A CONTRE COURANT

14 mai 2012

La carmagnole de François

Le 6 mai dernier, François Hollande a été élu à la présidence de la république avec une courte majorité de voix. Il n’est pas encore en poste et déjà difficultés et problèmes s’accumulent, la réalité est têtue.

Les conseillers du nouveau président lui auront expliqué qu’il n’était pas opportun d’encadrer le prix de l’essence ni de plafonner les salaires des hauts patrons. Ils sont sans doute en train de lui expliquer d’autres choses du même tonneau. Quant à la chancelière, elle lui explique avec force qu’il ne saurait être question de financer de la croissance avec de nouvelles dettes, ni de retirer les forces armées d’Afghanistan avant l’échéance convenue sur le calendrier commun.

D’autres déconvenues l’attendent. Les événements s’accélèrent et je crains qu’il n’y ait pas d’état de grâce. Les événements s’accélèrent parce que la Grèce se rebiffe et s’effondre, parce que l’Allemagne commence à donner des signes d’essoufflement économique … Cela, aux yeux d’une majorité d’européens, signifie une exigence accrue de rigueur budgétaire. Il apparaît que les réformes entreprises par Nicolas Sarkozy ne suffisent pas (cela, nous le savions, mais la mandature n’a duré que 5 ans et l’hostilité soulevée par la réforme des retraites augurait très mal d’autres réformes de cette ampleur), il en faut d’autres désormais, et très vite. Si nous n’entreprenons rien, notre déficit budgétaire va s’aggraver et nous entrerons dans une spirale semblable à celle de la Grèce mais sans personne pour nous secourir. Il faut peut-être abroger les 35 heures, une seconde réforme des retraites …

Les conseillers du nouveau président lui expliqueront-ils cela ? Je crains qu’il ne les éconduise et se prévale de sa toute récente onction républicaine : le peuple souverain a tranché et je suis son élu !

Ce que François Hollande feindra d’oublier, c’est que le peuple l’a choisi, mais sur la foi de SON discours, de SES promesses. Le peuple est bon, il commence toujours par faire confiance, il juge aux actes, il regrette déjà Nicolas Sarkozy (n’avons-nous pas fait une grosse connerie le 6 mai, se dit-il dans les chaumières).

François Hollande est parti de loin, il a fait une traversée –mystique ? – du désert, il a parlé au peuple et le peuple l’a entendu. Mais a-t-il pour autant dit la vérité au peuple ?

Dans l’inconscient collectif du peuple il y a beaucoup de choses, il y a du bon sens, il y a du raisonnable, mais il y a aussi du déraisonnable, des aspirations, des passions.

François Hollande a parlé au peuple mais en a-t-il appelé à ses vertus, à ses forces raisonnables ? FH a choisi de parler au peuple en dénigrant systématiquement le bilan de son prédécesseur, il en a appelé à ce que j’appelle « l’esprit sans culottes » du peuple, son côté frondeur (qui s’est exprimé en 1871 lors de la Commune, en 1936 lors du Front Populaire, en 1968, en 1981 …). Ce côté frondeur a été offensé par le style de NS qu’il a rejeté, de peu certes. Mais ce calcul était-il bénéfique ?

Placé devant de nécessaires réformes, plus impopulaires que celles qu’entreprit NS, François Hollande en a appelé au côté frondeur du peuple alors que les circonstances nécessitent la mobilisation des forces laborieuses, celles-là même que NS avait mobilisées. Les circonstances (dramatiques de la situation économique) en appelaient à une continuité dans les réformes, mais François Hollande en a appelé à la fronde, aux barricades, à la carmagnole sur un air d’accordéon.

Au nom de quelle conviction ?

Un grand homme sait en appeler aux forces profondes mais sait aussi résister à leur obscurité. Le peuple de France a été désavoué dans sa mission d’universalisme par une globalisation (mondialisation) qui impose le règne du mercantilisme et du moins-disant. Le peuple en a gardé une amertume, quelque chose comme une soif de revanche. C’est peut-être à ce penchant que François Hollande s’est adressé, qu’il a flatté en lui donnant de (faux) espoirs.

Pour quelles raisons ? Les motivations personnelles du nouveau président lui appartiennent. En attendant je crains qu’une boîte de Pandore n’ait été ouverte et qu’un diable ne s’en soit échappé. Mais la réalité têtue finit toujours par défaire les impostures ? Prions le ciel qu’elle ne choisisse pas des voies tragiques ! 

 

 

 

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13 mai 2012

EPSF

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EPSF = Etablissement Public de la Securité Ferroviaire

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12 mai 2012

Un brin d'arrogance, un brin d'incantation, un brin de mauvaise foi, un brin de je-ne-sais-quoi ...

Najat Vallaud-Belkacem (NVB) et Michel Rocard (MR) chez Zemmour et Naulleau, à nous expliquer que la gauche c’est la social-démocratie ! Comprenons : avec la gauche ça ne va pas se passer comme ça, on ne passera pas en force, on fera comme en Scandinavie, on prendra le temps de discuter avec les partenaires sociaux, les fameux corps intermédiaires que l’ex-président aurait diabolisé, etc, etc, etc, c’est ça la social-démocratie, la gauche est sociale-démocrate !

MR n’y est pas allé de main morte, un signe de gratitude sans doute pour Nicolas Sarkozy qui a eu le tort (sic) de ne pas faire appel plus souvent à ses compétences (cf le plan de relance Juppé-Rocard de 2010). MR n’y est pas allé de main morte, car bien sûr Nicolas le « brutal » avait mené ses réformes dans un insupportable « climat de clivage et d’opposition des français les uns contre les autres ». Il est vrai que les partenaires sociaux et syndicats étaient animés d’une prodigieuse envie de négocier et que seul un emploi du temps surchargé les a empêché de se précipiter à la « table du dialogue social » !

Il faut comprendre dès lors que François Hollande mènera les autres grandes réformes, telle l’abrogation des trente- cinq heures (lorsque les Sapin-Cahuzac … lui en auront expliqué l’inéluctabilité) dans un climat bucolique, sur des tables où auront été disposés des brins de muguet, même lorsque tomberont les feuilles d’automne !

Car ce n’est pas la gauche qui « opposera les français les uns aux autres » et fustigera les étrangers, à l’inverse de l’ex-président qui a(urait) tenu des propos racoleurs vis-à-vis de l’extrême droite. Et Najat V-B renchérit en saluant ces drapeaux étrangers qui flottaient, guillerets, dimanche soir sur la place de Bastille, mais « sous le drapeau français » et aux couplets de la marseillaise que la gauche en liesse aura entonné comme un seul homme. On se serait cru sur le tableau de Delacroix de la liberté guidant le peuple. Et bien sûr, la gauche, œcuménique, reste rassembleuse de ces français qui précisément (mais pas seulement) ont fait le choix de l’extrême droite parce que flottent en notre pays des drapeaux d’autres pays. La gauche, euphorique et un tantinet apprentie-sorcière n’en est pas à un oxymore près.

Bref, à écouter MR et NVB, tout va bien, la gauche, compétente (c’est le vœu de MR) va s’atteler à la conduite des affaires et le pays va baigner dans le bonheur de cette social-démocratie qui n’impose pas mais négocie, argumente, contractualise … et ce n’est pas Laurent Gerra qui nous contredira, lui qui se trouve interdit (à la demande semble-t-il de la première dame !!) d’imitation de François Hollande justement pour que nulle voix discordante ne vienne perturber la petite musique de la social-démocratie de gauche.

En attendant (alors qu’il s’agissait de mesures phares, urgentes, sur lesquelles le nouveau président s’était personnellement engagé), la gauche compétente n’appliquera ni le blocage du prix de l’essence ni le plafonnement des salaires des grands patrons, on se demande pourquoi. La politique de Nicolas Sarkozy n’aurait-elle pas été aussi « bilan catastrophique » que François Hollande ne l’ait clamé.  A moins que certains individus de la gauche compétente n’aient expliqué au tout nouveau président que … voilà … dans tout ce qu’on a dit … ben … faut en rayer … faut même en rayer pas mal …

Du reste la gauche compétente va se rendre à Berlin dès le 16 mai pour expliquer à cette chancelière bismarkienne comment faire de la croissance sans augmenter la dette et si … d’aventure, ces teutons têtus n’entendaient pas raison, eh bien nous leur en remontrerons ! Je conseille du reste à mes compatriotes de très vite se mettre à l’apprentissage de l’anglais, de l’allemand ou de l’espagnol, pour avoir le compte-rendu impartial de ces événements, car si … d’aventure … et considérant ce qui arrive à Laurent Gerra … il se pourrait bien que les médias français ne soient … gentiment … invités à ne rendre compte que de la « bêtise allemande ». Tout cela a un air de rideau de fer et de procès tchèque qui ne me plaît guère.

Quoique les événements actuels interpellent comme jamais, je ne perds pas d’oreille (de vue ?) la petite musique du peuple où je puise ce qu’il y a à raconter ainsi que mes sujets de nouvelles. Une petite musique qu’il convient certes d’écouter loin du « bruit et de la fureur » qui se déchaînent.

Et gageons que la rentrée littéraire de septembre ne soit pas à l’image des ukases que la première dame lance à l’adresse de qui ne lui plaît pas (quoique je désapprouve totalement ce que je considère comme une absence de respect pour sa personne) et que nous n’ayons pas en vitrines de nos librairies des romans kitch qui célèbrent le remake de mai 68 et de mai 81 !      

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09 mai 2012

Portraits d'écrivains

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07 mai 2012

François Hollande président

Les urnes ont parlé. François Hollande est le septième président de la 5ème république française. Très certainement souhaitons-nous que les dieux lui soient favorables et que les français aient à s’en féliciter. Cependant, alors même que la Bastille résonne de cette liesse populaire qui n’est pas sans rappeler un certain mois de mai 1981, alors même que la presse et les médias, ébahis, tentent de nous faire prendre pour argent comptant la somme des espoirs que cette élection porte, alors même …, le piaillement des oies du Capitole est audible à celui qui dresse l’oreille, à moins qu’il ne s’agisse des mises en garde que lance Cassandre aux troyens, naïfs, qui font entrer le cheval d’Ulysse au sein de leur cité.

François Hollande a raison d’avoir la victoire modeste, car la réalité l’attend, dès demain, inchangée. Mais ses lieutenants l’entendent-ils ainsi ? Déjà JL Mélenchon réclame le tribut de son concours et entend infléchir le cours de la politique, lui qui prétend porter, seul, la « vraie politique de gauche ». A ma connaissance, Eva Joly ne s’est pas encore exprimée, cependant nous pouvons être certains que sa détermination ne cèdera pas un pouce sur la question nucléaire. Mais les alarmes les plus tangibles proviennent peut-être de cette garde rapprochée, modérée, de qui on attendait de la mesure et de la retenue. Jérôme Cahuzac ouvre la voie : selon lui, il serait temps d’adoucir la rigueur budgétaire européenne par un pacte de croissance et déjà ses yeux se tournent vers cette Allemagne, laquelle devra, peu ou prou, « entendre raison » et consentir à une BCE plus souple, plus prêteuse, plus adaptée à cette relance dont les stratèges de gauche ont eu soudain l’illumination. Et il y avait dans le propos de J Cahuzac quelque chose comme une mise en garde, presque une menace, laquelle passerait inaperçue s’il n’y avait entre ces deux nations que constituent l’Allemagne et la France de lourds contentieux historiques dont nul ne souhaite la résurgence.

Ainsi donc, la relance et la croissance françaises, dont nous attendions que l’ex-candidat François Hollande nous dévoile les arcanes, passeraient par l’Allemagne !

Peut-être est-ce là le début de l’ »aventure » hollandiste que j’avais déjà évoquée dans les pages de ce blog ! Nicolas Sarkozy était parvenu à conclure avec la chancelière Merkel un deal, un pacte, dont les effets commençaient à se faire sentir et dont le socle ouvrait d’intéressantes perspectives d’avenir (nb : dans les éditoriaux de la presse d’outre-Rhin de ce jour, laquelle n’a certes aucun droit sur la politique française, apparaissent les premiers doutes quant à la pérennité de cette politique de rigueur mise au point non sans difficultés).

Manifestement ces perspectives n’auront pas suffi au peuple de France auquel les socialistes, inlassablement, auront parlé de « bilan catastrophique » et de « creusement des inégalités et des injustices ». Manifestement les efforts associés à ce deal, efforts il est vrai importants mais non impossibles, les socialistes auront préféré convaincre les français qu’ils peuvent s’en dispenser en « obtenant de la chancelière ce que le président sortant » n’aurait « pas obtenu ». Un tient vaut mieux que deux tu auras, dit la sagesse populaire. En l’occurrence François Hollande n’écoute pas la sagesse ; fasse sa clairvoyance qu’il ne soit pas contraint de décevoir les français auxquels il a tant promis.

Aussi n’est-il pas indécent de parler d’ingratitude et d’injustice à l’égard de Nicolas Sarkozy. Pendant 5 ans, avec l’appui des médias, la gauche n’aura eu de cesse de faire le compte de ses fautes de style -  il y en a eu - et je range parmi elles ce bouclier fiscal, dont l’économie n’aurait pas changé la face des choses mais qui aura suffi à lui coller aux basques l’étiquette de « président des riches ». Cette campagne de dénigrement aura permis d’occulter le bénéfice des réformes engagées – dont beaucoup seront conservées par le nouveau gouvernement – et les résultats d’une politique anti-crise particulièrement vigoureuse. Pas un français n’ignore aujourd’hui que la dette est l’une des maladies récurrentes dont le pays souffre et François Hollande, en candidat avisé, a repris dans sa campagne le thème du désendettement sans pour autant qu’aujourd’hui nous ayons compris – mais peut-être n’avons-nous pas assez écouté – comment il comptait s’y prendre.

Cette ingratitude, cette injustice ne manquent pas de questionner : que s’est-il joué au sein de l’opinion publique pour qu’elle préfère signer un chèque en blanc à un homme nouveau dans la conduite des affaires plutôt que de reconduire un homme rompu dans leur gestion ? Quelles leçons tirer de ce désaveu ?

Ce que j’aurai entendu, en ce 6 mai, à la sortie des bureaux de vote, a fini par me suggérer une conviction. On a longtemps parlé de ce mot malheureux de « fête du vrai travail ». On a persiflé sur « casse-toi, pov’con ».  On a évoqué cent anecdotes où affleure un sentiment de laisser-pour-comptes, de président-qui-ne-pense-qu’aux-riches. Dans l’esprit et la conscience des français quelque chose comme le quant-à-soi et la dignité auront été offensés d’une façon si grande qu’ils auront voulu le changement à tout prix, c’est-à-dire à n’importe quel prix. Cela doit interpeller. Pour dire les choses autrement : les français dans cette élection auront pris en considération leur dignité bien avant leur intérêt. Leur motivation aura plus consisté à laver une dignité froissée, voire blessée, plutôt qu’à examiner froidement les intérêts. Il y a dans cette posture un petit air de revanche que les socialistes auront su attiser et fasse le ciel que l’histoire ne se venge pas d’eux à leur tour.

Sans doute la faute de style majeure aura-t-elle été de vouloir diriger la nation comme on fait d’une entreprise, avec réactivité voire brusquerie, hésitations et voltefaces, mais aussi pragmatisme et détermination. C’est de ce président là que les français n’ont plus voulu, dans le déni de tout ce que cette façon de gouverner aura apporté.

Mais François Hollande est notre nouveau président et fassent les dieux qu’il prenne la mesure rapide de cette réalité rugueuse qui ne se pliera peut-être pas à tous ses rêves de changement. Fassent les dieux que les français n’auront pas à regretter Nicolas Sarkozy, ce président très largement atypique, dont non sans raison ils ont moqué le Fouquet’s et la Rollex, mais dont ils ignorent encore ce qu’ils doivent à sa combativité et à son engagement !

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05 mai 2012

La boîte de pandore

 

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03 mai 2012

Progression de l'irrationnel en politique

Le débat entre les deux candidats à l'élection présidentielle avait quelque chose d'improbable. L'un et l'autre se seront exprimés pendant 70 minutes environ. Cependant, les électeurs dans leur grande majorité sont avant tout des téléspectateurs, lesquels auront entendu les journalistes les abreuver de commentaires pendant 10 fois plus de temps. Cette distorsion ramène le débat au rang de spectacle que les bookmakers supervisent. Et les questions de politique au rang de squetches. Alors, de guerre lasse, pourquoi ne pas zapper, pourquoi ne pas changer?

Les arguments ne pèsent pas, ils ne sont pas médiatiques. En appelant au changement François Hollande n'invite-t-il pas tous ces télé-électeurs à changer de chaîne?  Il lui aura donc suffi d'agiter le chiffon rouge de l'antisarkozisme pour que les français veuillent zapper ?  

Pour secouer un esprit hypnotisé, fasciné, il faut secouer le corps.

Quelle forme prendra la secousse qui réveillera les esprits, de leurs fascinations, de leurs illusions? Une pénurie d'essence? Un défaut de paiement des salaires ou des retraites? 

A moins qu'un sursaut de lucidité ...fasse le ciel ...!

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02 mai 2012

D'après la lectrice de Fragonard

 

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01 mai 2012

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30 avril 2012

L'inconscient collectif français regarde-t-il vers le passé ou vers l'avenir?

Le premier tour des « présidentielles » est passé. On connaît le nom des deux candidats que les urnes départageront le 6 mai prochain. En attendant, la campagne fait rage, la vraie campagne et non pas ces fausses primaires que constituent un premier tour aux airs de caricature, avec des candidats « représentatifs » et d’autres qui ne le sont pas.

La campagne fait d’autant plus rage qu’elle est brève : deux semaines, c’est peu quand il s’agit de confronter deux programmes, de surcroît dans un contexte de globalisation, de tensions internationales et de crise économique. Quand le temps manque, c’est l’intensité qu’on invoque. L’intensité avec ses excès, ses outrances et, d’une certaine manière, les démons qui s’échappent lorsque la boîte de Pandore est ouverte.

Prenons du recul : ce qui importe c’est de désigner le candidat le plus compétent pour diriger le pays pendant les cinq années à venir. Bien évidemment derrière le candidat se profile une force politique et la désignation concerne autant la force que le candidat. Il serait légitime dès lors d’assister à un affrontement programme contre programme. Or la réalité est toute autre.

Le seul bilan du quinquennat génère des polémiques à n’en plus finir. NS présente un bilan en demi-teinte, il le reconnait, il a eu à affronter deux crises majeures, il n’a pas pu aller au bout des réformes, il a, aussi, commis des erreurs d’appréciation et de style … Face à lui, François Hollande affiche les mêmes objectifs (une croissance de 2,5% en 2016 et retour à l’équilibre budgétaire en 2017). Aussi serait-il légitime qu’il reconnaisse dans le bilan de NS ce qui est positif, qu’il en fasse une analyse crédible donc nuancée.

Mais toutes les prises de parole de FH commencent par une condamnation en règle d’un bilan qu’il juge « catastrophique ». Les crises, il les balaie d’un revers de main (au mieux accuse-t-il NS de les avoir favorisées, ce qui témoigne d’une inquiétante méconnaissance de la question). Cette posture ne manque pas de surprendre : ce candidat qui prétend sortir la France de la crise prendrait donc le contrepied systématique de son supposé prédécesseur ?

Qui mieux est : jusqu’au bout de cette campagne, FH aura cultivé l’ambiguïté quant à la réalité des mesures qu’il envisage. Comme si ce n’était pas important. Selon NS, il y a un rapport entre la réduction du nombre de fonctionnaires et celle du déficit public. Et selon FH ? Est-il sérieux en disant vouloir faire porter tout l’effort budgétaire aux « riches » et aux « entreprises », les moteurs précisément de cette compétitivité nécessaire à la croissance ? Les français auraient aimé en savoir un peu plus, mais ils resteront sur leur faim. S’ils choisissent FH, ils devront le croire sur parole, lui donner un chèque en blanc en quelque sorte. Or, je ne suis pas sûr que par les temps qui courent il soit judicieux de signer un chèque en blanc.

Mais pour FH, le plus important c’est de « tourner la page du sarkozisme », comme s’il s’agissait d’une « page sombre de notre histoire ». Il y a dans les formulations quelque chose d’irrationnel. Quelque chose de l’inconscient collectif est à l’œuvre. Les postures de la gauche laissent penser que les raisons de se débarrasser de NS ne sont pas d’ordre politique ou économique, mais d’ordre éthique ou symbolique.

NS serait donc une bête noire ? Si tel était le cas, alors tout ce qu’aura fait cette bête noire est mauvais. C’est du moins ce que la gauche veut accréditer. Pour quelles raisons, donc, NS, est-il devenu une bête noire, sur laquelle jour après jour s’acharnent LIBE, les Inrocks, Médiapart … ?

La violence des attaques et de la curée est une offense à la mesure et à l’esprit de raison. Dans cette violence, il se dit autre chose que les seules paroles proférées. Elle témoigne encore une fois de la prégnance de l’inconscient collectif, lequel cherche à travers ces élections à régler des comptes.

De quoi cet inconscient collectif parle-t-il ?

J’avance une hypothèse : NS est le premier président de droite à conduire les affaires du pays comme celles d’une entreprise, à la hussarde parfois, mais non sans pragmatisme, réactivité et énergie. D’une certaine manière il a montré à la gauche issue du mitterrandisme qu’on ne conduit pas les affaires avec lyrisme et naïveté. Mais la gauche issue du mitterrandisme est elle-même nourrie de l’utopie soixante-huitarde et, plus loin encore, de quelque chose en rapport avec le déni de pétainisme. NS aura, d’une façon ou d’une autre, ébranlé des symboles des valeurs et des tabous. Et la gauche indignée n’est pas prête à le lui pardonner.

Mais une posture dominée par l’inconscient collectif est une posture passéiste, laquelle veut restaurer des symboles et continuer à croire à des idéaux même surannées. J’en veux pour preuve le fait que FH ait continué à cultiver les ambiguïtés autour de son programme, pour se consacrer presque exclusivement au dénigrement voire à la destruction de l’image même de son rival. Cette attitude témoigne de la prégnance de cet inconscient collectif jusqu'à l'aveuglement.   

FH en est-il conscient ?

Lui seul connaît la réponse.

En ce qui concerne les français (car c’est de leur avenir dont il est question), ils auront, le 6 mai prochain, à choisir non pas entre deux programmes, mais entre deux attitudes. La première est tournée résolument vers l’avenir, la seconde consacrée à faire revivre des symboles et des postures auxquels les réalités macro-économiques contemporaines ont depuis longtemps donné le coup de grâce. 

 

 

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La gauche, entre colère et vengeance

Il y a des signes qui ne trompent pas. Il y a des événements insignifiants dont les conséquences surévaluées devraient nous mettre la puce à l’oreille. Le recueil « d’indignation » de Stéphane Hessel est de ceux-là. Trente pages d’imprécation gratuite et 900 000 ventes, même Marc Lévy n’en espère pas autant.

Le lynchage médiatique dont ont fait l’objet les « cathos » irrités par la banalisation du blasphème en tenue d’art contemporain en est une autre. Quant aux mouvements browniens de monsieur Bernard Henry-Lévy entre Le Caire, Tunis et Tripoli, son agitation laisse penser qu’il regrette que les révolutions dont il se fait le vibrant troubadour aient déroulé aussi vite leur fil d’Ariane.

On peut trouver d’autres micro-événements de cette nature. Ils auront en commun qu’ils se produisent pour la plupart en des lieux sans grands risques, devant un public généralement acquis, et qu’ils donnent lieu à une logorrhée inversement proportionnelle aux actions qu’ils suscitent. Mais tous témoignent de cette nature profonde de la gauche avide de justice, prétend-elle, soucieuse en réalité d’être perçue en défenderesse des pauvres et des opprimés et de qui Pasolini constatait : « la gauche flatte sa bonne conscience dans l’indignation ».

Or cette bonne conscience a été offensée. Depuis 2007, la bonne conscience de gauche ne décolère pas. Elle ne décolère pas contre Nicolas Sarkozy lequel bouscule les codes implicites et prend la gauche à contre-pied de sa vocation de chevalier blanc, un peu comme John Wayne en en entrant dans un saloon où il fallait d’abord virer la vermine scotchée au bar. Aux postures idéalistes, NS oppose un pragmatisme qui ose l’intervention en Lybie mais hésite devant la Syrie, un pragmatisme qui irrite profondément la gauche, laquelle « ne mesure pas ses engagements en barils de pétrole ».

La gauche naturellement indignée (contre l’injustice, la mort, le mauvais temps …) se sent soudain ridicule, elle qui gesticule, ridicule de ses gesticulations dont l’imposture commence à paraître aux jointures. La gauche indignée ne voit pas les réformes accomplies, ignore la gestion pragmatique de deux crises d’ampleur mondiale, la gauche indignée tient le bilan sarkozyste pour nul, elle ne voit que sa colère, la colère d’avoir été démasquée, et elle crie vengeance. La gauche indignée et colérique veut absolument la tête de Nicolas Sarkozy qu’elle accuse de l’avoir privé de son hochet et lui préfère un François Hollande dont elle sait qu’il lui chantera la chanson dont elle aime tant se bercer. 

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24 avril 2012

Après le premier tour des présidentielles

Les résultats sont connus désormais.

Le vainqueur du premier tour s’appelle François Hollande : à 28,63% il devance de peu son chalangeur Nicolas Sarkozy à 27,18%. L’écart n’est que de 1,5 points : le président sortant, donné largement battu, étrillé par une presse partisane laquelle a choisi son candidat depuis juin 2007, résiste bien. Il résiste même très bien comparé aux dirigeants des autres pays européens, affaiblis par les deux crises mondiales et balayés lors des consultations électorales.

On avait annoncé Jean-Luc Mélenchon, lequel dans ses derniers meetings avait adopté des postures jaurésiennes que l’excès de pose rendirent kitch. JLM sort à 11,1% tandis que la bête noire de ces élections, Marine Le Pen, est en troisième (et enviable) position, à 17,9%.

François Bayrou, qui n’a toujours pas compris que le centre est une auberge espagnole, sort à 9,13%, en recul par rapport à son score de 2007. Quant à Eva Joly, laquelle avait condamné la moitié du parc nucléaire et consenti à la peu harmonieuse association vert-rose, elle plafonne à 2,3% et honore très mal la sensibilité écologiste qui n’est pas plus à droite qu’à gauche.   

Quoi faire désormais ?

Nicolas Sarkozy propose trois débats. C’est la moindre des choses, quand on considère l’ampleur des questions en litige et le peu de temps qu'il reste. François Hollande décline, en bon favori rassuré par les urnes. Aussi avons-nous d’un côté un président sortant, souffrant d'impopularité mais aguerri, et de l’autre, un candidat, novice, d’un courage probable, qui remet sans cesse au lendemain la définition de son programme et se contente d’exploiter le filon de l’antisarkozisme alimenté par des médias acquis.

Marine Le Pen s’invite à ce débat, qui entend rafler la mise aux législatives, et qu'il serait irresponsable de ne pas entendre, tandis que François Bayrou se gratte le sommet du crâne pour savoir de quel côté pencher. Aussi les électeurs sont-ils placés devant ce choix cornélien :

-         François Hollande et prendre le risque de l’aventure que son impréparation condamne au désastre,

-         ou Nicolas Sarkozy et certes reconduire un homme au style parfois contestable mais sutout miser sur une combativité qui n’est plus à prouver et des choix politiques qui ont limité les impacts des deux crises tout en posant les bases du redressement futur.

Dans un contexte de passions, il convient que chacun sache raison garder et, tel Ulysse, se bouche les oreilles afin de ne pas succomber aux sirènes dont le seul but est de précipiter le navire sur les récifs !    

Le 7 mai prochain sera assurément le début d'une ère nouvelle. 

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Spectacle de l'indignation ou indignation spectaculaire?

Le siècle est avide d’émotion. Qui ne montre son émotion est suspecté de froideur, d’indifférence.

Le siècle est bardé de caméras. Ne pas montrer son émotion devant les caméras, ne pas céder à ce mouvement de compassion qui fait pencher la tête et sourdre une larme au coin de l’œil, cela expose à la plus grande suspicion voire à la culpabilité : si vous n’êtes pas ému (si vous ne MONTREZ pas que vous êtes ému) alors vous êtes de mèche, vous êtes en collusion avec les MECHANTS, responsables de ce qui arrive …

Une caméra peut survenir à tout instant. Il est de la plus extrême importance dès lors qu’elle saisisse les témoignages explicites de votre émotion. Un visage qui resterait grave (et concentré sur l’action), un tel visage passerait pour insensible. Aussi convient-il de donner toutes les preuves de l’émotion qui étreint et de laisser éclater l'indignation, de prendre à témoin la terre entière de l’émotion que nous éprouvons et que, telle une patate chaude, nous ne pouvons garder pour nous-mêmes. Et notre indignation face à la caméra semble dire : «nous n’y sommes pour rien, si cela ne tenait qu’à nous les choses iraient autrement, il n’y aurait pas toute cette misère … ».

L’un des paradoxes de notre époque de sur-communication et de sur-médiatisation est d’augmenter considérablement le nombre des messages implicites. On dit une chose, mais pour en taire trois autres. On alors pour en laisser entendre trois autres. Ainsi de l’indignation qui se montre. Elle dédouane celui qui la porte, avons-nous dit. Mais en même temps elle prend à témoin, elle accuse, elle laisse entendre qu’il y a des individus (loin des caméras) responsables de ce qui a soulevé l’indignation.

La misère des sans-papiers ou des clandestins est réelle : l’exposer médiatiquement sous-entend qu’il y a quelque part une responsabilité, l’Etat par exemple, l’Etat et son gouvernement (surtout s’il est de droite) qui n’auraient pas pris les mesures appropriées pour empêcher cela …

Or l’indignation, la vraie, celle qui nourrit l’action, cette indignation-là ne se montre pas. Indignée et pleine de compassion, mère Thérésa travaillait pendant 4 décennies, obscurément, peu soucieuse de renommée, avant que les caméras ne s’intéressent à elle. A l’inverse, le seul sac de riz qu’aura porté ce célèbre médecin français (dont le nom m’échappe mais que chacun aura reconnu) était celui que les caméras immortalisèrent.

Donner son indignation en spectacle, ou se donner en spectacle dans le comble de l’indignation, cela cache une forme de perversité. Celui qui dénonce, d’une certaine manière, s’en lave les mains. Il a dénoncé, aux autres d’agir ! Le spectacle dédouane de l’action tout en donnant le sentiment d’agir.

Et bien souvent celui qui s’indigne médiatiquement « supporte » bien mieux le spectacle de la misère. Il parade devant les caméras, agite bras et jambes, lance des imprécations à tout va, accuse tel le Zola de l’affaire Dreyfuss, puis s’en retourne chez lui, laissant les miséreux à leur misère. (Encore une fois, toute personne indignée n’a pas forcément le souci de sa propre publicité, heureusement ; la grande majorité transforme son  indignation en générosité, mais le petit club select des professionnels de l’indignation sait détourner les médias à son profit, mettre en valeur l’action des autres voire s’en attribuer le mérite et s’adjuger ainsi une exceptionnelle rente de situation).  

Une question se pose : la société du spectacle indigné (ou de l’indignation spectaculaire) résulte-t-elle d’une abondance d’hommes prompts au spectacle ou, à l’inverse, résulte-t-elle de l’abondance de médias disponibles pour les hommes de spectacle ? Je ne conclurai pas sans inviter à distinguer les impostures derrière les postures. L’indignation reste muette, elle ne se soulage pas dans un débordement d’émotion mais dans l’action. L’indignation véritable fonctionne comme la poésie, de laquelle le grand poète anglais TS Eliott disait qu’elle « ne consiste pas à lâcher la bonde aux émotions, mais à échapper à l’émotion ». 

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18 avril 2012

François Hollande, candidat des revendications

 

En apparence, peu de chose distingue les deux programmes. Nicolas Sarkozy table sur une croissance de 2% en 2016, François Hollande sur une croissance de 2,5%. NS situe le point d’équilibre budgétaire en 2016 tandis que FH le situe en 2017. Ces deux repères permettent de fixer les idées. L’un et l’autre des 2 principaux candidats à l’élection présidentielle 2012 font des promesses sensiblement équivalentes. Faussement naïfs ou opportunément manipulateurs, certains journalistes tentent d’accréditer la thèse de cette équivalence. Blanc bonnet ou bonnet blanc. En réalité, rien n’est moins vrai.

Très souvent - presque toujours - il est de bon conseil de confronter les représentations proposées par la sphère médiatique aux réalités du territoire que nous connaissons directement et physiquement, le territoire que nous arpentons quotidiennement pour aller au marché, pour acheter notre journal ou tout simplement pour nous dégourdir les jambes. Les réalités politiques s’y déploient de façon plus sensible. Que lisons-nous ? Sur telle affiche encore humide de colle, on peut lire « interdiction des licenciements », ailleurs : « de l’argent il y en a, prenons le où il est » et encore : « les services publics à nouveau gratuits », « le SMIC à 1700 € » …

Tous ces slogans expriment une attente, un espoir, une colère, une soif de justice …, dont la légitimité n’est pas en cause. Il y a, en ce pays, des situations de misère et de détresse auxquelles il appartient à la politique de remédier, mais pas n’importe comment.

Car il y a loin de la coupe aux lèvres et il y a loin du monde idéal au monde réel. Au soir du premier tour des élections, probablement, les forces politiques qui se sont exprimées à travers Jean-Luc Mélenchon, Nathalie Artaud, Eva Joly ou Philippe Poutou se reporteront sur François Hollande, récipiendaire implicite de toutes les attentes. Or on n’obtient pas une chose en forçant le destin. En affichant une cible réaliste mais en restant délibérément flou quant aux chemins pour y parvenir, François Hollande ouvre la porte à toutes les revendications, lesquelles se rassembleront sous sa bannière. S’il parvient au pouvoir, François Hollande ne pourra rester sourd à la puissance de cette clameur et sera contraint d’accorder a priori des subventions, des postes, des budgets dont aucune politique n’aura permis de rassembler les ressources. Cette distribution, a priori acquise, pèse déjà sur les comptes futurs de la France et oblitère – considérablement – la promesse de croissance et de sortie de crise. Pour l’exemple : si les créanciers de la France ne perçoivent pas les signes de retour à l’équilibre budgétaire, ils augmenteront les taux d’intérêt des emprunts que notre train de vie nous contraindra de contracter, et les montants dépensés en intérêts manqueront à la réalisation de la croissance promise.

Face à François Hollande, Nicolas Sarkozy présente une promesse sensiblement équivalente mais il tient à ce que nul n’ignore les efforts qui nous attendent. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres et NS le dit, il appelle à se ranger sous sa bannière mais en connaissance de cause. Sans doute aimerait-il lui aussi remonter le SMIC à 1700 € mais il sait qu’en le remontant tout de suite, le SMIC dégringolera d’autant plus haut et que les conditions pour le remonter ne seront pas réunies de sitôt. Il y a là des postures de bon sens sur lesquelles il conviendrait de s’accorder. Or en arpentant mon territoire, j’ai cherché les affiches revendiquant des économies budgétaires, des intercommunalités moins nombreuses et plus efficaces, la diminution des dépenses de l’état, l’adaptation progressive de l’âge de la retraite à l’espérance de vie pour garantir les régimes de retraite par répartition, l’augmentation de compétitivité des entreprises, … Je n’ai en ai hélas pas trouvées. Au lieu de cela, les murs de ma ville sont placardés de toutes les revendications possibles et imaginables, des revendications répétons-le qui ne manquent pas de légitimité, mais qui ne posent pas la question des économies préalables nécessaires.

François Hollande dit qu’il veut conduire la France vers l’équilibre. Cependant il appelle sous sa bannière tant de revendications que les gens qui les portent seront fondés à lui en réclamer le tribut et à éloigner d’autant la France de la promesse faite par leur candidat. 

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12 avril 2012

La conspiration des philosophes

Au XVIIIème siècle, les philosophes ont cru faire œuvre de « Lumières » en luttant contre les arguments théologiques et en dévoilant ce que les religions contenaient de factice et de manipulatoire. Les philosophes ont ainsi espéré (et estimé ) éclairer leurs contemporains et descendants.

Mais, à tout bien prendre les choses, il y avait peut-être un excessif orgueil dans leur posture (à moins qu'il ne s'agisse de naïveté) : les philosophes considéraient qu’il suffisait aux hommes de leur emboiter le pas sur les chemins qu’ils ont ouverts pour parvenir au même point d’éclairement.  Nous savons aujourd’hui que rien n’est moins vrai. Nous savons que l’acquisition des « Lumières » procède toujours d’un apprentissage long et difficile (cf Nietzsche : « pour commander, il faut longtemps obéir »). Nous savons qu’en réalité peu d’hommes sont disposés à cette discipline, et que les « Lumières » sont précédées d’un « chemin dans le désert » que les allemands, avec modestie, ont appelé « Aufklärung » (chemin vers la lumière, vers la lucidité).

Tirer le rideau aussi brutalement, pour révéler ce qui se cache derrière, cela donne le sentiment d’une mise en scène, d'une apparition deus ex machina. Beaucoup d’hommes se seront contentés des conclusions énoncées par les philosophes et seront restés dans l’ignorance de ce fait que la lucidité ne vient pas des conclusions mais des efforts consentis pour les atteindre (efforts nécessaires pour construire et structurer l’esprit disposé à ne pas fonctionner avec le secours de la religion ou de la pensée magique). La philosophie n’est pas une potion magique qui agit instantanément. Les hommes qui n’ont pas consentis ces efforts se sont retrouvés démunis, contraints de fonctionner avec une raison encore chancelante et sans le secours de la religion pour comprendre le sacré. 

Beaucoup devinrent hédonistes, nihilistes, sectateurs, égarés …

Si les philosophes avaient eu la sagesse qu’ils prétendaient posséder, intuitu personnae, ils se seraient abstenus. Ils se seraient tus. Ils auraient évité d’attirer les hommes sur des sentiers où la raison encore vacillante ne préserve pas du vertige. Le chemin qu’ils ont fait vers la « lumière », il appartient à chaque homme de l’accomplir, lentement, à son rythme. Et la religion doit rester dans le cœur d’un homme aussi longtemps qu’il n’est pas capable de s’en passer.

La conspiration des philosophes aura consisté en ceci : révéler au commun des mortels ce qu’il n’était pas préparé à voir et le laisser démuni, aveuglé. (« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », René Char)

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