à cette question.  

« A l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. » (p13) Certes ! Mais aussi, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » (René Char)

 

 

Nicolas MATHIEU, Leurs enfants après eux, ACTES SUD, Goncourt 2108

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