roland goeller

01 juin 2020

Elfriede Jelinek, La Pianiste

jelinek elfriede

Elfriede Jelinek_La pianiste_Die Klavierspielerin_1983_Rohwolt Verlag

Une mère et une fille dans la Vienne des années quatre-vingt. Deux personnages et deux corps mais si étroitement reliés qu’ils n’en forment qu’un seul, sœurs siamoises dont l’une, l’ainée, ne cesse de surveiller et guider l’autre, la cadette, la moins fiable, la pianiste, ou plutôt la professeur de piano, madame la professeur Erika Kohut, célibataire déjà proche de la quarantaine, car, professeur malgré une haute exigence envers la musique - Schubert, Brahms - il lui manque l’étincelle qui ferait d’elle une concertiste -, il faut la tenir dans les clous, empêcher cette cadette de se livrer à tout bout de champ à des achats compulsionnels de robes et de vêtements qu’elle ne porte jamais ou alors lorsqu’ils sont démodés, entamant sans vergogne le capital commun que l’ainée, celle qui veille au grain et à la rectitude des jours, entend consacrer à l’achat d’un appartement plus digne de l’idée qu’elle se fait de leur rang, celle qui a conduit le mari et père à l’hospice où il ne dérangera plus et veille à tenir éloignée toute présence masculine tentatrice qui détournerait sa fille, la pianiste, de son sacerdoce musical, cette fille qui certes a une chambre dans l’appartement débarrassé d’hommes mais qui dort dans le lit maternel, telle une petite fille qu’il faut protéger des démons, ceux qu’elle fréquente en grand secret lorsqu’elle espionne un couple en ébats dans les sous-bois du Prater ou fréquente des sex-shop où se produisent des effeuilleuses. Mais voilà que s’approche l’élève Walter Klemmer, musicien et sportif, lequel fait une cour assidue à madame la professeur, par vanité peut-être, laquelle finit par consentir mais à quoi, à une autre vassalité…  « …Erika n’était venue au monde qu’après bien des années d’une vie conjugale difficile. Aussitôt le père avait transmis le flambeau à sa fille et quitté la scène. Erika apparut, le père disparut. () Inquisiteur et peloton d’exécution en une seule personne qu’État et famille reconnaissent comme la mère. () Dans cet appartement flambant neuf… chacune a son royaume. Erika ici, la mère là, deux royaumes séparés. Mais il y aura quand même un salon commun où l’on pourra se rencontrer. Si on veut. Et mère et enfant veulent toujours-en vertu des lois naturelles car les deux font la paire. () Erika a son propre royaume… provisoire, car à tout instant la mère y a ses entrées. Aucune serrure à la porte d’Erika, aucun enfant n’a de secret. » La biographie d’Elfriede Jelinek, née en 1946 en Styrie (Steiermark), résidant à Vienne, études d’art dramatique et de musique, prix Nobel de Littérature en 2004 pour son œuvre singulière, mentionne une mère autoritaire dont s’inspirent sans doute les traits de Mme Kohut, ainsi qu’un complexe mère-fille aussi inextricable qu’un nœud gordien. La pianiste est un roman d’une forme d’horreur et d’abjection qui met en scène des personnages appartenant au monde de la musique, laquelle fournit les portées et le rythme, sans possibilité cependant de révocation ou d’atténuation. On ne peut s’empêcher de songer aux orchestres de fortune qui jouaient dans les camps, lorsque les convois… Le roman fascine et scandalise comme une réalité insoutenable dont il faut tout de même soutenir la vue. Les personnages n’ont d’autre psychologie que celle d’artefacts chargés de jouer la comédie et déclamer des répliques écrites d’avance. Le roman, plus qu’ailleurs, se prolonge dans le retentissement auprès de son public lequel ne peut s’empêcher de le dévorer, scandale et fascination, trouvant sous ses tapis les mêmes poussières que dans la maison Kohut. Ce roman fait partie de ceux pour lesquels il y a un en-dehors, d’où son retentissement auprès du lectorat. Jelinek laisse courir sa plume lucide, ravageuse, ironique, expressionniste, acceptant de grimacer puisque l’époque grimace. Sait-elle qu’elle donne sa voix à la mauvaise conscience autrichienne ? Elle sait. 

 

Posté par acontrecourant à 09:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


19 mai 2020

Le hussard sur le toit, Jean Giono

Giono

Une lecture de circonstances, en ces temps de Covid19 ! C’est un somptueux et terrible tableau que nous propose le Hussard, celui de l’épidémie de choléra qui sévit en Provence dans les années 1830, dans un pays de terres et de ciels, de senteurs et de paysans, de roublardise et de bon sens, de turpitudes et de générosité. Sommes-nous cependant en présence d’un roman ? Le lecteur en est convaincu jusqu’au début du chapitre VII, c’est-à-dire jusqu’à la moitié du livre, lorsque s’impose à lui le sentiment de suivre une longue chronique romanesque. Il est invité à suivre les pas d’Angelo Pardi, 26 ans, colonel de hussards piémontais, carbonari[1]dans l’âme, aux témérités compensées par un solide aplomb et un peu de chance, il faut bien cela pour mener le héros au terme de son errance de deux mois dans une contrée paralysée par le confinement, aux autorités défaillantes, aux milices hargneuses, aux barricades improvisées, aux quarantaines crapuleuses, aux médecins impuissants, aux agonisants gesticulant et vomissant ce riz au lait qui revient tout au long du livre. C’est par la rencontre d’une « femme en jupon rouge qui ramassait le linge qu’elle avait étendu au serein » que celui-ci commence.  Le personnage d’Angelo est superbement campé et on se prend très vite d’affection pour ce jeune homme qu’aucune des bonnes fées ne semble avoir oublié de ses vœux. Il n’est pas sans rappeler un certain Fabrice Del Dongo[2] dans ses emportements, mais au lieu d’arriver trop tard[3], il fait l’expérience de l’épidémie à ses débuts. Au fur et à mesure de son avancée, celle-ci prend de l’ampleur, de la cruauté morbide[4], le tout dans un climat de grande désorganisation[5]. Et lorsqu’il parvient à Manosque, il échappe de justesse à l’exécution sommaire et trouve refuge sur les toits. En recherchant de quoi subsister, il fait la connaissance d’une jeune femme altière dont nous saurons plus tard qu’il s’agit de la marquise Pauline de Théus. « Elle avait les yeux verts et elle pouvait les ouvrir si grand qu’ils tenaient tout le visage » Une autre Sanseverina, se dit alors le lecteur dans l’espoir d’entrer dans quelque intrigue dramatique, à laquelle l’exposition de la première partie l’avait favorablement prédisposé ! Mais tel n’est pas le propos de Giono, à moins que, dans le mouvement fastueux de son récit, il ne se soit contenté de l’évocation des turpitudes qui surviennent lors d’une épidémie et de la peinture des innombrables personnages, paysans, bourgeois, religieuses[6], brigands et soldats qu’Angelo rencontre dans ses pérégrinations. Angelo finit par retrouver la marquise et, en compagnons de fortune, tous deux tentent de s’extraire du pays contaminé. Des confidences naissent et le lecteur en apprend un peu plus sur ce jeune et intrépide hussard, fils d’une duchesse fantasque, recherché par la police pour avoir occis en duel un indicateur autrichien, venu se réfugier en Provence auprès de son frère de lait Guiseppe… Ces éléments cependant semblent venir d’un autre monde, rapportés dans l’odyssée d’Angelo, lequel n’est peut-être que le prétexte nécessaire à Giono pour parler du pays qu’il aime et peut-être aussi régler quelques comptes avec cette ville de Manosque[7] où il naquit, mourut et passa l’essentiel de sa vie. Et il y a sans doute une certaine étrangeté à choisir un personnage tel Angelo lequel, à plus d’un titre, n’est pas sans rappeler un certain Till Eulenspiegel[8] ? Et peut-être se trouve-t-il un impensé dans le Hussard. Car Giono, l’autodidacte et pacifiste enfant de Manosque, épris de littérature et de mythologie grecque[9], était à la recherche d’épopée et de héros, toute sa prose poétique le suggère, dans sa noblesse solaire. Mais après la guerre, infamante, et sans doute dans tout ce vingtième siècle, ne subsistait héros qui vive. Les derniers avaient rejoint De Gaulle ou le maquis, mais ils ne représentaient pas le peuple qui s’était accommodé de la collaboration. Alors autant chercher un héros dans une autre période de l’histoire, la première moitié du XIXème siècle, encore chaude des oripeaux de la monarchie, de l’épopée napoléonienne et vibrante des espoirs républicains. Ainsi vint Angelo le hussard, à cheval sur les montures qu’il trouve, traversant le pays en emportant ses rêves, si timide face à la belle marquise dont il entre par effraction dans « le beau grenier blond, translucide, gardant de vieilles étoffes , des crosses de bois poli, des ferrures en forme de fleurs de lys, des ombrelles, des jupes sur des corps d’osier, de vieilles capelines de taffetas moiré, des reliures, des ventres de meubles, des guirlandes de nacre, des bouquets de fleurs d’oranger, des objets de la vie élégante et facile endormis dans du miel. Les corsages, les guimpes, les coiffes, les gants, les redingotes, les carricks, les hauts-de-forme, les cravaches de trois générations, pendus à des clous, tapissaient les murs. De minuscules souliers à talons hauts, en satin, en cuir, en velours, des mules à pompons de soie, des bottes de chasse étaient posés sur des meubles bas, non pas dans l’alignement ridicule des chaussures rangées, mais comme si le pied venait de les quitter ; mieux, comme si le pied d’ombre les chaussait encore ; comme si les corps d’ombre pesaient encore pour si peu que ce soit. » Il va sans dire que la prose lyrique de Giono est un enchantement. 


[1] En référence à cette Italie pré-garibaldienne de la première moitié du XIXème siècle, en butte à la domination autrichienne. 

[2] Stendhal, La Chartreuse de Parme

[3] Fabrice arrive à Waterloo lorsque la bataille s’achève, de même que Stendhal avait été trop jeune pour participer à l’épopée napoléonienne. 

[4] Le récit abonde de descriptions dignes d’un rapport de légiste : « C’étaient trois cadavres dans lesquels le chien et les oiseaux avaient fait beaucoup de dégâts. Notamment dans un enfant de quelques mois écrasé sur la table comme un gros fromage blanc. Les deux autres… étaient ridicules ave leurs têtes de pitres fardées de bleu, leurs membres désarticulés, leurs ventres bouillonnants de boyaux et de vêtements hachés et pétris. » 

[5] Il apparait du reste que l’épidémie du choléra fut beaucoup plus virulente que celle du Covid19, les décès plus nombreux, la désorganisation plus complète, les habitants ne pouvant, la plupart du temps, compter que sur eux-mêmes. Cependant l’amour de la vie semblait assez grand pour accepter l’idée de la mort, et les hommes et les femmes de ce temps (Giono consulta probablement d’innombrables archives et lut autant de récits) s’accommodaient de la calamité avec un fatum très éloigné de la panique dont notre pays fit l’amère expérience. 

[6] Ainsi cette admirable nonne dans nom à laquelle Angelo donne la main pour faire le service des morts dans Manosque dévastée : « Où elle était, tout s’ordonnait. Elle entrait et les murs ne contenaient plus de drames. Les cadavres étaient naturels et, jusqu’à la chose la plus minuscule, tout se mettait immédiatement en place exacte. Elle n’avait pas besoin de parler ; il lui suffisait d’être présente. » 

[7] Le « hussard » est publié en 1951 et fait partie de ce que les commentateurs appellent « second cycle » de l’œuvre de Giono, celui des hussards. L’auteur vécut et travailla à Manosque où, pacifiste, il refusa de prendre parti, s’accommoda de la collaboration (« Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort ») et commit sans doute quelques vénielles allégeances que les habitants de Manosque lui firent payer.  

[8] Saltimbanque malicieux et farceur présent dans la littérature de l’Allemagne du Nord dès le XVIème siècle. 

[9] Giono : « Je lus l’Iliade au milieu des blés mûrs… C’est en moi qu’Antiloque lançait l’épieu. C’est en moi qu’Achille damait le sol de sa tente, dans la colère de ses lourds pieds. C’est en moi que Patrocle saignait. C’est en moi que le vent de la mer se fendait sur les proues. »

17 mai 2020

Au jour le jour, J+55 à D+1

20191220_190215

11mai_J+55_D

Esse est percipi aut percipere, prétendait le philosophe Berkeley. Je me précipite sur l’écran et déjà sites et réseaux sociaux déversent des tombereaux d’informations souvent redondantes. Leur ronde papillonne devant mes yeux comme un carrousel actionné par d’infatigables petits ânes. La France entre dans la période de déconfinement annoncé par le Pdt Macron et détaillé par son gouvernement. La vie lentement va reprendre, les uns jurant leurs grands dieux, plus jamais comme avant, les autres déplorant, comme avant en pire. Quelques médecins refusent désormais de prendre part aux applaudissements de vingt heures, ils prétendent n’avoir fait et ne faire que leur job. Les experts médicaux n’en continuent pas moins de s’interroger sur cette pandémie à propos de laquelle certains ont l’humilité de confesser leur ignorance. Les métros de Paris sont bondés comme avant, mais les commentateurs, sarcastiques, observent que la diminution du nombre de rames ne favorise en rien les distances interpersonnelles. Les habitants du littoral pourront à nouveau fouler les plages où jamais n’avait erré le moindre virus. Giorgio Agamden livre une réflexion désabusée sur le déni de la mort collective dans les sociétés contemporaines et ses conséquences probablement plus dramatiques que le risque sanitaire lui-même. La moitié de l’humanité a accepté un soudain gel de la vie sociale jusqu’au pape François dont l’illustre prédécesseur, le saint d’Assise ne se détournait pas d’embrasser les lépreux. La fréquence des voitures qui passent devant ma maison n’a pas véritablement augmenté mais peut-être les signes d’activités sont-ils plus marqués ailleurs. Esse est percipi. Je me tiens dans ma maison et si j’éteins l’écran, le déconfinement et toute sa prose disparaissent comme par enchantement, ne subsistent que le froissement des étoffes et le martellement de la pluie sur le toit. J’ai le projet de sortir mais je fais le compte préalable de toutes les précautions auxquelles je devrai me plier. Celles-ci sont certes nécessaires, la contamination est dangereuse pour un individu de ma catégorie sanitaire, cependant l’information sur les dangers est elle aussi virale. Aut percipere. Les membres de ma famille sont éparpillés sur le continent, dispersés par le paradigme de la mondialisation heureuse, je ne sais quand je les reverrai. Sans doute ai-je encore une existence dans leur mémoire, ainsi que dans celle des personnes que je fréquentais, mais l’interruption de la présence, telle la buée sur un miroir, menace celle-ci de pâleur, de flottement. Je multiplie les commentaires, articles, fictions et tribunes et je les sème à tous vents, à l’attention de qui voudra bien en prendre connaissance. Cependant, si les mots sont bel et bien issus de la chair vivante, ils sont eux-mêmes dépourvus de chair, invités à s’insérer dans la trame des esprits, telles des séquences formelles plus ou moins abouties. Les mots issus de ma chair appartiennent déjà au passé et n’attestent en rien mon existence. Les précautions que je suis invité à respecter me garantissent l’approvisionnement en oxygène non contaminé mais elles me privent de cet autre oxygène dont j’ai besoin pour exister. Ne suis-je pas en train de m’éteindre, telle une lampe qui vit sur ses réserves d’huile ? Esse est percipi aut percipere !

Le Point cite l’inventeur milliardaire Elon Musk selon lequel le langage bientôt serait obsolète. Une puce, un artefact technologique, implantée dans le cerveau, connecté à ses différents lobes, en communication wifi avec une intelligence extérieure… Le smartphone, non plus dans la main mais miniaturisé, greffé dans le cerveau, dépourvu de cet encombrant clavier virtuel qui exige de connaître un minium de grammaire et de vocabulaire ! Diable ! Dans les détails, vous dis-je. 

 

12mai_D+1

En 1938, CBS diffusa une adaptation radiophonique, talentueuse, de la Guerre des Mondes. Orson Welles fit alors preuve d’un réalisme qui déclencha des réactions de panique parmi les auditeurs. La Guerre des Mondes n’eut pas lieu, du moins à notre connaissance, la pandémie du Covid19, en revanche, ne laisse aucun doute quant à sa réalité et son ampleur. Cependant, les médias n’ont cessé de gagner en influence depuis Orson Welles et il n’est pas certain qu’une partie de la panique générée par la pandémie ne soit pas le fait de leur hégémonie et de leur puissance. Le déconfinement de la France a commencé hier et il faut bien mettre un terme à ce journal, quoique les motifs de sa tenue n’aient pas cessé. Il est probable aussi que dans les mois, voire les années, à venir, nous ne fassions le recensement des conséquences défavorables, voire désastreuses, à la fois de la pandémie et de la panique qu’elle a générée. Les membres de ma famille et moi-même sommes sains et saufs, nous touchons du bois, et nous avons l’intention de poursuivre les gestes barrière aussi longtemps que nécessaire. Je suis quant à moi un observateur non-expert des événements, plusieurs points cependant me semblent d’ores et déjà manifestes : 

-       Le virus n’est pas le premier du genre mais sa diffusion est sans précédent.

-       La diffusion s’est appuyée sur la globalisation, l’interconnexion généralisée et planétaire des pays de type occidental, mais aussi sur la densité de la population mondiale et des pointes de densité dans certaines régions.

-       Il reste un doute aujourd’hui quant à son origine, naturelle ou issue du génie génétique.

-       Le virus voyage sans passeport mais les pays et entités qui ont été en mesure de rétablir rapidement leurs frontières ont eu une meilleure maîtrise de la contagion. 

-       Il n’y a pas de remède à ce jour et il n’est pas certain, compte-tenu de la mutabilité, que la vaccination soit de quelque efficacité.

-       Il est possible que l’humanité entre désormais dans une ère de fort risque sanitaire et que d’autres pandémies ne surviennent. 

-       La planète Terre est un écosystème apparemment stable et paisible, bucolique, mais en réalité instable, dangereux et menaçant. Les éruptions volcaniques, tsunamis, inondations, montée des eaux, etc… en témoignent. 

-       A mesure que les risques grandissent, l’humanité semble paradoxalement s’installer dans un paradigme de permanence et de sécurité technologique, voire d’inconscience collective qui délègue à un ectoplasme nommé état-providence le soin d’assumer les risques.

-       Les groupes et pays dont la mémoire collective porte le souvenir de catastrophes ont fait preuve de réactions plus rapides et adaptées. Ces pays et groupes se plient assez aisément aux disciplines collectives nécessaires. 

-       L’horreur inspirée par la mort collective semble mieux maîtrisée par les pays et groupes aux pratiques religieuses vivaces, la panique y est moins forte, la mort y fait encore partie de la vie.  

-       Certaines démocraties occidentales ont pâti d’une impréparation et d’une absence inquiétante d’anticipation. Leurs pouvoirs publics ont fait preuve d’une réactivité faible et chaotique. 

-       Confinement et quarantaine ne sont pas synonymes, le confinement est aveugle, la quarantaine est ciblée.

-       La tentation est grande de privilégier la sécurité au détriment des libertés et de mettre en place des systèmes de surveillance et de contrôle hyper réactifs, ce qui en entraîne une extension considérable du domaine de l’État, peu propice cependant aux autonomies locales, seules en mesure d’apprécier la réalité. 

-       La technocratie est puissante, tentaculaire, conformiste, disciplinée. Sa puissance va de pair avec le désir d’état-providence.

Posté par acontrecourant à 20:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

16 mai 2020

AU jour le jour, J+51 à J+54

20181122_171158

7mai_J+51

8mai_J+52

« Pas de contacts, pas de restos, pas de matchs, bienvenue dans une vie sans plaisirs », titre Natacha Polony dans Marianne. 

 

Les vérités de Vincent Lindon.

Depuis quelques jours tourne une vidéo où l’acteur s’exprime sur la situation politique du pays. Assurément, il a du talent et il sait mettre de la conviction dans ses propos, mais doit-on pour autant le prendre au pied de la lettre ? Comment avons-nous pu en arriver là ? se demande-t-il, tout de colère contenue, et avec les précautions oratoires de qui veut ne pas prendre la grosse tête. Et très certainement a-t-il raison de pointer du doigt l’amateurisme, l’impréparation du gouvernement, le délabrement du système de santé, la violence du confinement, etc. Nous ne pouvons que lui en donner acte mais peut-être aussi enfonce-t-il quelques portes ouvertes et commet-il quelques contresens. 

A qui la faute ? Les choses en seraient arrivées là à cause de « cette folle idée que la santé devrait être rentable » et de « cette obsession de réduire la place de l’État dans l’économie ! » Si l’acteur a pris des conseils auprès des professionnels de la santé, il n’a pas jugé bon de consulter ceux de l’économie, à moins qu’il ne les ait pas écoutés. L’aurait-il fait, il aurait appris que, contrairement à ce qu’il prétend, la place de l’État n’a jamais cessé de grandir dans notre pays, jusqu’à devenir protéiforme et ingouvernable.

Mais il convient d’être rigoureux sur ces questions. Sous la conduite des gouvernement successifs, l’État français a augmenté ses dépenses publiques au point que celles-ci représentent désormais quelques 55% du PIB, le plus fort taux observé dans la zone Euro, supérieur de 10% à la moyenne européenne. Faut-il dès lors encore étendre celui-ci ? Les infirmières pourtant sont en sous-effectifs et les services hospitaliers manquent de moyens, plaide-t-il non sans raison. Mais en économie, il ne faut jamais en rester aux apparences et se faire le porte-parole aveugle des revendications. 

S’il est vrai que le système de santé manque de moyens et que les dépenses publiques sont pharaoniques, c’est que ces dernières, sans doute, sont mal affectées, très mal en vérité. Peut-être le personnel alloué à la gestion de la santé (les ARS, etc) fait-il défaut aux structures opérationnelles de santé. Peut-être les moyens affectés aux différentes couches du mille-feuille administratif (les régions, les départements, les intercommunalités, les communes…) font-ils défaut à d’autres secteurs plus vitaux. Etc. Nous n’en avons pas fait une analyse exhaustive mais, à l’évidence, Vincent Lindon non plus. Aussi, contrairement à l’acteur, nous garderons-nous de froncer les sourcils et de donner des conseils. 

Nous nous garderons aussi de recommander la moindre hausse des dépenses publiques avant que ne soit fait l’audit exhaustif des dépenses actuelles et que n’apparaissent clairement les arbitrages auxquels le pays devra se résoudre. Car, l’acteur l’ignore peut-être, le déficit public de l’exercice 2020 sera lui aussi pharaonique, et ce ne sont pas les 36 milliards de sa proposition de taxe Valjean qui le combleront. A moins de s’asseoir une fois pour toutes sur les engagements de Maastricht, mais l’honnêteté intellectuelle consisterait alors à ne taire aucune des conséquences fâcheuses qui en résulteraient !

Vincent Lindon cependant n’est pas allé sur ce terrain. Il s’est contenté de rappeler la grande braderie des Autoroutes, de Suez, d’Aslthom, etc., braderie que nous déplorons nous aussi, mais qui s’explique par la nécessité de trouver des ressources pour maintenir le déficit de l’État dans les limites des engagements européens. De cela non plus, l’acteur ne dit mot. Il se garde tout autant de suggérer des pistes de réforme de l’État pour limiter les braderies ultérieures. 

In fine, Vincent Lindon se garde de beaucoup de choses, sauf de prêcher la table rase hégélienne et un monde nouveau dont l’histoire pourtant nous a appris le cauchemar. (édito paru Bd Voltaire)

 

 

9mai_J+53

Notre malheur vient de ceci : nous sommes des héritiers mais nous l’ignorons. Pire, nous professons de ne pas en tenir compte. Nous sommes héritiers d’un patrimoine que nous déclarons nul et non avenu, hommes nouveaux dans l’âme de qui peut se greffer n’importe quel courant de vie, comme un fleuve détourné de son cours. Notre âme cependant continue à vivre tant bien que mal avec le patrimoine que notre esprit n’honore plus. Nous sommes les descendants de ceux qui nous ont précédés mais ces derniers avaient un destin. Ils se concevaient comme portefaix d’un héritage légué par leurs pères et remis à leurs propres fils, avec le souci de n’en rien laisser se perdre. Nous, en revanche, estimons qu’il n’y a rien à transmettre, quelques politesses, quelques humanités, rien qui vaille de se mettre en frais. Mais en refusant de reconnaître cet héritage qui nous vient de nos plus lointains aïeux, nous renonçons aussi à l’idée de destin. Nous nous consumons dans notre jouissance et consommons jusqu’à notre patrimoine. Après nous, il ne restera pas grand-chose à transmettre. 

Des hommes privés de destin sont effrayés par la mort, ils n’ont plus le secours de penser que quelque chose restera d’eux, après. Le confinement s’explique en partie par la conscience de l’absence de destin. Nous sauver à tous prix, quitte à vivre dans la tétanie ! 

Les Romains de la République avaient un destin. 

 

Lu dans Courrier International : un chien-robot est chargé de faire respecter la distanciation sociale dans un parc de Singapour. Les autorités justifient cette technologie par le fait que la surveillance du parc est plus aisée et n’expose pas les employés au risque sanitaire. Le chien se contenterait d’avertir les contrevenants à l’aide d’un message déclamé d’une voix féminine. Il n’est pas prévu qu’il morde ! 

 

Robert Guédiguian (source Troiscouleurs) : « Il faudrait concevoir un monde où il y ait plus de justice sociale et plus de respect de la nature. Il faut que nous pensions collectivement comment une répartition des richesses peut être établie de manière plus juste, et que ça soit accompagné d’une forme de sobriété, les pauvres étant par définition plus sobres que les riches puisqu’ils n’ont pas les moyens de consommer. Et que tout ça aille avec une réconciliation de tout ce que la terre nous a toujours offert. La diversité des produits, l’alimentation de proximité pour tous, pas avec des coûts exorbitants. Il n’y a pas de recette et ça ne se fera pas du jour au lendemain. Mais il faut que ça soit premier dans la réflexion. La clé, c’est la reprise en main de l’économie par la politique. Quand je dis « économie », je ne pense pas aux grands patrons, mais à la définition première : la gestion des ressources. Il faut donc que l’économie reprenne sa place, qui est seconde par rapport à la politique, celle-ci étant la volonté des hommes d’agir de telle ou telle manière. Il faut mille fois plus d’intervention partout, de la contrainte, casser les monopoles de toutes les grandes entreprises du monde. » Plus de justice, certes, qui est en désaccord avec cela ? Quant à « concevoir un monde où… », tout le problème est là !  Il n’est hélas pas en notre pouvoir d’en concevoir un, mais d’aucuns s’obstinent à continuer à le penser. Le monde, celui que nous connaissons, nous pourrons l’améliorer par petites touches, à commencer par la sélection des élites selon des compétences et non de la rhétorique. Notre monde va peut-être aussi mal parce que, depuis quelques siècles, les tribunes voient se succéder des orateurs qui parlent d’une destination sans jamais indiquer le chemin pour y parvenir.  

 

10mai_J+54

Posté par acontrecourant à 07:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

14 mai 2020

Au jour le jour, J+47 à J+50

20190423_123709

3mai_J+47

Fragilité des démocraties. Confinement, verbalisations, Stopcovid, fichier informatique des malades, vaccination obligatoire, « brigades des anges-gardiens », etc., les signes de restriction des libertés publiques semblent se multiplier au nom du primat de la santé sur toute autre considération (on peut se demander si les élites en charge du bien public sont aussi soucieux de la santé publique que de leur propre allégeance à la doxa humanitariste, laquelle sert d’échelle des vertus…). Un pays dont les citoyens sont susceptibles d’être suivis à la trace par une puce électronique ou sommés de rendre compte de chaque instant de leur emploi du temps, au nom du bien public, un tel pays est-il encore une démocratie ? Les citoyens y sont-ils encore en mesure d’exprimer leurs suffrages lors des consultations électorales ? Il convient cependant de mettre ces mesures en perspective historique. Elles semblent arrivées deus ex machina ou ex abrupto mais trouvent un début d’explication dans l’état d’impréparation, de désinvolture, de déliquescence presque, du pays face à une catastrophe non envisagée quoique prévisible (et prévue par nombre d’experts et d’oracles). Pendant de longues décennies, les esprits se sont bercés dans une utopie qui enseignait la fin de l’histoire, la fin des territoires, la fin des nations, la fin des peuples, la sécurité universelle et la concorde heureuse. Et il ne manquait pas de tribuns pour en chanter les vertus. Fols, fredons et fardafets, aurait dit Rabelais. Les événements prennent leur temps mais ils sonnent toujours le glas des utopies. La planète est à la fois un paradis terrestre mais aussi un écosystème instable qui invite, en permanence, à rester sur ses gardes. Si vis pacem, para bellum ! Les démocraties cependant prospèrent pendant les années de vaches grasses et s’installent dans une certaine langueur, elles suscitent des vocations, elles se tournent vers les doxas qui plaisentà leurs opinions publiques, lesquelles, flattées (« Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute », La Fontaine. Corollaire : tout flatté engraisse celui qui l’amuse !) sont plus sensibles au souhaitable qu’au probable. Ainsi chassent-elles ces Cassandre qu’elles estiment être des oiseaux de mauvais augure ! Et, lorsque viennent les années de vaches maigres, deviennent-elles la proie de quelque tyran qui œuvre à leur bonheur urbi et orbi. (publié Boulevard Voltaire) 

Perception du sacré. La vie, la mort, le sang, le sexe, la naissance, autrui, la propriété, etc. constituent les occurrences en lesquelles le sacré se manifeste avec force, à condition de consentir à cette terreur, mystique, qui incline à délaisser les prérogatives individuelles au profit de la totalité, du monde manifesté et révélé dont l’homme n’est qu’un infime grain de poussière. Cette attitude, d’humilité, n’est cependant que l’effet de la perception, de la conscience, lesquelles, parfois, succombent à une sorte de vertige ou d’éblouissement qui peut leur fait paraître toutes choses comme absurdes.

  

4mai_J+48

« Dans une situation d’épidémie, plus encore qu’en temps ordinaire, la participation volontaire de tous est plus efficace que la soumission plus ou moins réticente -et, on le constate, de moins en moins effective- aux décisions parachutées d’en haut. » Etienne Perrot, jésuite

« La confiance n’exclut pas le contrôle », le ministre de l’intérieur Castaner citant Lénine

Un décret du 23 avril, passé totalement inaperçu (ce n’est pas une moindre calamité que la presse française, pourtant tenue comme toute presse à une information pluridisciplinaire, se cantonne au seul sujet à la mode) annonce la fermeture prochaine de 14 réacteurs nucléaires français (sur 54). Le manque à gagner énergétique sera compensé par de l’énergie intermittente (éolien, d’un coût de production doublé) complété par de l’énergie fossile (charbon…) dans un pays dont la population croît et les besoins en énergie augmentent. Nous aurons donc cette conséquence réjouissante d’un renchérissement d’environ 25% du coût énergétique et d’une augmentation non négligeable des émissions de CO2. Mais les écologistes antinucléaristes seront contents. 

« Rouvrir tous les lieux de culte n’est pas la meilleure idée pour lutter contre la promiscuité… Je pense que la prière n’a pas forcément besoin de lieu de rassemblement où on ferait courir un risque à l’ensemble de sa communauté religieuse » Le ministre de l’Intérieur Castaner au micro d’RTL. 

Les Échos titrent : « L’économie française ralentit plus fortement que celle de la zone euro. » Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un guide suprême, petit père de son peuple affligé ! 

 

La mort qu’on voit et celle qu’on ne voit pas. La mort est insoutenable aussi faut-il le secours de quelque haute idée ou peut-être d’une croyance pour en supporter le spectacle. A moins qu’on ne la cache ! Dans l’anonymat des métropoles où l’âme s’en va en silence, n’éveillant d’autre effroi que celui de quelques voisins au passage des déménageurs qui vident l’appartement. Dans la relégation des établissements hospitaliers où les visites finissent en calvaire. Lorsqu’il n’y a plus de communauté, la mort se cache et se commet en secret, le tocsin depuis longtemps a renoncé à couvrir le bruit des villes et les offices mortuaires réunissent quelques rares proches en toute discrétion. La mort qu’on ne voit pas n’effraye pas non plus, elle se contente de remplir de terreur celui qui s’en va, une terreur d’autant plus grande que les rives du Styx ressemblent à quelque chambre au milieu d’appartements où les voisins continuent de déplacer des chaises qui raclent et à fermer des portes qui claquent. La barque du passeur Charon accoste sous les décibels de la télévision de l’autre côté de la cloison. Souvent, il ne se trouve pas même une âme pour recueillir le dernier râle. Les âmes s’emploient à vivre, elles n’ont pas le temps de mourir, elles n’ont pas le temps d’y songer, elles n’y songent pas du reste, elles sont élevées dans l’illusion de la jeunesse et de l’éternité. Nul événement dramatique ne les a trempés dans son creuset, alors elles croient que le temps des événements dramatiques est révolu. Si vis pacem, par bellum, et quoi encore ! Carpe diem, en version consumériste ! Après moi le déluge ! Mais les Parques font leur moisson où bon leur chante et, parfois, un homme tombe du haut d’un pont, des promeneurs sont exécutés par des terroristes, le cadavre d’un enfant échoue sur une plage de la mer Égée, des nettoyeurs s’enfoncent dans le ventre d’une centrale en fusion, des individus traversent une mer à bord d’embarcations deux fois trop petites, des individus se mettent à tousser et finissent pas étouffer sans qu’on sache pourquoi, etc. La mort qui s’invite dans un monde d’où elle a été chassée effraie, affole, jette les esprits dans l’hystérie. Les journalistes s’emploient à en multiplier les images comme dans un kaléidoscope et deviennent les maîtres de cérémonie. Les caméras attendent les rescapés sur les plages, plus nombreuses que les sauveteurs, elles se promènent dans les couloirs de hôpitaux, elles déforment la réalité du monde et la restreignent aux seuls lieux où la mort s’invite sans qu’il soit possible de la cacher. Les caméras déroulent le spectacle obscène de la mort et privent les maîtres du monde de toute espèce de lucidité. 

  

5mai_J+49

Carence ou excès d’État ? Il est dans la nature des crises d’accélérer le temps et de mettre en évidence ce qui d’ordinaire retenait l’attention des seuls observateurs attentifs. La crise du Covid19 a particulièrement touché la France et placé cette dernière parmi les mauvais élèves du monde occidental. Les résultats sont accablants et ne peuvent être passés sous silence, absence de masques, absence de tests, absence de lits médicalisés, absence de réactivité à la fois pour prendre la mesure des choses, pour déclencher les mesures adéquates et pour mettre en œuvre les processus de réapprovisionnement, absence de plan réaliste de déconfinement, etc. Les responsables en charge du bien public et du pouvoir ont fait preuve d’amateurisme, de désinvolture, voire d’outrecuidance et d’incompétence. Cette carence désormais avérée est-elle pour autant le symptôme d’une insuffisance des structures de l’État ?  

Le chat est le seul animal domestique qui nous tolère sans nous manger dans la main. Et, bien plus qu’un animal sauvage d’observation malaisée ou périlleuse ou acrobatique, il nous enseigne que nous ne sommes pas les seuls hôtes des territoires que nous croyions avoir quadrillés pour notre seul profit. La propriété n’est qu’éphémère, disputable par une espèce plus prédatrice. Les territoires des différentes espèces se superposent quoique, d’un plan à l’autre, les contours soient différents. Le chat nous apprend à penser. Il nous tient parfois compagnie mais, la plupart du temps, nous ignore de sa souveraine indifférence. 

 

6mai_J+50

Confinés ou tétanisés ?  Que nous arrive-t-il ? Que nous est-il arrivé ? commencent à se dire quelques esprits que le confinement n’a pas totalement privé d’oxygène. Pas moins de vingt-six mille décès à ce jour, religieusement comptabilisés par un Pr Salomon fidèle au rendez-vous de 19h30 ! Vingt-six mille, cela n’est pas rien et nous nous garderons de toute espèce de désinvolture à leur encontre. D’autant plus que nombreux furent ceux qui décédèrent dans la solitude de leurs établissements hospitaliers, interdits de visite et de présence de leurs proches, nombreux furent ceux aussi auxquels un interne aura apposé à l’orteil l’étiquette LATA (limitation et arrêt des thérapeutiques actives) caractéristique des systèmes de santé dépassés. Que nous est-il arrivé ? Paralyse-t-on un pays, un continent entier, pour la grippe saisonnière, le tabagisme, le cancer de la peau… ? La sixième puissance du monde n’avait-elle pas tous les atouts pour prendre les meilleures décisions ? Cependant, empêchés par une centralisation excessive, les responsables locaux, départementaux… ne disposaient pas de marges de manœuvre pour adapter les mesures à leur contexte. Si le Haut-Rhin et l’Oise relevaient de mesures drastiques, fallait-il imposer celles-ci à tout le pays ? L’État, au sommet, décide. Les Agences Régionales de Santé, chevilles ouvrières, mettent en œuvre et les instances locales appliquent. Cela fonctionne par temps ordinaires mais quand les organes de presse, en théorie chargés d’une information pluridisciplinaire et factuelle, se focalisent sur la crise et constituent une sorte de cour d’instruction permanente, ce n’est plus la même chanson. Ce furent deux mois d’émotion pure et continue, tous les autres sujets relégués dans l’insignifiance. Les responsables politiques jusqu’au Président se voyaient cités à comparaître et sommés de rendre compte. La peur gagnait tous les étages. Empêcher la mort de saisir par le virus faisait oublier que la mort avait cent autres moyens de saisir et qu’elle s’employait à escalader les murailles dégarnies. Jamais de mémoire d’homme on n’aura vu le monde médiatique créer une telle distorsion autour d’un phénomène sanitaire. Une panique de cette nature était-elle pensable il y a cinquante ans ? Sous couvert d’information, les médias ont multiplié les propos inquiets des seuls experts du monde médical et les images d’ambulanciers qui se ruaient sur les Urgences, entretenu une sorte de psychose et mis en tension l’opinion publique. La belle affaire ! D’une crise de saison, ils ont fait la crise du siècle, mais tu les conséquences autrement désastreuses de la paralysie. Il faut avoir beaucoup d’aplomb et d’estomac pour garder la tête froide et résister à tant d’injonctions. L’équipe au pouvoir, très amatrice, n’avait ni l’un ni l’autre, sa communication était chaotique, et, tantôt désinvolte, tantôt affolée, elle a perdu un temps précieux et pris la décision la plus violente qui soit, celle du confinement ! Même pour la peste, on se contentait de mettre en quarantaine. Mais, last but not least, il est à craindre que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets lors du déconfinement. La centralisation du pays empêche d’agir ceux qui sont les mieux à même d’apprécier les situations locales et particulières. Et là où il faudrait audace et courage, voire prise de risque, les responsables songent avant tout à se couvrir des foudres de l’appareil juridique dont, décennie après décennie, ils n’ont cessé d’étoffer l’arsenal, sous la pression du reste d’une opinion publique à la fois prompte à monter aux barricades et avide d’état-providence. « Quand un peuple n’a plus de mœurs, il fait des lois », déplorait Tacite. L’État est partout, omniprésent, protéiforme, aussi malhabile qu’un géant englué dans les sables mouvants. Il confisque de surcroît presque tous les leviers. Et lorsque survient un événement contraire comme une pandémie, il ne manque pas de journalistes de l’information continue pour commenter la tétanie au spectacle de laquelle ils prennent part. (publié Boulevard Voltaire)

Posté par acontrecourant à 08:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


05 mai 2020

Au jour le jour, J+40 à J+46

DSC00870

26avril_J+40

Sous la pression de la diplomatie chinoise, l’UE temporise dans les conclusions de son rapport sur les circonstances dans lesquelles la pandémie du coronavirus a pris naissance en Chine.  

Une chroniqueuse part du postulat : « la pandémie a surpris tout le monde. » C’est à mon sens une généralisation abusive car bien des gens avaient prévenu, alerté, non pas précisément à propos de cette pandémie, mais à propos de la survenue d’une catastrophe majeure qui donnerait la dernière chiquenaude au château de cartes des économies mondiales, car ce qui est à craindre, ce ne sont pas les inévitables et regrettables victimes directes de la pandémie, mais l’effondrement des économies qui en produira bien davantage ! Hélas, nul n’écoute aussi peu que celui qui a décidé de pas écouter. Ils ont des oreilles pour entendre et n’entendent pas, ils ont des yeux pour voir et ne voient pas

Le 28 avril prochain, les parlementaires français seront amenés à s’exprimer sur une application de traçage électronique, généralisée et prétendument sans risques (pour la démocratie et le respect des libertés), Stopcovid. Les uns prétendent qu’elle permettra de sortir les Français de leur situation d’assignation à résidence. Les autres, qu’elle ne sera que le prélude d’une sorte de bracelet électronique généralisé digne des dystopies les plus sombres d’A. Huxley ou de P.K. Dick. Les parlementaires LaRem estiment que c’est une question technique qui n’a pas à faire l’objet d’un débat. L’opinion publique semble très très très peu sensibilisée sur une question qui pourtant n’est ni plus ni moins que la restriction, à de nobles fins sanitaires, la plus importante de la liberté conquise en 1789. 

Gorgias de Platon, le politique et le sophiste ont parties liées. A développer… 

Il s’est dit beaucoup de choses à propos des tyrannies d’État ou des dictatures et le jugement est souvent faussé par les singularités des régimes fascistes du XXème siècle, italien, allemand ou russe. Elles présentent toutes cependant un point commun : elles interviennent à la suite d’une longue période de déclin et de décadence, d’incertitudes et de troubles, d’horizons à court terme et de postures hédonistes, au cours de laquelle les voies à suivre n’apparaissaient pas clairement. Se pressaient alors, aux portillons du pouvoir, d’innombrables harangueurs plus soucieux d’y entrer que de l’exercer à bon escient. Dans ces conditions, le pouvoir change souvent de mains et l’opinion publique est moins prompte à se déterminer politiquement qu’à redouter ou fuir quelque épisode calamiteux de son passé. Dans la France du XXème siècle, il s’agissait des heures les plus sombres du régime vichyste et il n’a pas manqué de forces politiques pour agiter à satiété cet épouvantail, au point que les élections présidentielles, indépendamment de la qualité des programmes exposés, ont avant tout consisté à choisir le candidat le moins soupçonnable de pensées nauséabondes. Le pouvoir passe entre les mains de moins-disant successifs dont la moralité supposée l’emporte sur l’efficacité politique, et les pays ainsi dirigés glissent vers leur déclin par l’incapacité de leurs dirigeants à tenir un discours de vérité sur lequel leurs adversaires, en bons sophistes (cf le Gorgias de Platon) s’acharneraient jusqu’au discrédit. Il suffit alors d’un événement extraordinaire, climatique, sanitaire ou économique pour accélérer ce déclin et conduire à une situation d’urgence que les tenants du pouvoir (choisis pour leur moralité et non leurs capacités à diriger. Rappelons-nous que les macronistes se présentaient au départ comme des amateurs de bonne volonté) peinent à gérer, voire gèrent de façon calamiteuse. La tentation est alors grande d’en appeler à l’union nationale et de déployer une rhétorique polémologique qui transforme tout opposant en adversaire voire en ennemi. De tels dirigeants sont à même de considérer la suspension des libertés publiques comme des mesures techniques destinées à leur laisser carte blanche, alors même que le bon sens, ou la common decency, voudrait qu’ils remettent en cause leur mandat et permettent au pays de se donner un gouvernement compétent. La tyrannie d’État s’installe toujours dans des conditions de cette nature. 

Les (mes) personnages du monde d’avant continuent de me faire signe, ils me convoquent, ils exigent de moi que je mette un point final aux textes qui leur servent d’écrin et me témoignent l’impatience que mérite un tailleur rechignant à éliminer les surpiqures. Dans le même temps, me sollicitent des personnages du monde d’après, non pas celui que nous connaissons, confiné, figé, assommé par la soudaineté d’une pandémie (ce monde diffère peu de celui d’avant, la transformation à l’œuvre n’est pas encore apparente, elle ne se manifestera que progressivement) mais un lointain monde d’après, lorsque la transformation sera achevée et qu’un nouveau point d’équilibre apparaitra. Et je me perds en conjectures pour situer cet après. Six mois ? Un an ? Deux ans ? Plus ? Le matériau qui requiert les attentions de ma plume est aussi instable qu’un atome de plutonium ou que des œufs battus en neige. Il importe de prendre en compte des hypothèses plausibles, d’évaluer dès à présent l’ampleur de la transformation. Ce qui, il y a quelques mois encore, relevait de la science-fiction, se transforme en objet de littérature blanche, quoique d’une grande noirceur. Nous allons connaître de vraies heures sombres et non pas le retour de celles qui servaient aux sophistes de la fin du XXème siècle pour gripper la machine politique. Jamais l’objet de la littérature n’a été autant lié à l’actualité du monde. Je travaille dans une chambre dont la porte ne ferme plus et, à chaque instant, me parviennent des clameurs et des échos qui me contraignent à réajuster ma vision du monde et de la littérature. Un auteur ne saurait se désintéresser des bouleversements à l’œuvre dont il lui appartient, autant qu’aux experts, aux journalistes et aux politiques, de saisir l’ampleur, le sens et l’oracle.   

 

27avril_J+41

Le traçage électronique, ou le diable est dans les détails. Les gouvernants pensent avec leurs tripes lesquelles sont bien molles. La crainte de laisser se mourir d’autres concitoyens par leur imprévoyance actuelle les terrorise (alors même que le désastre sanitaire est la conséquence de leur imprévoyance passée, ils sont prêts du reste à toutes les incantations pour que celle-ci disparaisse des mémoires). Aussi s’empressent-ils de déployer tous les arsenaux technologiques, sanitaires et administratifs pour garder et renforcer le contrôle de la situation. Le traçage électronique des citoyens (les malades d’abord, puis tous les autres) apparaît à leurs yeux comme le nec plus ultra de tous les outils. Que les libertés individuelles soient réduites et rognées n’est qu’un dommage collatéral qu’il convient d’assumer. Les députés LaRem du reste ne comprennent pas pourquoi cette disposition, technique selon eux, devrait faire l’objet, à l’Assemblée, d’un débat et encore moins d’un vote. L’État veut absolument garder la main, celle-ci fût-elle de fer. Incapable de se transformer lui-même, l’État est paniqué à l’idée d’être balayé par la contestation, aussi multiplie-t-il les gardes fous. La panique le rend aveugle et il lui échappe cette chose pourtant évidente lorsqu’on prend un peu de distance : les régions, les départements, les entités locales seraient mieux à même de prendre les décisions compte-tenu des particularités de leurs territoires mais cela suppose d’importantes délégations (la plus élémentaire étant de ne plus dépendre d’une ARS qui ne rend de comptes qu’à Paris). Dans un réflexe de survie, l’État veut se renforcer et augmenter l’épaisseur de la chape de plomb alors même qu’il devrait lâcher du lest. Le modèle fédéral d’organisation territoriale l’emporte largement en efficacité lorsqu’il s’agit de faire face aux situations de crise.

 

28avril_J+42

L’après-confinement selon Boris Cyrulnik : « On aura le choix entre vivre mieux ou subir une dictature, qu’elle soit politique, financière, religieuse ou liée à l’hyper-consommation ».  

En titre dans le journal Le Parisien : « Policiers ciblés à Colombes : le mobile trouble de l’assaillant au cœur de l’enquête. Ce lundi soir, un jeune homme de 29 ans a foncé en voiture sur des policiers, faisant deux blessés graves. Il a évoqué Gaza, la Palestine et l’État islamique. »

En ces temps troublés, il importe avant toute chose de penser le changement qui est à l’œuvre, d’en évaluer l’ampleur, les ramifications, les conséquences…, de constituer une grille de lecture, évolutive, et de la confronter en permanence à la réalité des événements. Pensée itérative… ! Et les questions qui, à mes yeux, se posent à priori :

—le monde d’après ressemblera-t-il au monde d’avant et, a contrario, à quel degré lui sera-t-il différent ? 

—l’équipe au pouvoir s’engagera-t-elle dans un mouvement de réforme et de décentralisation ou accentuera-t-elle l’emprise de l’État ?  

—les communautés dissidentes (notamment la communauté musulmane) accentuera-t-elle ou réduira-t-elle la fracture ? 

 

Sobriété, pragmatisme et humilité ! Le Premier Ministre Édouard Philippe a prononcé, à l’Assemblée, un discours sur les modalités et phases du déconfinement envisagé à partir du 11 mai. Deux réflexions. D’une part, une volonté de mettre en place un dispositif réactif, capable de mesurer des variations au jour le jour et de donner des alertes quant aux infléchissements nécessaires. D’autre part, la reconnaissance de l’hétérogénéité territoriale et la volonté d’accorder aux autorités locales, départementales, quelques marges de manœuvre. La grande improvisation de l’action gouvernementale jusqu’à ce jour incite cependant à la plus grande prudence. Aussi, wait and see !

 

29avril_J+43

Peu confiante à l’encontre des promesses de la technocratie française, et à l’invitation de la mairie, ma mère âgée, 88ans, alsacienne et admirable, s’est mise à confectionner des masques de confinement au rythme d’une dizaine par jours. Empêchée de rendre visite à mon père à l’Ehpad, elle a bravé l’interdiction en contournant le bâtiment et en lui faisant signe à travers la fenêtre, la chambre étant située au rez-de-chaussée. Il lui est permis à nouveau de rendre visite par le truchement d’une sorte de parloir aménagé, et je dois rendre hommage au personnel de l’Ehpad qui s’est mobilisé pour réaliser des prodiges, même si les visites prennent des allures de parloirs de prison. L’Ehpad par bonheur n’a pas été touché par l’épidémie et mon père, grabataire, est resté lucide sur la situation (cette situation résulte du confinement auquel l’État français s’est vu contraint de recourir, en lieu et place de la quarantaine des seules personnes infectées, lesquelles n’ont pu être détectées par absence de tests. Cette absence résulte elle-même d’un état de désinvolte impréparation et d’incompétence d’élites incapables de s’entourer de conseillers ayant l’intelligence de la situation. De surcroît, la chaîne de commandement a failli une fois de plus, tétanisée et de très faible réactivité, et les drames humains qui se sont joués dans les Ehpad ne constituent pas le moindre des scandales dont les responsables auront à répondre. Mais en répondront-elles ?)

            Des rumeurs de plus en plus insistantes circulent sur des consignes LATA qu’aurait données le gouvernement au milieu hospitalier à destination des personnes de plus de 75 ans, atteintes. (Limitation et arrêt des thérapeutiques actives)

 

30avril_J+44

Crise sanitaire ou crise culturelle ?

La crise du Covid19, sanitaire ou culturelle ? 

La culture est une dimension subtile de l’esprit qui ne se manifeste que par ses effets et son absence est aussi imperceptible que la lumière pour un aveugle. La crise que nous traversons, que la France et d’autres pays traversent comme elle la traverse, a révélé de profondes carences. Celles-ci n’apparaissent qu’en comparaison des stratégies déployées et des résultats obtenus par d’autres pays, et les élites chargées de la conduite du pays semblent ne pas être en mesure d’évaluer ses carences. Pourtant, il ne manque pas d’esprits cultivés et avisés, il ne manque pas non plus d’experts reconnus dans leurs domaines de compétence, mais il semblerait que les uns et les autres aient été absents dans la gestion de cette crise. Leurs voix se sont certes fait entendre, mais de façon marginale, en dehors des instances d’administration et de décision parmi lesquelles ils ne siégeaient pas. 

L’État français du reste ne souligne que le caractère sanitaire de la crise sans aborder le caractère anthropologique et civilisationnel. Les choses se passent comme si les responsables en charge de la conduite des affaires publiques étaient incapables de recul et de hauteur, qu’ils administraient le pays au jour le jour selon des réflexes paniqués d’action et de réaction, mais sans réactivité intelligente[1], dans un fort contexte d’improvisation. Les démentis succèdent aux prises de position hasardeuses et bravaches, exprimées avec la désinvolture de qui est investi d’un pouvoir dont il ne mesure ni les responsabilités ni la gravité. La comédie des masques serait comique si elle n’était pas grotesque, et l’incapacité de mettre en œuvre des procédures efficaces d’appels d’offre pour l’acquisition de masques et de tests est proprement scandaleuse. Le pays pourtant ne manque pas de virologues, d’experts, de collapsologues[2] et de stratèges qui avaient anticipé le type de crise qui l’a surpris dans son impréparation. Toutes ces personnes savaient comment réagir avec hauteur, du moins ils en avaient une idée, ils avaient recommandé des anticipations, mais ils ne sont ni au pouvoir ni dans les cercles proches du pouvoir. 

Je suppose, je me vois dans l’obligation de supposer que les hommes au pouvoir se sont entourés de jeunes énarques, avocats et sociologues bardés d’instruments de mesure et de statistiques auxquels, précisément, quelque chose fait cruellement défaut. De l’expertise dans des champs scientifiques, médicaux et techniques, sans doute, ils en pallient l’absence en suscitant d’innombrables comités, cercles de consultants et commissions. Mais aussi de ces choses difficilement mesurables que sont l’autorité et la culture. Peut-être parce que les hommes de pouvoir en manquent eux-mêmes et qu’il leur manque aussi l’humilité de s’entourer de personnes[3] qui pourraient leur en remontrer, souligner leurs propres carences, et ce manque est déjà révélateur d’une absence de culture[4]

Il faut certes que les hommes de pouvoir s’entourent de jeunes énarques capables d’appréhender dans son ensemble une situation donnée[5] et de trouver les éléments de langage, mais il faut aussi des hommes de savoir et de culture pour en identifier les perspectives et les angles morts, pour les interpréter et mettre en évidence ce qui dans les événements reste caché. Et pour être entendus, ces derniers doivent disposer d’autorité, vertu qui résulte à la fois de la compétence et du crédit accordé à celle-ci. A l’évidence, de tels hommes ne se trouvaient pas dans les cercles rapprochés du pouvoir et leurs voix sont restées inaudibles au milieu du vacarme médiatique auquel se livrent Mme la Secrétaire d’État chargée de communication de l’Élysée[6] et les journalistes de BFM.TV. 

Cette crise pose dès lors la question cruciale de la sélection des élites et de leur accession aux responsabilités. En 1940, le généralissime Weygand[7] faisait le constat, amer, de l’inefficacité de la chaîne de commandement, laquelle avait déjà failli de façon dramatique lors de la guerre de 1870 contre l’Allemagne prussienne. Bien des pages écrites par Marc Bloch[8] ou par Rebatet[9] restent d’actualité pour décrire la calamiteuse[10] gestion de la crise par les hommes en charge des responsabilités. La France non seulement n’a rien appris de son histoire mais la désuétude dans laquelle est tombée la culture, la culture générale, les humanités, la maîtrise des langues mortes jusques aux langues vivantes, la connaissance de l’histoire, le goût des arts et de la littérature, cette désuétude induit cette situation absolument paradoxale que la France ne sait plus même qu’il y a quelque chose à en apprendre. Mais le Moyen-âge lui aussi ignorait qu’avant lui vivaient des Virgile, des Cicéron, des Pythagore, des Aristote, etc., hormis quelques esprits curieux lesquels, souvent ermites ou confinés dans quelque ordre régulier, se sont chargés de sauver ce qui pouvait l’être jusqu’à ce que le sens commun veuille à nouveau s’en emparer et en tirer gloire. 

« Avant de guérir quelqu’un, demandez-lui s’il est prêt à abandonner les choses qui le rendent malades » (Hippocrate)

 

1 mai_J+45

2 mai_J+46


[1] Celle qui sait se projeter à moyen et long terme. 

[2] Souvent considérés comme des prophètes apocalyptiques, voire des charlatans, mais, en leurs temps, Orwell, Huxley ou Philipp K. Dick ont sans doute été affublés des mêmes épithètes

[3] Selon un nombre croissant de témoignages de personnes proches du pouvoir, il apparait que ce dernier fonctionne en vase clos, avec une succession d’a-priori et d’oukases, le président et son entourage décident unilatéralement, les ministères sont mis en demeure de mettre en œuvre, et le réel contraint au chausse-pied indépendamment de la faisabilité. « Hors sol », s’exclame Mme Dumas, ex-députée macroniste (ici).

[4] Dont l’un des effets est de prendre conscience de l’ampleur de ce qu’on ignore par rapport à ce que l’on croit savoir.

[5] Cette compétence se rapproche bien plus de l’intelligence algorithmique capable d’analyser un grand nombre de données, selon des modèles mathématiques, et d’en déduire des synthèses et des conséquences, mais c’est précisément là où le bât blesse. En effet, la réalité n’est ni modélisable ni numérisable, et sa perception, son appréhension, sa compréhension relèvent autant de l’intuition que de l’intelligence. Aussi convient-il de limiter les schémas intellectuels et théoriques, de limiter les instruments de mesure à surveiller, et de s’en remettre pour une grande part à l’intuition, mais cela suppose une culture, un aplomb, un recul, une attitude méditative et que sais-je d’autre, toutes dispositions d’esprit qui, en apparence, semble ne pas s’acquérir dans nos prestigieuses écoles de management et d’administration.

[6] On lui prêterait ce propos : « La parole politique est performative », ce qui ne veut pas dire grand-chose ou plutôt : le contenu de la parole politique est interchangeable a posteriori. 

[7] Le 25 mai 1940, il aurait tenu ce propos : « La France a commis l’immense erreur d’entrer en guerre en n’ayant ni le matériel qu’il fallait, ni la doctrine militaire qu’il fallait. », source Documents secrets de l’État-major général français.

[8] L’étrange défaite

[9] Les Décombres, livre injustement mis sous le boisseau amnésique par un aveuglement idéologique qui consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain, à considérer comme irrecevables les contributions éclairées d’un homme par ailleurs compromis

[10] Ne pas tenir compte des alertes, perdre un temps précieux, confiner un pays entier pendant une longue période et le priver des ressources économiques nécessaires à son rebond, générer des situations dramatiques, plutôt que d’identifier à temps et disposer, ou se mettre en situation de disposer, d’outils pour mettre en quarantaine les individus contaminés, comme cela a été fait du reste en Allemagne, au Vietnam, en Corée et peut-être même en Chine. 

Posté par acontrecourant à 08:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

04 mai 2020

Crise sanitaire ou culturelle

Penseur - Rodin

La culture est une dimension subtile de l’esprit qui ne se manifeste que par ses effets et son absence est aussi imperceptible que la lumière pour un aveugle. La crise que nous traversons, que la France et d’autres pays traversent comme elle la traverse, a révélé de profondes carences. Celles-ci n’apparaissent qu’en comparaison des stratégies déployées et des résultats obtenus par d’autres pays, et les élites chargées de la conduite du pays semblent ne pas être en mesure d’évaluer ses carences. Pourtant, il ne manque pas d’esprits cultivés et avisés, il ne manque pas non plus d’experts reconnus dans leurs domaines de compétence, mais il semblerait que les uns et les autres aient été absents dans la gestion de cette crise. Leurs voix se sont certes fait entendre, mais de façon marginale, en dehors des instances d’administration et de décision parmi lesquelles ils ne siégeaient pas. 

L’État français du reste ne souligne que le caractère sanitaire de la crise sans aborder le caractère anthropologique et civilisationnel. Les choses se passent comme si les responsables en charge de la conduite des affaires publiques étaient incapables de recul et de hauteur, qu’ils administraient le pays au jour le jour selon des réflexes paniqués d’action et de réaction, mais sans réactivité intelligente[1], dans un fort contexte d’improvisation. Les démentis succèdent aux prises de position hasardeuses et bravaches, exprimées avec la désinvolture de qui est investi d’un pouvoir dont il ne mesure ni les responsabilités ni la gravité. La comédie des masques serait comique si elle n’était pas grotesque, et l’incapacité de mettre en œuvre des procédures efficaces d’appels d’offre pour l’acquisition de masques et de tests est proprement scandaleuse. Le pays pourtant ne manque pas de virologues, d’experts, de collapsologues[2] et de stratèges qui avaient anticipé le type de crise qui l’a surpris dans son impréparation. Toutes ces personnes savaient comment réagir avec hauteur, du moins ils en avaient une idée, ils avaient recommandé des anticipations, mais ils ne sont ni au pouvoir ni dans les cercles proches du pouvoir. 

Je suppose, je me vois dans l’obligation de supposer que les hommes au pouvoir se sont entourés de jeunes énarques, avocats et sociologues bardés d’instruments de mesure et de statistiques auxquels, précisément, quelque chose fait cruellement défaut. De l’expertise dans des champs scientifiques, médicaux et techniques, sans doute, ils en pallient l’absence en suscitant d’innombrables comités, cercles de consultants et commissions. Mais aussi de ces choses difficilement mesurables que sont l’autorité et la culture. Peut-être parce que les hommes de pouvoir en manquent eux-mêmes et qu’il leur manque aussi l’humilité de s’entourer de personnes[3] qui pourraient leur en remontrer, souligner leurs propres carences, et ce manque est déjà révélateur d’une absence de culture[4]

Il faut certes que les hommes de pouvoir s’entourent de jeunes énarques capables d’appréhender dans son ensemble une situation donnée[5] et de trouver les éléments de langage, mais il faut aussi des hommes de savoir et de culture pour en identifier les perspectives et les angles morts, pour les interpréter et mettre en évidence ce qui dans les événements reste caché. Et pour être entendus, ces derniers doivent disposer d’autorité, vertu qui résulte à la fois de la compétence et du crédit accordé à celle-ci. A l’évidence, de tels hommes ne se trouvaient pas dans les cercles rapprochés du pouvoir et leurs voix sont restées inaudibles au milieu du vacarme médiatique auquel se livrent Mme la Secrétaire d’État chargée de communication de l’Élysée[6] et les journalistes de BFM.TV. 

Cette crise pose dès lors la question cruciale de la sélection des élites et de leur accession aux responsabilités. En 1940, le généralissime Weygand[7] faisait le constat, amer, de l’inefficacité de la chaîne de commandement, laquelle avait déjà failli de façon dramatique lors de la guerre de 1870 contre l’Allemagne prussienne. Bien des pages écrites par Marc Bloch[8] ou par Rebatet[9] restent d’actualité pour décrire la calamiteuse[10] gestion de la crise par les hommes en charge des responsabilités. La France non seulement n’a rien appris de son histoire mais la désuétude dans laquelle est tombée la culture, la culture générale, les humanités, la maîtrise des langues mortes jusques aux langues vivantes, la connaissance de l’histoire, le goût des arts et de la littérature, cette désuétude induit cette situation absolument paradoxale que la France ne sait plus même qu’il y a quelque chose à en apprendre. Mais le Moyen-âge lui aussi ignorait qu’avant lui vivaient des Virgile, des Cicéron, des Pythagore, des Aristote, etc., hormis quelques esprits curieux lesquels, souvent ermites ou confinés dans quelque ordre régulier, se sont chargés de sauver ce qui pouvait l’être jusqu’à ce que le sens commun veuille à nouveau s’en emparer et en tirer gloire. 



[1] Celle qui sait se projeter à moyen et long terme. 

[2] Souvent considérés comme des prophètes apocalyptiques, voire des charlatans, mais, en leurs temps, Orwell, Huxley ou Philipp K. Dick ont sans doute été affublés des mêmes épithètes

[3] Selon un nombre croissant de témoignages de personnes proches du pouvoir, il apparait que ce dernier fonctionne en vase clos, avec une succession d’a-priori et d’oukases, le président et son entourage décident unilatéralement, les ministères sont mis en demeure de mettre en œuvre, et le réel contraint au chausse-pied indépendamment de la faisabilité. « Hors sol », s’exclame Mme Frédérique Dumas, ex-députée macroniste.

[4] Dont l’un des effets est de prendre conscience de l’ampleur de ce qu’on ignore par rapport à ce que l’on croit savoir.

[5] Cette compétence se rapproche bien plus de l’intelligence algorithmique capable d’analyser un grand nombre de données, selon des modèles mathématiques, et d’en déduire des synthèses et des conséquences, mais c’est précisément là où le bât blesse. En effet, la réalité n’est ni modélisable ni numérisable, et sa perception, son appréhension, sa compréhension relèvent autant de l’intuition que de l’intelligence. Aussi convient-il de limiter les schémas intellectuels et théoriques, de limiter les instruments de mesure à surveiller, et de s’en remettre pour une grande part à l’intuition, mais cela suppose une culture, un aplomb, un recul, une attitude méditative et que sais-je d’autre, toutes dispositions d’esprit qui, en apparence, semble ne pas s’acquérir dans nos prestigieuses écoles de management et d’administration.

[6] On lui prêterait ce propos : « La parole politique est performative », ce qui ne veut pas dire grand-chose ou plutôt : le contenu de la parole politique est interchangeable a posteriori. 

[7] Le 25 mai 1940, il aurait tenu ce propos : « La France a commis l’immense erreur d’entrer en guerre en n’ayant ni le matériel qu’il fallait, ni la doctrine militaire qu’il fallait. », source Documents secrets de l’État-major général français.

[8] L’étrange défaite

[9] Les Décombres, livre injustement mis sous le boisseau amnésique par un aveuglement idéologique qui consiste à jeter le bébé avec l’eau du bain, à considérer comme irrecevables les contributions éclairées d’un homme par ailleurs compromis

[10] Ne pas tenir compte des alertes, perdre un temps précieux, confiner un pays entier pendant une longue période et le priver des ressources économiques nécessaires à son rebond, générer des situations dramatiques, plutôt que d’identifier à temps et disposer, ou se mettre en situation de disposer, d’outils pour mettre en quarantaine les individus contaminés, comme cela a été fait du reste en Allemagne, au Vietnam, en Corée et peut-être même en Chine. 

Posté par acontrecourant à 09:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

29 avril 2020

Mont St-Odile, montagne sacrée

 

Chronique d’un voyage dans la région du Mont St-Odile, en septembre 2019

 

20200123_161830

Certaines cartes topographiques sont inscrites dans les esprits à la manière de lettres volées[1]posées - par quelles mains malicieuses ? - bien en évidence sur les corniches des lieux coutumiers, retournées comme il se doit.  Elles échappent à la sagacité ordinaire qui, chaque jour, se contente de vérifier que rien ne manque, mais ne se préoccupe nullement des significations cachées, dont le déchiffrement est toujours remis à plus tard. Plus tard était-il arrivé ? Plus tard arrive parfois lorsqu’il est bien tard. 

Je descends du train à Strasbourg. La gare est masquée par une gigantesque lentille de verre, longue de deux cent mètres et haute d’une dizaine de mètres, laquelle observe la ville de son œil placide. Sur sa pupille, parfois, sont accrochées des pellicules publicitaires d’un goût mondialiste. Je reste un instant à contempler cette prouesse architecturale futuriste - c’en est une -, pour laquelle j’aurais quelque indulgence si elle ne dissimulait pas, au regard de la ville, la vieille façade prussienne, construite dans les années 1910. Et la lentille de verre me rappelle, l’eussé-je oublié, - mais il n’y aucun risque que j’oublie une telle chose – que le pays où je suis né fait encore et toujours l’objet d’un projet d’assimilation, lequel ne dit pas son nom mais n’en est pas moins à l’œuvre. Celui-ci consiste à faire tomber dans l’oubli la plus grande partie de son glorieux passé, la partie allemande. Ce projet, de surcroît, est conduit par un pays qui a porté haut les couleurs de l’universalité, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et du respect de la diversité. Mais, par la voix d’un premier ministre – dont décidément je ne parviens jamais à me rappeler le nom – la France a décrété que les Alsaciens n’étaient pas un peuple[2], et que, par conséquent, il n’y avait pas matière à discussion. Et cette situation serait sans doute assez ordinaire si le pays – la France - qui maintient mon pays - meine Heimat - sous le boisseau jacobin n’était pas aussi le mien. Je suis du côté, à la fois de l’oppresseur et de l’oppressé, et cette dichotomie, cette singularité, fait partie de ce que j’ai fini, faute de mieux, par appeler la question alsacienne

Le chauffeur du bus départemental auprès de qui j’acquitte le prix des billets me regarde avec un petit sourire lorsque, à la question de savoir combien nous étions, je réponds, Zwei Personen. C’est un homme de mon âge et, sans nous connaître, nous nous comprenons, nous sommes issus du même creuset, enracinés pour toujours dans cette plaine enserrée entre deux massifs, les Vosges d’une part, la Forêt Noire de l’autre, même si le cours de la vie m’a emmené en d’autres contrées, non moins plaisantes, et que je n’y reviens que de temps à autre, pour rendre visite à ma famille restée au pays, mais aussi pour d’autres raisons. A peine une demi-heure de trajet, et l’autobus nous dépose devant la mairie, au pied de la tour du Château qui fut témoin de tous les événements tragiques survenus, ici comme ailleurs, depuis la guerre de Trente ans. Nous sommes venus avec le projet d’un périple, retourner en des lieux, étonnamment proches, que je connais bien mais dont j’ignorais les résonnances historiques lorsque, enfant, je les ai visités la première fois. 

dagobert2_vitrail_eglise_mouzay-cercle Lorraine

Dès le lendemain, nous nous mettons en route. Nous traversons le défilé du Kronthal, ce verrou des premiers contreforts du Piémont qui donne accès à Wangenbourg et à la Petite Suisse, puis nous passons par Wangen, dont le beffroi majestueux et l’ancien mur d’enceinte s’accrochent à flanc de coteau. Et partout ruissellent le long des façades d’imposantes fontaines de géraniums. Nous nous arrêtons à Kirchheim, petite bourgade viticole sise aux confins septentrionaux de la Route du Vin. Des fouilles récentes y ont confirmé la présence d’une place forte au milieu de laquelle s’érigeait le palais du roi Dagobert II, descendant de Clovis[3] ou Chodwig. Il se dit beaucoup de choses à propos de Dagobert, et il s’en occulte beaucoup plus. Exilé en Irlande dans son jeune âge par un usurpateur, élevé par Wilfrid évêque d’York, restauré sur le trône avec l’aide de l’évêque de Sion, Dagobert était le dernier roi mérovingien, éphémère souverain de l’Austrasie. On dit de ce jeune homme à la personnalité forte qu’il aurait tenté de reprendre en mains les affaires déliquescentes du royaume. Il régna pendant trois ans avant d’être assassiné, à Stenay, en 679, dans des circonstances restées mystérieuses. Quelle est la part de légende selon laquelle Dagobert aurait eu une descendance avec la princesse wisigothe Gisela de Razès, épousée en secondes noces ? Cette descendance se serait réfugiée à Rennes-le-Château, la cité cathare, dont il est dit par ailleurs tant d’autres choses, mais ceci est une autre histoire.

Adolescent, je passais matin et soir par Kirchheim, à bord de l’autobus qui me conduisait au lycée de Molsheim où j’étudiais la géométrie, la chimie, l’histoire de France et la malice féminine. C’était dans le cours des années soixante. La guerre était déjà loin derrière nous – la guerre mondiale, la seconde - mais elle avait laissé une infinité de contours en creux, délimitant avec une précision chirurgicale ce dont on parlerait désormais et ce qui serait tu, occulté. Les dommages subis par l’esprit sont les plus longs à cicatriser et c’est un travail qui incombe à plusieurs générations. Rede m’r nemmi davon ! – n’en parlons plus ! -, se disait-il lorsque les langues, agitées par leur daïmon[4], avaient le malheur de commettre quelque transgression. En conséquence de cette guerre, et des précédentes, une grande partie de la psyché collective était condamnée à rester dans l’ombre, telle la face cachée de la lune qui ne voit jamais le moindre rayon de soleil. La parole publique, les discours - le discours - en configuraient la trame normée et installait une topographie dont les mises à jour étaient aux mains des officines parisiennes, toujours plus sourcilleuses[5] et inquisitoriales. Nous fûmes nourris d’histoire de France, la guerre de Cent ans, la Révolution, Napoléon, le Front Populaire, la Libération, de Gaulle, Pasteur, Balzac et Victor Hugo - enrôlés parmi tant d’autres sous la bannière tricolore et auxquels nous ne gardons pas moins une indéfectible vénération. Le miracle économique des Trente Glorieuses donna quelque crédit à cette entreprise de reconstruction de l’esprit au chausse-pied et de réécriture unidimensionnelle de l’histoire. Dagobert était enfoui dans l’autre partie de la psyché, la plus grande, la plus volumineuse - mouvante et instable tel un magma tellurique où, les formes, estompées, grossières parfois, luttent contre l’informité à la manière des démons de Hieronymus Bosch ou des créatures de William Blake. Dagobert avait rejoint la Bataille de Reichshoffen, la Débâcle, les combats du Hartmannsweiler Kopf, les Feldgrau[6] et les malgré-nous[7], les génocides commis par Turenne dans le Palatinat et Turckheim, le repeuplement - à la fin de la guerre de Trente ans - depuis la Bavière, le Tyrol et le Vorarelberg, la paix d’Augsbourg, Moschenrosch mais aussi Gottfried, Geiler von Keysersberg, Beatus Rhenanus, Sebastian Brand, Hérade von Hohenburg dite de Landsberg, Gutenberg, Stoeber, Pfeffel, Woehrle, Stadler, Flake ou encore Schickele, mais aussi Lenz, Büchner, Goethe, Grimmelshausen, Grimm, mais aussi l’Or du Rhin et les Nibelungen, les lieder de Schubert et de Hugo Wolf, le prestige des Habsbourg, et, hélas, le Gauleiter Wagner et le camp du Struthof-Natzweiler… 

Dagobert est l’une des lettres volées parmi tant d’autres. Il gisait sous nos yeux, retourné, accessible aux seuls érudits qui s’étaient fait un devoir de garder la mémoire, d’en conserver les manuscrits pour la transmettre, le moment venu, à la grande masse des aveuglés, ceux à qui il fut dit qu’il n’y avait rien à voir en ces lieux. La psyché est avide de clarté, et la psyché d’adolescents alsaciens au détour des années soixante n’est encore qu’un petit univers en expansion. L’esprit se tourne du côté où on l’attire, les formes intelligibles, la géométrie ou encore les dates de l’histoire de France. La psyché n’en est pas moins avide de clarté et de mots. Elle travaille, telle une pâte à Kugelhof[8]qui lève dans l’obscurité d’un réduit. Des mains intrépides devront la pétrir un jour ou l’autre, plus tard. Plus tard était peut-être arrivé. Toutes les lettres volées finissent, un jour ou l’autre, entre les mains de leurs destinataires. 

Nous laissons Dagobert et Kirchheim à leur sommeil mémoriel et poursuivons vers le Mont St-Odile en traversant Obernai, St-Nabor, St-Léonard, puis ce sont d’interminables lacets de route jusqu’au promontoire où le monastère est érigé. Le jubilé des treize siècles est en préparation – 2020 ! Mille trois cents ans se sont écoulés depuis la fondation- mais, au train où vont les choses, il n’est pas certain que d’autres jubilés puissent intervenir par la suite. La statue d’Odile, bras levé en une attitude hiératique, tourne son regard de pierre vers la plaine d’Alsace étendue à ses pieds, mais bien peu de regards se tournent encore vers les lieux de sa mémoire. La chrétienté séduit de moins en moins de fidèles prêts à lui rendre hommage, et il y a sans doute beaucoup à dire sur son naufrage auquel consentent les générations de la post-modernité[9], lesquelles conjuguent le paradoxe d’un héritage culturel revendiqué chrétien au sein d’une laïcité ouverte à tous les appétits. Seuls encore parviennent sur le promontoire des autobus transportant des retraités en voyage d’agrément selon des circuits qui comportent un certain nombre d’étapes gastronomiques entre lesquelles viennent se glisser deux ou trois heures de visite guidée. 

 

20200123_161728

Le promontoire s’érige à l’intérieur d’une muraille fermée, à mi-hauteur, longue de quelques vingt-trois kilomètres. Çà et là manquent quelques dizaines de mètres de roches mégalithiques, prélevées au fil des siècles pour d’autres usages. Aujourd’hui encore, les archéologues restent perplexes quant à l’origine de cette muraille. Romaine ? Païenne ? Druidique ? Pour la chrétienté, le promontoire est devenu un lieu sacré, réservoir de force tellurique qui, parfois, saisit jusqu’à l’étourdissement mais toujours invite au recueillement. Il le fut très certainement pour les cultes plus anciens, dit païens. Druides et chamans n’étaient pas moins inspirés que les ermites et les prieurs des ordres monastiques. Et il y a sans doute beaucoup à dire sur ces juxtaposition, interpénétration, recouvrement, absorption des rites païens et chrétiens. L’hagiographie les a présentés selon une hiérarchie spirituelle où la chrétienté faisait figure d’aboutissement. Cependant, le fait qu’une religion l’emporte sur une autre ne préjuge que de sa puissance temporelle, jamais de sa mystique, laquelle est la même d’une religion à l’autre, même si elle se manifeste sous d’autres espèces. Et la terre dont nous gravissons les flancs présente une rare concentration de signes religieux, païens d’une part, chrétiens de l’autre. Cela augure d’une force tellurique que les mystiques de tous bords n’auront eu de cesse de questionner et qui, parfois, semble vouloir surgir de la pénombre des futaies. Celles-ci portent une ramure dont l’épaisseur interdit aux regards d’aller au-delà de quelques dizaines de mètres, comme pour protéger des secrets qui ne consentent à se révéler qu’aux seuls pèlerins armés de courage, de patience et de bonnes chaussures de marche. 

Depuis notre départ, nous sommes surpris par la quantité de signes que le passé, prestigieux et protéiforme, nous adresse pour peu que l’on regarde en-dessous des mises en scène folkloriques et pittoresques. Nous les avions sous nos yeux, depuis longtemps, depuis toujours, mais nous ne savions pas regarder. Nous ne le savions pas, car nous n’avions pas connaissance de ces multiples petites références que les contes étaient chargés de semer dans les jeunes esprits et d’armer les curiosités naissantes. La télévision avait chassé les contes. Les bavards Guy Lux et Léon Zitrone avaient imposé silence aux grand-mères. 

Désormais, le passé se donne à nous, adultes grisonnants, dans les apparences de sa pétrification à l’œuvre. L’oubli a commencé. Et, en ce début de vingt et unième siècle, l’ancienne terre mérovingienne et odilienne nous assaille, mais aussi l’humanisme et la prospérité du temps de la Décapole[10], l’époque pendant laquelle Gutenberg mit au point l’imprimerie pour propager les mises en garde de Geiler von Kayserberg, les mises en cause de Luther et les réfutations d’Érasme et de Rhenanus. Et cette ancienne terre d’Empire, non pas celui des Prussiens mais celui des Habsbourg[11], ne cesse de nous parler en des formes que nous ne comprenons plus. Le passé vient à nous tel un comateux qui se réveille après quelques décennies, quelques siècles de léthargie, et s’étonne de ne plus être compris par ceux qui avaient en charge la conservation de son héritage. Mais ces derniers ont l’esprit occupé par d’autres hiéroglyphes, peut-être seulement la grille des figures émotives – emoticons - suggérées par des logiciels qui les dispensent de chercher une expression personnelle à leurs propres émotions. 

20190910_165653

Une halte impromptue à la petite chapelle St-Marguerite d’Epfig nous met en présence d’un ossuaire, des centaines de crânes, blanchis, empilés derrière un fin grillage, peut-être des milliers, les cavités oculaires lançant leurs questions muettes à qui voudra les prendre en charge. La guerre des Paysans a fait rage en ces contrées. Elle préfigura la guerre de Trente Ans laquelle, entre 1618 et 1648, décima la moitié de la population de la plaine d’Alsace, civils, femmes et enfants[12]. Avec la bénédiction du très catholique cardinal Richelieu, le reitre Turenne s’y employa avec une rage de génocidaire. Ses cendres reposent aux Invalides sans que la République, par ailleurs prompte à montrer du doigts, n’en éprouve le moindre remords. Les exactions eurent lieu notamment dans la petite ville de Turckheim où l’on dénombre un millier de victimes, hommes, femmes, vieillards et enfants. Sur la place centrale de Turckheim se dresse toujours et encore la statue de Turenne, pourtant sacrilège pour la mémoire alsacienne, que la république et ses élus continuent d’honorer par une sorte d’hystérésis de l’habitude, sourds aux protestations de jour en jour plus fortes, inconscients de l’offense commise.     

Fouday[13] est notre prochaine destination et nous traversons la forêt du Hohwald[14]. Nous couvrons en moins d’une heure la dernière partie du chemin qu’emprunta le poète Jakob Michael Reinhold Lenz, quelques deux cent cinquante années plus tôt. Il n’y avait alors ni route ni voitures ni GPS, ni mêmes de quelconques indicateurs de direction, seuls çà et là des signes identifiables par les riverains. Seuls des chemins de terre traversaient alors le massif forestier, consentant à d’imprévisibles détours pour éviter les escarpements dangereux, avec une telle inconstance qu’un étranger en ces lieux en perdait très vite le nord. Lenz était un étranger, pas seulement en cette forêt. Il venait d’Emmendigen, en Forêt Noire, où il était hébergé chez la famille Schlosser. Cornélia Schlosser n’était autre que la sœur de Goethe, lequel régnait déjà sur les lettres allemandes mais se contentait d’exercer le métier de conseiller à la cour du duché de Weimar. Cornélia accepta d’héberger le poète devenu persona non grata à Weimar, sans doute à cause d’excentricités ou d’autres choses encore que nous ignorons. Quelques quatre-vingt kilomètres séparent Emmendingen de Fouday. Un bon marcheur, bien équipé et muni de cartes topographiques franchit cette distance en moins de trois jours. Lenz était-il bon marcheur ? Quand bien même, il n’y avait alors ni sentier balisé ni carte d’aucune sorte. Il partit sans doute avec quelques indications sommaires, franchir le Rhin à Marckolsheim en empruntant le bac, puis prendre la route du nord-ouest, en direction de Kintzheim, Villé, le Hohwald. Qu’avait-il sur les épaules ? Les époux Schlosser connaissaient les rigueurs de l’hiver alsacien, d’autant plus redoutable lorsqu’on s’enfonce dans les vallées vosgiennes, et ils ne laissèrent pas partir le jeune poète de vingt-sept ans sans un chaud manteau, des provisions et quelque bonnet de laine. Mais Lenz n’avait déjà plus toute sa raison, il avait été suivi et traité par Lavater et, à Winterthur, par Kaufmann, médecin, philosophe et théoricien du Sturm und Drang, lesquels, suite à l’insuccès de leurs soins, avaient décidé de le confier à leur ami commun Jean-Frédéric Oberlin, pasteur humaniste un rien chaman, dont le presbytère était situé à Fouday et avec lequel ils étaient en correspondance régulière. 

lenz

Il faut songer que Lenz, jeune homme, certes déjà rompu aux voyages[15], théologien rebelle épris de poésie et de Shakespeare, jeta ses premiers feux littéraires[16] à l’ombre de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Quelque peu intrépide, voire téméraire, Lenz se sera perdu le long de chemins peu balisés des vallées vosgiennes. Il aura sollicité des indications en une langue – il parlait l’allemand des lointaines contrées de la Prusse orientale – que les habitants eurent du mal à comprendre dans leur allemand alsacien ou rhénan. Il se perdit, s’effraya en ces contrées hostiles et enneigées, il connut des épisodes de panique à l’approche de la nuit tandis que nul hameau alentours n’offrait le refuge d’une bergerie, il glissa, s’écorcha les genoux, épuisa trop vite les quelques victuailles emportées pour le voyage. Il aura désespérément tenté de garder le cap, nord-ouest lui avait-on dit, même si son chemin aboutissait au pied d’une falaise rocailleuse où parfois, emporté par le ruissellement, se détachait quelque bloc qui se fracassait non loin de lui. C’est un poète exténué, hagard, frigorifié et affamé qui vint tambouriner à la porte du presbytère. Le pasteur n’en fit pas compte-rendu, sa plume avait alors à s’emparer d’autres sujets de préoccupation. Sans doute est-il possible de reconstituer la durée de ce voyage en consultant les Tagebücher des Schlosser. Peu importe cependant s’il fallut à Lenz quatre, six ou dix jours pour se rendre à Fouday, le voyage entrepris au mois de janvier 1778, dans les frimas hivernaux, prit très certainement des allures dantesques – Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate[17] – ainsi en fut-il déjà de celui qu’Hölderlin entreprit depuis Bordeaux jusqu’à Tübingen. Les poètes allemands, jusqu’à Paul Celan et Peter Handke, arpentent le monde à pied, la meilleure façon peut-être d’en connaître les sortilèges. Quant au voyage de Lenz, Georg Büchner en aura imaginé tous les dangers et toutes les vicissitudes : 

georg_buchner_gravure

« Den 20. ging Lenz durchs Gebirg. Die Gipfel und hohen Bergflächen im Schnee, die Täler hinunter graues Gestein, grüne Flächen, Felsen und Tannen. Es war nasskalt, das Wasser rieselte die Felsen hinunter und sprang über den Weg. Die Äste der Tannen hingen schwer herab in die feuchte Luft. Am Himmel zogen graue Wolken, aber alles so dicht, und dann dampfte der Nebel herauf und strich schwer und feucht durch das Gesträuch, so träg, so plump. Er ging gleichgültig weiter, es lag ihm nichts am Weg, bald auf- bald abwärts. Müdigkeit spürte er keine, nur war es ihm manchmal unangenehm, dass er nicht auf dem Kopf gehn konnte. Anfangs drängte es ihm in der Brust, wenn das Gestein so wegsprang, der graue Wald sich unter ihm schüttelte, und der Nebel die Formen bald verschlang, bald die ge- waltigen Glieder halb enthüllte; es drängte in ihm, er suchte nach etwas, wie nach verlornen Träumen, aber er fand nichts. Es war ihm alles so klein, so nahe, so nass, er hätte die Erde hinter den Ofen setzen mögen, er begriff nicht, dass er so viel Zeit brauchte, um einen Ab- hang hinunterzuklimmen, einen fernen Punkt zu errei- chen; er meinte, er müsse alles mit ein paar Schritten ausmessen können. Nur manchmal, wenn der Sturm das Gewölk in die Täler warf, und es den Wald herauf dampfte, und die Stimmen an den Felsen wach wurden, bald wie fern verhallende Donner, und dann gewaltig heranbrausten, in Tönen, als wollten sie in ihrem wilden Jubel die Erde besingen, und die Wolken wie wilde wie- hernde Rosse heransprengten, und der Sonnenschein dazwischen durchging und kam und sein blitzendes Schwert an den Schneeflächen zog, sodass ein helles, blendendes Licht über die Gipfel in die Täler schnitt; oder wenn der Sturm das Gewölk abwärts trieb und ei- nen lichtblauen See hineinriss, und dann der Wind ver- hallte und tief unten aus den Schluchten, aus den Wipfeln der Tannen wie ein Wiegenlied und Glockengeläute heraufsummte, und am tiefen Blau ein leises Rot hinauf- klomm, und kleine Wölkchen auf silbernen Flügeln durchzogen und alle Berggipfel scharf und fest, weit über das Land hin glänzten und blitzten, riss es ihm in der Brust, er stand, keuchend, den Leib vorwärts gebo- gen, Augen und Mund weit offen, er meinte, er müsse den Sturm in sich ziehen, alles in sich fassen, er dehnte sich aus und lag über der Erde, er wühlte sich in das All hinein, es war eine Lust, die ihm wehe tat; oder er stand still und legte das Haupt ins Moos und schloss die Augen halb, und dann zog es weit von ihm, die Erde wich unter ihm, sie wurde klein wie ein wandelnder Stern und tauchte sich in einen brausenden Strom, der seine klare Flut unter ihm zog. Aber es waren nur Augenblicke, und dann erhob er sich nüchtern, fest, ruhig als wäre ein Schattenspiel vor ihm vorübergezogen, er wusste von nichts mehr. Gegen Abend kam er auf die Höhe des Gebirgs, auf das Schneefeld, von wo man wieder hinabstieg in die Ebene nach Westen, er setzte sich oben nieder. Es war gegen Abend ruhiger geworden; das Gewölk lag fest und unbeweglich am Himmel, so weit der Blick reichte, nichts als Gipfel, von denen sich breite Flächen hinabzogen, und alles so still, grau, dämmernd; es wurde ihm entsetzlich einsam, er war allein, ganz allein, er wollte mit sich sprechen, aber er konnte, er wagte kaum zu atmen, das Biegen seines Fußes tönte wie Donner unter ihm, er musste sich niedersetzen; es fasste ihn eine namenlose Angst in diesem Nichts, er war im Leeren, er riss sich auf und flog den Abhang hinunter. Es war finster geworden, Himmel und Erde verschmolzen in eins. Es war als ginge ihm was nach, und als müsse ihn was Entsetzliches erreirchen, etwas das Menschen nicht ertragen können, als jage der Wahnsinn auf Rossen hinter ihm. »[18]

 La traduction du Lenz m’accaparait depuis quelques mois déjà et, afin de m’imprégner de l’esprit des lieux, j’avais l’intention de me rendre à Fouday[19], où Lenz le poète séjourna du 20 janvier au 8 février 1778, presque trois semaines d’un séjour chaotique et halluciné. 

Georg Büchner était arrivé – lui aussi – à Strasbourg quelques cinquante plus tard, au cours de l’années 1831. Le jeune étudiant en médecine, gréco-latiniste, quelque peu exalté, fut éloigné de Darmstadt où régnait une de ces fièvres révolutionnaires telles qu’en connurent les états allemands qui avaient goûté aux libéralités du code civil napoléonien. Büchner fut hébergé chez le pasteur Jaeglé, proche de la famille Reuss, nom de jeune fille de la mère du jeune étudiant. Il y fit la connaissance des frères Stoeber et des cercles littéraires réunis à Strasbourg la paisible. Ehrenfried, père des frères Stoeber, était un ami du défunt Oberlin dont il avait prononcé la Todesrede[20]. Il était en possession du compte-rendu, Herr L., qu’Oberlin fit du séjour de Lenz à Fouday. Pour quelles raisons Georg Büchner, jeune étudiant destiné à la médecine, s’est-il pris de passion pour l’aventure Lenz ? Pour quelles raisons était-il, à l’instar de Lenz, un inconditionnel de Shakespeare ? avait-il déjà lu les premiers drames de Lenz sans parler de toute l’œuvre de Schiller et de Goethe ? avait-il consenti à la volonté paternelle de s’engager dans une carrière de chirurgien sans pour autant délaisser ses propres aspirations, littéraires et révolutionnaires ? s’était-il lié avec le pasteur Weidig, figure de proue de la révolution dans le duché de Hessen ? Lecteur infatigable des comptes rendus de la Révolution Française, pour quelles raisons avait-il entrepris la composition du drame La mort de Danton ? avait-il laissé, dans sa correspondance, de nombreux indices d’instabilité, de crises d’angoisse, de spleen ? s’était-il lancé dans l’étude des sciences exactes avec la même ferveur qu’il avait manifesé pour la littérature et la philosophie ? avait-il choisi, comme sujet de thèse, l’étude du système nerveux du barbeau ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Lenz était pour lui un alter ego, un compagnon de route, et la lecture du manuscrit Herr.L, ainsi que les pages consacrées par Ehrenfried Stoeber au pasteur Oberlin, ne fut sans doute que le déclencheur du projet Lenz, manuscrit emblématique rédigé à l’automne 1835, inachevé, remisé pour un travail ultérieur, hélas resté en l’état suite au décès prématuré de Büchner en février 1837, à l’âge de 23 ans, à Zürich où, nommé Privat-docent, il avait commencé à donner des conférences sur Descartes et Spinoza.  

La route qui rejoint Fouday depuis le Hohwald longe un autre lieu de mémoire, le camp de concentration du Struthof-Natzweiler où furent internés des dizaines de milliers de personnes, persona non grata aux yeux du régime nazi, et où en périrent près de douze mille. Les petites croix blanches alignées apparaissent par vagues en fonction de la déclivité de la route, posées sur le versant septentrional, là où le froid est le plus mordant. Lenz y sera passé à proximité, peut-être déjà hanté par de sombres prémonitions. A Fouday, nous sommes quatre personnes à visiter le musée Oberlin et la petite église où le pasteur accepta que Lenz tînt un sermon. L’église peut contenir un peu plus d’une centaine de personnes et j’imagine ces « Femmes et petites filles (qui) affluèrent le long des sentiers qui prenaient d’assaut la montagne. Vêtues d’habits et de robes d’un noir austère, elles portaient à la main un brin de romarin ainsi qu’un recueil de cantiques entouré d’un délicat mouchoir blanc. Un rayon de soleil furtif éclairait la vallée, l’air tiédi se mouvait de façon imperceptible, charriant des parfums et des sons lointains qui enchantaient le paysage. Tout autour de Lenz semblait résonner dans une harmonie profonde. [21]»

La conversation se noue immanquablement entre quatre personnes qui précèdent la visite du prestigieux Unterlinden[22] de Colmar par celle d’un obscur musée de la vallée de la Bruche. L’une[23] des deux autres visiteuses nous rend attentifs au poète Paul Celan lequel, à la suite d’une rencontre prévue avec le philosophe Adorno en Engadine, mais ajournée sine die, composa son seul texte en prose, Gespräch im Gebirg, emblématique à plus d’un titre. 

« Eines Abends, die Sonne, und nicht nur sie, war untergegangen, da ging, trat aus seinem Haüsel und ging der Jud, der Jud und Sohn eines Juden, und mit ihm ging sein Name, der unaussprechliche, ging und kam, kam dahergezockelt, liess sich hören, ka mam Stock, kam über den Stein, hörst du mich, du hörst mich, ich bins, ich, ich und der, der du hörst, zu hören vermeinst, ich und der andre, - et ging also, das war zu hören, ging eines Abends, da einiges untergegangen war, ging unterm Gewölk, ging im Schatten, dem eignen und den fremden – denn der Jud, du weissts, was hat er schon, das ihm auch wirklich gehört, das nicht geborg wär, ausgeliehen und nicht zurückgegeben - , da ging er also und kam, kam daher auf der Strasse, der schönen, der unvergleichlichen, ging, wie Lenz, durchs Gebirg, er, den man hatte wohnen lassen unten, wo er hingehört, in den Niederungen, er, der Jud, kam und kam. »[24]

La rencontre entre Adorno et Celan avait pour objet la possibilité de la poésie après l’holocauste. Que se seraient dit les deux hommes si la rencontre avait eu lieu ? Celan en revanche rencontra le philosophe Heidegger chez lui, à Todtnauberg, en Forêt Noire. C’était en 1967. Selon plusieurs sources, il semblerait qu’entre eux furent tues plus de choses qu’il n’en fut dit. Mieux qu’un essai ou qu’un réquisitoire, le conte, lancinant, de Celan, Gespräch im Gebirg, est une réponse à toutes les questions qui auraient pu être formulées et, à la suite du Juif de Celan, ce sont des millions de victimes qui, à rebours de Lenz, entreprennent l’ascension de la montagne sacrée dont le monastère de St-Odile garde le promontoire oriental. Leur trépas sans doute aura augmenté d’autant la force tellurique.

chamisso

De l’autre côté de la vallée de la Bruche, vers le Nord, s’élève le massif du Dabo[25] et ses grandes forêts domaniales. Au sein de la forêt de Niederhaslach, un petit ruisseau, parfois chargée d’abondantes eaux pluviales, se précipite du haut d’une cascade qui porte le nom des ruines médiévales proches, celles du Château du Nideck. La cascade bruisse de son roulement furieux du sein duquel, parfois, s’échappent les murmures des divinités sylvestres qui errent alentours, perceptibles pour peu que l’on accepte de fermer les yeux. Les guides touristes vantent le site pour ses balades romantiques et les haltes gastronomiques. Elles mentionnent parfois le poète Adalbert von Chamisso[26], lequel immortalisa les lieux en une élégie que les grand-mères racontaient aux petits enfants et dont ma chère tante, malgré six décennies d’exil français, savait, sur ses vieux jours, encore déclamer les alexandrins. 

 

Burg Nideck ist im Elsaß der Sage wohl bekannt,

Die Höhe, wo vor Zeiten die Burg der Riesen stand;

Sie selbst ist nun verfallen, die Stätte wüst und leer;

Du fragest nach den Riesen, du findest sie nicht mehr.

 

Einst kam das Riesenfräulein aus jener Burg hervor,

Erging sich sonder Wartung und spielend vor dem Tor

Und stieg hinab den Abhang bis in das Tal hinein,

Neugierig, zu erkunden, wie's unten möchte sein… [27]

 

Les rochers mégalithiques qui gisent aux pieds des ruines et affleurent sous la terre rouge ne peuvent avoir été remués qu’à mains de géants ou par quelques héros des Niebelungen coupables de forfaits pour lesquels Wotan les condamna aux travaux forcés. 

Nous nous arrêtons encore à l’Abbatiale de Niederhaslach, édifiée au XIIIème siècle par Gerlach von Steinbach, le fils d’Erwin, l’un et l’autre maîtres d’œuvre de la flèche de Notre-Dame de Strasbourg, chacun pour un étage. L’abbatiale se dresse au milieu d’un hameau où ne vivent pas mille âmes – la dépouille du pape Clément V repose en une abbatiale, aquitaine, éloignée elle aussi de toute métropole. Niederhaslach est consacrée à l’ermite Florent, canonisé par l’Église Catholique, lettré, thaumaturge et mystique à qui l’on prête bien des prodiges, notamment d’avoir guéri l’une des filles de Dagobert II, en son proche palais de Kirchheim. Dagobert était un roi mérovingien – l’Alsace a bien des égards est une terre mérovingienne - descendant direct de Clovis, ou Chodwig, qui tenta de reprendre en mains les affaires déliquescentes du royaume d’Austrasie mais cela, je crois, je l’ai déjà longuement évoqué…  

 

20190910_131123

Le soir, nous faisons étape à Obernai, l’une des villes de l’ancienne Décapole. Le restaurant Les petites (et grandes) casseroles nous accueille à sa table gastronomique traditionnelle, tarte à l’oignon avec un Riesling fameux, baeckeoffe servis en cassolettes sous les couvercles desquels s’impatiente un fumet qui aussitôt subjugue les terminaisons olfactives et prépare les papilles, tandis que nos voisins de table suivent de leurs yeux ébahis les choucroutes royales atterrissant devant leurs panses affamées. Les tables sont recouvertes de nappes de kelsch[28]aux délicats motifs croisés monochromes bleu. De généreuses portions de Schwarzwälder Kirchtorte[29] viennent clore notre repas frugal, elles se tiennent bien face à l’omelette norvégienne géante flambée à la prune sur laquelle se jettent nos voisins volubiles, des Allemands aux Witz[30] tonitruants. Le chef insiste pour que nous ne quittions pas la table sans un doigt de kirsch, pour la digestion, précise-t-il. Nous l’aurions vexé à refuser ! Nous songeons à notre prochaine étape, la Bibliothèque de Sélestat. Nous y admirerons quelques incunables ainsi que maints ouvrages provenant de la bibliothèque de l’humaniste Béatus Rhénanus[31]. Ce dernier correspondait régulièrement avec Érasme, Martin Bucer ou encore Geiler von Keysersberg. Tous trois et d’autres encore entendirent les 57 propositions de Martin Luther que ce dernier exposa, en 1521, à la Diète de Worms[32]. Ils en approuvèrent l’esprit, mais mirent Luther en garde contre tout nouveau schisme au sein de l’Église Catholique. On sait ce qu’il en advint, les guerres de religion déchirèrent le Saint-Empire pendant plus d’un siècle. La paix d’Augsbourg[33] n’y mis qu’un terme provisoire. La rivalité[34] des Habsbourg et des Capétiens-Bourbon s’empara de la dispute, la suprématie en Europe continentale était en jeu. La guerre de Trente ans décima plus de la moitié de la population alsacienne[35]. L’ossuaire de la Chapelle St-Marguerite nous l’a tristement rappelé. La bibliothèque de Sélestat possède l’exemplaire du Nouveau Testament qui appartenait à Martin Luther. Il y est exposé, ouvert à une page recouverte des remarques de la main de Luther, à l’encre rouge, de sa fine écriture parfaitement calligraphiée semblable à celle d’un huissier des mœurs… 

Après Sélestat, nous nous en retournons, notre périple s’achève. Nous traversons dans l’autre sens le défilé du Kronthal avec son éperon nommé Loewenkopf[36]. La légende veut qu’un souterrain y aboutisse, construit pendant la guerre de Trente ans pour permettre aux seigneurs de Wazelnheim de fuir en cas de siège prolongé…, mais ceci est une autre histoire.  

 


[1] Cf la nouvelle d’Edgar Poe : La lettre volée

[2] Déclaration faite par le premier ministre, Manuel Valls, à l’Assemblée Nationale, en 2014, en réponse à l’interpellation du député bas-rhinois et alsacien Patrick Hetzel. 

[3] Clovis, mérovingien, 466-511 après J-C, roi des Saliens, puis roi de tous les Francs à compter de 481, date de son sacre à Reims. 

[4] Cf le démon de Socrate, ce qui en nous pousse à chercher et dire la vérité. 

[5] Notamment depuis la Révolution. Cf, le discours de Barère au Comité de Salut Public (27 janvier 1794) : « Quelle contradiction présentent à tous les esprits, les départements du Haut & du Bas-Rhin, ceux du Morbihan, du Finistère, d’Île & Vilaine, de Loire-Inférieure, des Côtes-du-Nord, des Basses-Pyrénées & de Corse ? Le législateur parle une langue que ceux qui doivent exécuter et obéir n’entendent pas. Les anciens ne connurent jamais de contrastes aussi frappants et aussi dangereux. Il faut populariser la langue, il faut détruire cette aristocratie de langage qui semble établir une nation polie, au milieu d’une nation barbare… »

[6] Couleur des uniformes de la Wehrmacht, dans les rangs de laquelle furent incorporés quelques 350 000 Alsaciens-Mosellans en 1914, ils étaient alors sujets du second empire allemand. 

[7] Nom donné aux quelques 50 000 Alsaciens-Mosellans incorporés, sous la contrainte, dans la Wehrmacht à partir de 1942. La contrainte consistait à prendre en otage et déporter les familles des éventuels récalcitrants ou déserteurs. 

[8] L’un des fleurons de la pâtisserie alsacienne. 

[9] La post-modernité de la « fin de l’histoire », prophétisée par le politologue américain Francis Fukuyama. Les événements postérieurs se sont chargés de dénoncer l’utopie de cette théorie, laquelle, pourtant, continue de faire des émules.

[10] En allemand, Zehnstädtebund. Alliance de dix villes libres d'Empire, dans la plaine d’Alsace, alors terre d’Empire (Saint-Empire romain germanique). L’Alliance a été fondée en 1354 et dissoute en 1679, peu après le traité de Westphalie. Elle regroupait les villes de Haguenau, Colmar, Wissembourg, Turckheim, Obernai, Kaysersberg, Rosheim, Munster, Sélestat et Mulhouse. Les Habsbourg recouraient à une forme de décentralisation que ne dit pas son nom. Les villes libres d’Empire – Freie Reischstadt – étaient liées, directement, à l’Empereur par un pacte ou un contrat d’Immédiateté Impériale, Reichsunmittelbarkeit, semblable aux contrats de paréage que les Plantagenets avaient établis avec les bastides aquitaines. Au plus fort du mouvement, il y avait jusqu’à 86 villes libres. Mulhouse conserva son statut de République, à l’instar de Venise et Gênes, jusqu’à l’avènement de Napoléon. 

[11] Cette précision est importante car, aux yeux de nos compatriotes de l’Intérieur, l’Alsace-Moselle a fait l’objet des convoitises de l’empire prussien des Hohenzollern. Cela n’est vrai qu’à partir du milieu du XIXème siècle et la guerre de 1870, perdue par Napoléon III. Auparavant, c’est du Saint-Empire romain germanique dont il s’agissait, celui des Staufen et des Habsbourg. La psyché alsacienne a été façonnée par un millénaire de Saint-Empire, beaucoup plus que par l’empire prussien. 

[12] Une ordonnance royale de 1661 donna le signal du repeuplement. Suisses, Bavarois, Tyroliens, Vorarelbergiens, mais aussi Lorrains, Savoyards et même Provençaux vinrent s’établr en Alsace. 

[13] Petite ville sise dans la vallée vosgienne de la Bruche.

[14] Massif vosgien.

[15] Originaire de Lettonie, Lenz s’était rendu à Strasbourg à l’âge de vingt ans, c’était en 1771 et le mouvement Sturm und Drang, littéraire et politique, venait de naître. 

[16] Il y écrira plusieurs drames emblématiques de la littérature allemande, notamment, Le Précepteur, Les Soldats…

[17] Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, « Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir… »

[18] « Le 20 janvier, Lenz s’en vint par la montagne. Autour de lui, à perte de vue, des sommets et de vastes étendues englouties sous la neige, des vallées encaissées entre des falaises de roche grise, de verts pâturages entre rochers et massifs de sapins. Un froid glacial saisissait toutes choses, l’eau ruisselait le long de la roche et creusait des sillons dans les sentiers. Les branches de sapins ployaient sous l’excès d’eau. Des nuages noirs traversaient le ciel et tout alentour semblait engourdi, puis, lentement, si pesant, si incertain, le brouillard s’étira à travers le feuillage. Lenz n’en eut cure, il poursuivit son chemin au même rythme, que celui-ci monte ou descende. De fatigue, il n’en éprouvait aucune, à l’exception des quelques instants où il regrettait de ne pouvoir marcher sur la tête. 

L’oppression le saisissait dans la poitrine, lorsque la roche s’éboulait, que la forêt frémissait sous ses pieds, que la brume enveloppait toute silhouette ou révélait des formes d’autant plus inquiétantes qu’éphémères. Il en restait tétanisé, effaré. Il cherchait alors un secours quelconque, peut-être celui d’une clé des songes, mais il n’en trouvait aucune. Toutes choses lui semblaient minuscules, rétrécies, détrempées, et il songeait à sécher la terre entière dans l’orbe chaleureuse d’un poêle. Il ne comprenait pas qu’il faille aussi longtemps pour descendre un coteau ou atteindre une destination. Cela heurtait sa conviction d’y parvenir en quelques enjambées. Toute distance échappait à la mesure de ses pas ou d’une quelconque coudée charnelle ! Parfois sa poitrine se déchirait. Lorsque la tempête chassait les nuages vers la vallée, qu’au-dessus des forêts s’élevaient des vapeurs et, au contact des rochers, des voix s’éveillaient, d’abord tel un tonnerre lointain, puis, soudain, véhémentes dans leurs modulations chromatiques, comme si elles entreprenaient d’enchanter la terre entière de leur chant sauvage, lorsque les rayons du soleil se frayaient un chemin au travers des nuages, frappaient les étendues neigeuses de leur tranchant insoutenable et répandaient leur lumière éblouissante sur les sommets et les vallées, lorsque la tempête précipitait les nuages à terre et y découpait un lac d’un bleu limpide avant de s’évanouir et, du plus profond des gorges et des cimes des sapins, faisait naître une berceuse soutenue par un carillon tandis que, du bleu d’azur profond, s’élevait une lueur pourpre et passaient des petits nuages aux ailes argentées qui laissaient les sommets dominer la contrée dans leur clarté crépusculaire, alors sa poitrine se déchirait. Lenz s’immobilisait, à bout de souffle, plié en deux, les yeux écarquillés et la bouche distendue, comme si une puissance le sommait d’attirer et apaiser, au plus profond de son être, la tempête et tout ce qu’elle embrasse. Une dilatation se produisait au-delà de son corps jusqu’aux dimensions de l’univers, jusqu’à se confondre avec lui, en un mouvement qui le jetait dans un tourment extrême. 

            L’instant d’après, un silence absolu se faisait en lui. Il se laissait choir dans la mousse et fermait à demi les yeux, et alors toutes choses se retiraient, la terre se rétractait à son contact jusqu’aux dimensions d’un point lumineux, une étoile, et rejoignait le fleuve impétueux qui mugissait sous ses pieds. 

            Il ne s’agissait pourtant que de fulgurances. Lenz ne tardait jamais à se relever, lucide, ferme et tranquille, comme par un matin clair qui dissipe les échos d’un cauchemar ou d’un théâtre d’ombres. L’égarement passé, il ne se souvenait de rien. 

            Vers le soir, il parvint aux étendues neigeuses d’un sommet à partir duquel on descend vers la plaine, à l’ouest. Il s’assit par terre. Le soir avait apporté sa paix, les nuages étaient immobiles dans l’azur. L’horizon offrait au regard, aussi loin qu’il portât, des sommets innombrables couronnés de vastes étendues neigeuses. ll régnait un silence absolu, crépusculaire. Lenz était seul, tout seul, et il en éprouvait de l’effroi. Il voulut se parler à lui-même, à voix haute, mais à peine osait-il desserrer les lèvres et reprendre son souffle. ll voulut fuir mais un tonnerre se mit à gronder sous la plante de ses pieds et il se laissa choir à nouveau. Il se retrouva dans un néant. Une terreur innommable l’étreignit jusqu’à le précipiter en une fuite éperdue. Il courut le long du coteau vers la plaine. La nuit tombée réunissait ciel et terre en une obscurité insondable et il fuyait comme poursuivi, comme si une chose terrifiante avait le projet de s’emparer de sa personne, une chose réfractaire et insupportable à toute conscience humaine, comme si la folie avait enfourché des destriers lancés à ses trousses. » (traduction rgoeller)

[19] Sis dans la vallée vosgienne de la Bruche

[20] Éloge funèbre.

[21] Lenz, traduction rgoeller

[22] Lequel possède de remarquables tableaux du colmarien Martin Schöngauer, italianisant et paisible, ainsi que le fantastique et inquiétant Rétable d’Issenheim de Mathias Grünewald.  

[23] Laquelle s’avère être écrivain et dramaturge. Je ne la remercierai jamais assez pour la conversation que nous eûmes. 

[24] « Un soir, le soleil, et pas seulement lui, fit naufrage, et il se trouva que, sortant de sa maisonnette, s’en alla le Juif, juif et fils de Juif, et avec lui son nom l’ineffable lui emboîta le pas, il s’en alla et vint, vint trottinant, avec assez de bruit pour être entendu, avec son bâton questionnant la pierre, m’entends-tu, tu m’entends, c’est moi, moi, qui veux-tu d’autre, moi et celui que tu entends, que tu crois entendre, que tu feins d’avoir entendu, moi et l’autre, tu sais, l’autre, - ainsi s’en allait-il, cela n’échappa à personne, il s’en alla un soir, le soleil et pas seulement lui avait fait naufrage, il s’en alla sous les nuages, dans l’ombre, la sienne et celle de l’étranger – car le Juif, tu le sais bien, que possède-t-il donc qui vraiment lui appartienne, qui ne soit emprunté, prêté et jamais rendu – ainsi s’en alla-t-il et vint, s’en vint quelque part sur la route, la très belle, l’incomparable, s’en alla, tel Lenz, à travers la montagne, lui à qui l’on concéda d’habiter là où était sa place, dans les parties basses, peut-être les plaines, lui le Juif qui vint et vint. » (traduction rgoeller)

[25] Où s’érige une chapelle dédiée à Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg, plus connu sous le nom de pape Léon IX (1002-1054) lequel, avec l’appui de l’empereur, entreprit la réforme de l’Église flétrie par plusieurs décennies de simonisme. 

[26] Louis Charles Adélaïde de Chamisso de Boncourt, dit Adalbert von Chamisso (1781, Chalons-en-Champagne, 1838, Berlin). Sa famille émigre en Allemagne en 1790. Il s’engage dans l’armée prussienne et choisit de produire son œuvre littéraire en allemand sans jamais renoncer à la nationalité française. « Ma patrie : je suis français en Allemagne et allemand en France, catholique chez les protestants, protestant chez les catholiques, philosophe chez les gens religieux et cagot chez les gens sans préjugés ; homme du monde chez les savants, et pédant dans le monde, jacobin chez les aristocrates, et chez les démocrates un noble, un homme de l’Ancien Régime, etc. Je ne suis nulle part de mise, je suis partout étranger – je voudrais trop étreindre, tout m’échappe. Je suis malheureux… Puisque ce soir la place n’est pas encore prise, permettez-moi d’aller me jeter la tête la première dans la rivière… » 

[27]         Le château où jadis demeuraient les géants,

En Alsace, a nom Nideck depuis fort longtemps.

Il n'en reste que ruines, balayées par le vent.

Des géants, nulle trace, hormis un conte d'antan.

 

Écoutes en le récit : la fille des géants,

Innocente et seule, jouait devant le portail.

Poussée par l'ennui, en la vallée elle descend,

Apprendre du monde d'en-bas les petits détails…(traduction rgoeller) 

[28]  Tissu de lin, de coton ou de métis produit exclusivement en Alsace. Il est orné d’un motif de carreaux formés par le croisement de fils de couleur bleue et/ou rouge. Son nom se réfère au bleu tiré du pastel cultivé près de Cologne. Kelsch dérive de kölnisch blau.  

[29] Pâtisserie de Forêt Noire

[30] Trait d’esprit caractéristique de l’humour rhénan. Par exemple : Dieser Moment, wenn jemand „Hallo“ sagt, du dich panisch umdrehst und denkst du hast Freunde, doch die Person hinter dir nur ans Telefon gegangen ist. (Dans ton dos, tu entends :  « Hallo ! », tu te retournes, joyeux, il te reste des amis, te dis-tu. Hélas ce n’était qu’une réponse faite au téléphone.)

[31] Écrivain, éditeur et humaniste allemand né à Schletstatt (Sélestat) en 1485, mort à Strassburg (Strasbourg) en 1547. 

[32] En présence de l’empereur Karl V, dit Charles-Quint, lequel garantit à Luther un droit de parole. 

[33] Elle est conclue en 1555 et ordonne la répartition des états du Saint-Empire selon la règle : « cujus regio, ejus religio ». 

[34] Cette rivalité naquit lors de la succession des Staufen à la couronne du Saint-Empire. François I (Capétien-Valois) et Karl V (Charles-Quint, Habsbourg), étaient tous deux candidats. Ce dernier l’emporta cependant. La France était dès lors prise en tenaille par l’empire des Habsbourg, Espagne d’un côté, Saint-Empire de l’autre. Elle n’eut de cesse de desserrer cet étau par de multiples guerres et d’alliances parfois contre nature, celle des Turcs, celle du très protestant roi suédois Gustave-Adolphe... 

[35] Le roman allemand naquit dans le drame de la guerre de Trente ans, avec le Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen, dont Mère Courage, de Brecht, est l’un des avatars les plus connus. 

[36] Littéralement : Tête de lion

27 avril 2020

Au jour le jour, J+35 à J+39

20200427_090030

21avril_J+35

Les titres alarmistes abondent sur le site du Figaro :

—Comment le laboratoire P4 de Wuhan, exporté par la France, a échappé à tout contrôle. 

—Incohérences et lourdeurs (administratives) suscitent la colère des soignants et des patients.

—Nouveaux incidents en banlieue parisienne (des tirs de mortiers…)

—Grigny-Villeneuve-la-Garenne : les trafiquants veulent éliminer toute présence policière.

—Pierre Vermeren : La crise sanitaire, révélatrice du déclassement de la France

—Il faut s’attendre sous peu à une tempête politique. 

—La centralisation de l’État a-t-elle ralenti le traitement de la crise ? 

—Etc.

 

Depuis 36 jours à présent, je vis en reclus. Mon sort sans doute est plus enviable que celui de nombre de mes concitoyens, exposés, en chômage partiel ou total, aux revenus plus incertains qu’une pension de retraite. Je me lève assez tard car je dors assez mal, peut-être par absence du bruit de fond urbain, lequel avait tout de même quelque chose de rassurant. Je pars aux provisions une fois par semaine, je prends alors des précautions de pleine conscience, masque, liste rigoureuse, éviter de porter les mains au visage, d’utiliser un chariot ou de toucher un montant de porte… Les recettes de cuisine me distraient, je les accommode à ma sauce, je ne pense pas au Covid à ces moments-là. Aujourd’hui, tendron de veau aux morilles, sauce au vin blanc ! De même, j’y pense moins lorsque je fais le tour du pâté de maison, 4kms quotidiens, toujours le même itinéraire dont je connais désormais presque tous les détails, je me concentre sur la coordination du souffle et de la marche. J’écoute peu de musique, l’intranquillité permanente m’en empêche. Seuls les airs d’opéra ont plus de force que la pesanteur. Wagner, Puccuni, Haendel, Purcell ! Lire aussi. Lire en revanche mobilise plus de concentration. Vigny, Hofmannsthal, les épitres de Paul. Écrire beaucoup : ce journal, de nouvelles nouvelles, en relire et parfaire d’anciennes. J’évite de m’informer sur BFM-TV, la fatuité des journalistes m’insupporte, toujours dans le spectacle de leur propre mise en scène. Je me tiens néanmoins informé, sensible à l’évolution du Covid et de sa maitrise autant qu’à l’ampleur du désastre que connait le pays dans lequel je vis, désastre que je pressens depuis des années déjà, en dépit du mépris d’amis qui ont voulu voir en moi un réactionnaire. Je répare les petites choses qui battent de l’aile dans ma maison, lorsque j’en ai les compétences. Je taille les rosiers, sème les graines qui me restent, tond la pelouse et m’efforce d’embellir le petit carré d’arbres fruitiers que nous arpentons régulièrement. Je cultive mon jardin

 

Une crise pétrolière majeure serait en train de se dessiner.  

Des milliers d’oiseaux seraient en train de « tomber du ciel » en Europe orientale. 

La virulence du Covid serait due à un excès d’une certaine bactérie intestinale. 

La mort de Dieu émousse le sens du sacré et prive de toute boussole susceptible d’indiquer la direction et les priorités.

 

Littérature et globalisation. Les choses se sont condensées de telle sorte qu’un best-seller aux USA sera traduit dans toutes les langues, du moins les bankables, et donc tiendra le haut du pavé pendant la période estimée par le marketing. L’accès au statut de best-seller répond lui aussi à un mécanisme parfaitement huilé : un bouquin répondant aux critères de perméabilité du marché, une maison d’édition aux reins solides, un bon réseau de distribution, une bonne campagne publicitaire et une critique laudative. Cerise sur le gâteau, parfois, le bouquin est bon. Ainsi de Philippe Roth, J. C. Oates et d’autres encore. Nombre de bons bouquins en revanche ne bénéficient pas de cet environnement favorable, ne seront pas traduits et leurs auteurs toucheront quelques kopecks en attendant des jours meilleurs. Le marché est globalisé à l’échelle mondiale, 80% des bouquins se bousculent autour d’un podium unique, leurs auteurs savent qu’on ne parlera que des cinquante premiers. Pour les 20% restants s’érigent d’autres podiums. Ainsi de la littérature basque : une langue spécifique, un lectorat dans une population de 5 millions de personnes et des auteurs qui émergent, voire sont traduits (Bernardo Atxaga…) L’exemple basque échappe à la globalisation. Ainsi se perpétuent une tradition, une culture. A contrario, 80% de la littérature entre dans des standards d’uniformisation dont les normes sont maîtrisées par celui qui bénéficie de la position dominante, à savoir les USA. Toute la littérature s’organise autour du podium dont ils contrôlent l’accès. 

 

Bullit ! Thriller tourné en 1968, par Peter Yates qui met en scène le duel entre deux policiers, l’un intègre et misanthrope, Steve McQueen dans le rôle Bullit, l’autre, volubile et prévaricateur, Robert Vaughn dans le rôle de Chalmers. Le justicier et le manipulateur sont confrontés autour de la protection d’un témoin dans une affaire de mafia, un certain Ross lequel se fait assassiner malgré la garde assurée par Bullit. Au cours de l’enquête, ce dernier est amené dans une course poursuite en voitures dans les rues de San Francisco qui entrera dans la légende, de même que le jeu sobre et maîtrisé de Steve McQueen, tout en présence et retenue, ou encore les trop brèves apparitions de Jacqueline Bisset, angélique. Au théâtre, le lyrisme racinien ou la verve shakespearienne ! au cinéma de longs travellings qui signifient en eux-mêmes, de longues respirations à l’issue desquelles les personnages reprennent pied de façon lapidaire. Tout est dit. Du grand cinéma !  

 

22avril_J+36

Les correcteurs d’orthographe de Fb semblent ne pas disposer, dans leurs lexiques, du terme relocalisation, lequel est certes un néologisme. Ils proposent aussitôt : délocalisation ! Et je mesure soudain toute la pensée unique souterraine qui est à l’œuvre dans les autoroutes de l’information. 

Essayons d’envisager l’après ! La nature humaine n’aura pas changé. Homo homini lupus ! Peut-être même un peu plus, mais ne désespérons pour autant. Comment les paramètres (économiques) risquent-ils d’évoluer, quelles hypothèses prendre en compte et quelles préconisations formuler ? Tout d’abord la crise du pétrole. Une anti-crise si on veut prendre les choses dans le bon sens. Le baril s’effondre, l’offre excède la demande, les actifs des compagnies se déprécient, les actionnaires enregistreront une perte. Nul ne peut se féliciter de ce brusque revirement du marché du pétrole (Lorsqu’un marché de matières premières hégémonique, comme celui du pétrole, connait des fluctuations majeures, les déstabilisations des autres marchés, par effet domino, s’enchaînent). Si la crise sanitaire Covid19 persiste, et il y a tout lieu de penser qu’elle le fasse, alors les besoins en mobilité baisseront de façon durable, et donc aussi les besoins en énergies de mobilité. L’effet pour le climat pourrait être bénéfique, certes, mais délétère pour les économies, notre vie de tous les jours, notre pouvoir d’achat… Par ailleurs, toutes les activités de service et de tourisme (lesquelles supposent la proximité des personnes) connaitront un ralentissement important. Le tourisme en France représente 7% du PIB (soit quelques 140 milliards). Si donc on enregistre dans ce domaine une baisse de 50%, la perte sera d’environ 70 milliards. En revanche, nous sommes fondés à envisager quelques hypothèses favorables en matière de commerce extérieur. Il est possible que le solde négatif de notre balance commerciale s’amenuise. Il est d’environ 80 milliards en 2019 et pourrait descendre à 50 ou 40. D’autres mouvements de bascule de cette nature sont susceptibles de se produire. Il appartient à la puissance publique de les anticiper et d’aider les acteurs économiques. Des secteurs économiques bradés un peu vite par la globalisation anarchique devront être reconstruits, les PME de produits manufacturés, les circuits de distribution alimentaire de périmètre local. D’importantes masses d’argent seront nécessaires. Peut-être plus de 200 milliards. Pour le soutien immédiat des petites structures malmenées et des salariés en perte d’emploi, mais une partie significative de cette masse devra être consacrée à l’investissement dans les secteurs susnommés créateurs d’activité et d’emplois. En bref, il importe que la puissance publique se dote à nouveau d’un Commissaire au Plan ! Mr Keynes, vous êtes le bienvenu dans le monde du Covid ! 

 

23avril_J+37

Verdun n’a-t-il pas été le dernier événement héroïque que connut ce pays ? Le Royaume du Couchant qui se prenait pour un empire n’a cessé depuis de glisser le long de son déclin. Les Années Folles résonnèrent tel un feu d’artifice indécent au milieu d’un peuple qui pansait ses plaies. Orgies et de saturnales. Le Blitzkrieg vint donner le coup de grâce (Mais qui dans ce pays tira les leçons d’un livre tel L’étrange défaite de Marc Bloch ?). De Gaulle, en Julien moderne, porta haut la flamme et tenta de rappeler les dieux congédiés. Ces derniers firent une brève apparition. Mais le peuple avait épuisé ses ressources d’héroïsme, il voulait désormais sortir de l’histoire et jouir sans entraves de l’abondance consumériste et de la dissolution des mœurs (considérée comme émancipation). Les années Mitterrand cependant ressuscitèrent tous les rêves nés pendant le Front Populaire. La gauche, au lieu d’instruire le peuple dans sa tradition et dans l’esprit des lois rivalisa d’adresse et de ruse pour agiter toutes sortes de chimères qui le détournèrent de son destin. Le mariage pour tous fut sans doute le point d’orgue de cette époque. Mais un royaume sans hiérarchies et sans limites ne se gouverne pas, il passe aux mains d’une technocratie qui tire sa prébende des normes qu’elle administre. L’esprit d’entreprise y est sévèrement contrôlé, de même le corps médical en lutte contre le covid19 s’est vu entravé par une technostructure qui ne rend pas de comptes au peuple. Le désastre annoncé par le Covid19 ressemble au saccage du quartier sacré d’Antioche (cf, Daphné d’A.de Vigny) au Vème siècle après JC. 

 

Dardanus, opéra de J.P. Rameau, hier soir en ligne. Trois heures de pure joie. 

 

Vigny fut un visionnaire. La relative pénombre qu’il connut de son vivant, et depuis, tient à ce fait que, luttant contre la pente du siècle, il voyait l’avenir sombre réservé à tout pays qui se détourne de sa tradition. Personne n’aime prêter oreille aux Cassandre, on leur préfère des Dumas, des Hugo, des Proust ! 

 

Parallèle entre la sortie du confinement et la grande peste qui frappa l’Empire d’Orient sous Justinien au VIème siècle. L’empire survécut mais exsangue, incapable, fautes d’hommes et de ressources, d’administrer un territoire aussi vaste. La France d’après le Covid19 gardera-t-elle le contrôle des 150 territoires perdus de la République ? 

 

La France ne cesse de pâtir de la place excessive faite, dans son hagiographie, à la Résistance durant la seconde guerre mondiale. Elle se donne l’illusion d’une nation héroïque alors même que l’héroïsme était le fait d’un très petit nombre et que l’immense majorité emboitait les pas du Maréchal. Il en est resté une distorsion embellissante mais néfaste dans sa lucidité sur elle-même. 

 

 

24avril_J+38

Au fil des temps s’est constituée, chez moi aussi, une malle pleine de livres. J’en ai extrait un vieux manuscrit Vous dansiez, mourrez maintenant ! Polar dont le personnage principal est une jeune danseuse, femme libre, trop libre, Isa. Ce personnage trouve aujourd’hui une seconde vie dans une nouvelle Bien vivante. Il n’en trépasse pas moins.

 

25avril_J+39

"Tandis que les banlieues s’embrasent sous l’œil bienveillant de Castaner, des citoyens inoffensifs son verbalisés." (Média-presse-info)

Des policiers zélés font irruption dans une église pour interrompre une messe ! Les repères vacillent, notamment ceux du sacré. Attendons-nous à des faits divers d’infanticides, de cannibalisme. L’État a bien cautionné une forme d’euthanasie des vieux dans les Ehpad. 

Le bâtonnier de Romans-sur-Isère, Thierry Chauvin, chargé de l’instruction de l’attentat islamiste, démissionne après la publication d’une tribune signée par certains de ses confrères, lesquels revendiquent leur fraternité avec l’assassin.

Le gouvernement envisage de renflouer Air France à hauteur de 10 milliards. C’est une décision politique d’importance, prise de façon discrétionnaire. Certes, cela permettra d’éviter une faillite et de sauver l’emploi d’une quarantaine de milliers de personnes, mais cela n’en constitue pas moins un signe fort de ce que sera le monde d’après. Que ceux qui avaient fondé quelques espoirs dans un grand soir général reviennent à la realpolitik : Le monde d’après sera comme le monde d’avant, mais en moins bien. Priorité sera donnée au tourisme intercontinental et aux marchés de grande consommation. Les billets d’avion seront un peu plus chers, mais cela ne dérange pas les hauts revenus. Ceux qui, en revanche, regarderont à nouveau passer les aéronefs au-dessus de leurs têtes devront ne compter que sur eux-mêmes pour organiser les marchés locaux, ceux qui permettent de faire vivre le producteur local avec une dépense minimale de fuel et de kérosène. Fallait-il soutenir une compagnie aérienne ou sauver les petites structures, les artisans, faciliter l’émergence d’anciens métiers disparus tels les cordonniers, les ferronniers, les menuisiers, les tisserands, etc. qui seuls permettront que ne sombrent pas les zones rurales, mal aimées des technostructures mais réservoirs d’âme du pays ? J’aurais aimé que de cela il fût débattu ! 

Le monde d’après ressemblera-t-il au monde d’hier ? Ce que nous savons aujourd’hui de la pandémie nous laisse craindre qu’il n’en soit pas ainsi en ce qui concerne notre environnement. La proximité semble durablement compromise, et avec elle toutes les prestations de service qui supposent de la proximité, c’est-à-dire presque toutes, sans parler de la confiance ! Pourrons-nous encore accorder notre confiance sans aussitôt nous voir assailli par un cortège de questions, auquel le port du masque nous remémorera sans cesse ? Cette transformation, ce changement de paradigme supposent une plus grande responsabilité individuelle, locale, etc. ainsi que des délégations pour faciliter les initiatives et insuffler une dynamique locale (J’en veux pour exemple ceci : la métropole de Bordeaux dispose encore d’un généreux foncier non bâti propice aux cultures maraichères…). Hélas, les signes que donne la technostructure laissent craindre, à l’inverse, un renforcement du pouvoir régalien et central. Le gouvernement produit une communication auto satisfaite de son action, là où des observateurs libres parlent d’incurie et d’incompétence. Les tenants d’un tel pouvoir ne seront pas incités à pratiquer le mouvement de décentralisation nécessaire aux délégations locales. L’État au contraire semble tout vouloir contrôler, asseoir sa mainmise sur tous les secteurs, intégrer les initiatives privées dans l’action du gouvernement… Aussi, de ce point de vue, pouvons-nous craindre que le monde d’après ressemble au monde d’avant ! `

21 avril 2020

Au jour le jour, J+33 à J+34

20190423_123709

19avril_J+33

(A propos) De l’imprévoyance. Souvent, il en va des causes et des conséquences comme des vessies et des lanternes. Pour se justifier de certaines situations embarrassantes où ils ont quelque responsabilité, les désinvoltes sont prompts à invoquer les unes en lieu et place des autres. Ainsi en va-t-il de notre classe politique, et de ses journalistes qui ne cessent de vrombir autour d’eux, telles mouches autour du miel, lorsqu’elle invoque une certaine imprévoyance pour justifier l’absence de masques, l’absence de tests, l’absence de lits à respirateurs, l’absence d’industrie pour fabriquer tout cela, l’absence d’anticipation, l’absence de cohérence dans la prise de parole publique, l’absence de rigueur budgétaire pour sauver les secteurs moribonds de l’économie, l’absence… La liste est tellement longue que son énoncé en devient fastidieux. Nous aurions meilleur compte à citer Jean de la Fontaine : « Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. Nuit et jour à tout venant, je chantais, ne vous déplaise. » En faisant un (bien timide) mea culpa de leur impréparation, de leur imprévoyance, les responsables de ce pays espèrent un quitus, de même que la cigale espérait de la compréhension de la part de la fourmi. Mais si le peuple n’est pas versé dans la rhétorique ou la sémantique, il n’en est pas moins pourvu de bon sens, de sens commun diraient certains. Et dans ce discours, quelque chose lui semble insincère, travesti. Car si l’imprévoyance est, chez un individu, un trait de caractère, il n’en va pas de même pour un groupe, une société. L’imprévoyance des uns peut toujours trouver remède auprès des autres. Si la dispendieuse cigale avait consulté en temps et en heure l’industrieuse fourmi sur les raisons de son labeur, elle aurait appris que les belles saisons ne durent pas et qu’il faut engranger de quoi passer l’hiver, et sans doute en aurait-elle pris de la graineAux périodes de vaches grasses succèdent des périodes de vaches maigres. Les hommes politiques français seraient-ils dès lors plus cigales que fourmis ? En leur for intérieur, ils sont certainement précautionneux, avisés, et n’oublient pas d’inscrire leurs enfants dans des écoles catholiques où la discipline est encore de rigueur. Mais leur premier emploi est de convaincre les électeurs de leur accorder un mandat, aussi se doivent-ils de plaire ou de convaincre. Plaire certes, mais convaincre ! Convaincre de leur analyse du réel et des mesures qu’ils préconisent, mêmes impopulaires, ou convaincre qu’ils sont les hommes de la situation, les hommes qui ont entendu ce que veulent les électeurs et sont le plus à même de les y conduire ? Bref, plaire encore ! Dire la vérité ou dire ce que l’on veut entendre ? Nous ne trancherons pas ici ce débat mais nous observons que, le plus souvent, ils recourent à des éléments de langage, lesquels consistent à apprêter le récit pour qu’il soit entendable ou en retrancher les points irritants. Les hommes politiques préfèrent l’unisson de leur électorat à celui du réel, et si donc ils font un aveu d’imprévoyance en face d’une réalité qui les a pris de court, c’est que la prévoyance n’aurait été ni entendue ni comprise avant que cette réalité ne se manifeste. Si, depuis quarante ans, les hommes politiques ont laissé se délocaliser l’industrie, même dans les secteurs stratégiques, c’est qu’ils ont conduit une politique dont la délocalisation a été la conséquence, ou qu’ils n’ont pas conduit la politique qui aurait pu l’empêcher. Peut-être même en ont-ils été conscients mais, élus avec un autre mandat, ont-ils consenti à l’imprévoyance en se disant, on verra bien. Il est probable aussi que les hommes politiques prévoyants et incorruptibles sont sans mandat, évincés au profit d’hommes politiques moins pessimistes,moins réactionnaires. Nos regards se tournent dès lors vers l’électorat et il faut envisager l’hypothèse que les cigales y sont majoritaires, quand bien même d’aucuns, parmi les cigales, se voient plutôt en fourmi. Mais chacun ne se voit pas forcément tel qu’il est, et il faut prendre en considération le fait que les hommes politiques savent entretenir dans l’illusion cette partie indécise de leur électorat. Cette situation ne date pas d’hier, contrairement à ce que d’aucuns feindraient de croire. Elle n’est nullement apparue deus ex machina, par quelque opération mystérieuse qui aurait du jour au lendemain transformé les fourmis en cigales. Qu’on ne s’y méprenne pas, l’esprit d’un peuple remonte à la nuit de ses temps, et, s’il est composé en majorité de cigales, c’est que, génération après génération, s’est développée une tendance, une propension, encouragée, comme l’observait Tocqueville, par une certaine abondance naturelle, la tempérance du climat, tout un contexte qui incite à une certaine nonchalance que les faux-prophètes auront vite fait de présenter comme un art de vivre. Si vis pacem, para bellum, disait le romain. Carpe diem, lui fut-il répondu. Oui, ne nous berçons pas d’excuses. Si les hommes naissent hommes, et les femmes, femmes, ils ne naissent pas irréversiblement cigales ou fourmis mais le deviennent. Je dirai même que les meilleures des fourmis sont celles en qui le caractère de cigale aura été contenu et subordonné à de plus hautes considérations que le seul épanouissement de l’homme autoproclamé souverain, citoyen d’un pays au même titre que le membre d’un club envers lequel il n’a d’autre devoir que le paiement d’une cotisation. On dit souvent qu’un peuple a les hommes politiques qu’il mérite. « De bonnes mœurs font plus d’effet là-bas, qu’ailleurs de bonnes lois », observait Tacite. Se pourrait-il qu’un pays qui se choisit des élites faisant preuve d’autant d’imprévoyance soit autant dépourvu de bonnes mœurs 

 

 Témoignage de Kathya de Brinon qui tient une ligne de soutien psychologique confinement : « Nouchka appelle vers 3 heures du matin. Elle dit qu'elle se prostitue au Bois de Boulogne. Elle a 32 ans, vient d'Europe de l'Est, elle a été amenée en France à 14 ans. Son maquereau a disparu au début du confinement, sans la payer. Pour manger, elle doit continuer à faire des passes. Elle survit ''en meute", avec d'autres filles dans la même situation qu'elle. Comme il n'y a plus d'endroit pour se réfugier, elle se lave avec des bouteilles d'eau, dort sur place dans les bois dans une tente mobile. Nouchka tousse beaucoup au téléphone, elle est épuisée, elle a de la fièvre. Malade du Covid 19. Les clients, qui sont toujours aussi nombreux, selon elle, mettent parfois un masque pendant la passe. L'un d'eux lui en a fabriqué un avec du papier toilette. Elle tousse encore et raccroche... Ces filles vendent leurs corps et leur vie avec, et elles sèment la mort. Ce sont des bombes à retardement. J'ai honte, on ferme les yeux sur ce qui se passe au pied de nos appartements confortables. Le lendemain, c'est une amie de Nouchka qui appelle, Liva, 25 ans, prostituée depuis ses 12 ans. Russe sans papiers, explique que sa fille de 10 ans a été placée par son proxénète "près de la mer". Elle voudrait que Kathya la retrouve… Liva, malade et fiévreuse elle aussi, tousse beaucoup. Un client lui a amené 3 bouteilles de whisky en lui disant que ça allait la soigner... Deux jours plus tard, Liva rappelle, La voix est dure, le message lapidaire: « Nouchka est morte, on l'a retrouvée dans le bois ce matin. On a creusé un trou et on a mis des feuilles dessus »… Le surlendemain, une troisième fille du groupe, Tara, appelle avec le téléphone de Liva. Elle dit qu'elle a 16 ans, que Liva lui a donné son téléphone, avant de disparaître dans les bois. Elle parle avec un fort accent de l'Est, elle dit qu'il n’y a plus de crédit sur la carte, la ligne coupe. » (source L'Obs, 16/04/2020, page 43)

 

 

20avril_J+34

L’étrange défaite ! Les années Quarante ! Les évocations et contributions sur cette période dramatique de l’histoire de France abondent. La France était occupée. Elle est à nouveau occupée, mais la comparaison s’arrête là. Elle n’est pas en guerre, contrairement à ce que laisse entendre le Pdt Macron qui espère des réflexes d’union nationale. Cette rhétorique serait burlesque si, une fois de plus, elle ne dissimulait la réalité. Penser que nous sommes en guerre entretien l’illusion de la possibilité d’une victoire et de retrouver la vie, comme avant. Or il n’y a aucun occupant à chasser. Nous sommes soumis à de nouvelles conditions environnementales, à la fois plus élémentaires et plus dramatiques. Notre espace est durablement affecté et nous ne sommes pas préparés à cette mutation (La France, du moins, semble moins préparée que les pays d’Europe Centrale). Notre économie repose sur les services et le tourisme, lesquels sont durablement compromis. Paris a cessé d’être une fête (le temps béni que chantait Hemingway semble toucher à sa fin) et les terrasses des cafés ne s’empliront plus jamais. La similitude avec L’étrange défaite (cf Marc Bloch) ne réside pas dans la lutte contre un nouvel occupant à vaincre, mais dans l’impréparation, la désinvolture, dans lesquelles nous sommes restés face à des calamités que les Cassandre pourtant avait entrevues.  

 

« Pour le monde du spectacle, la crise du coronavirus est un tsunami », s’exclame une personne appartenant à ce monde. Oui, sans doute n’en restera-t-il que les spectacles qui ne prétendent pas seulement divertir. Louis de Funès et la Septième Compagnie ont vécu, qui entretenaient l’illusion que tout cela n’était pas si grave ! Il restera les musées (à condition d’en évacuer les horreurs de McCarthy et de J Koons) et les spectacles de rues où les spectateurs pourront se tenir à distance les uns des autres. Je ne sais ce qu’il restera de l’Opéra. Quant à la littérature, elle ne fait pas partie du monde du spectacle !

 

Avec le recul, le choix de Mitterrand, en 1981, a été calamiteux. De Gaulle a tenu hors de l’eau la tête du noyé en puissance qu’était la France de la IIIème République, saignée à Verdun, déconfite par le Blitzkrieg. Il y eut quelques années de rebond pendant les Trente Glorieuses, mais il a fallu que le pays retombe dans ses ornières en portant au pouvoir un homme de la Troisième, de la Collaboration, un homme qui a tant et si bien appris la comédie du pouvoir qu’il a su grimer sur ses traits inquiétants et prendre la semblance de l’espoir. Il y a du Faust chez Mitterrand. 

 

Bien des choses vont changer dans la littérature, et pas seulement dans les circuits de diffusion. Trop de livres paraissent. Trop d’auteurs prennent la plume pour dire des choses qui ne sont peut-être pas importantes. Les textes, parfois, sont trop elliptiques, ils recherchent des effets de style au détriment du sens, de ce qu’il y a dire, de ce sur quoi il y a des choses à dire. Une raréfaction est nécessaire, peut-être à commencer par l’auteur de ce journal. Rilke disait au poète Franz Xaver Kappus : « Mourriez-vous s’il vous était interdit d’écrire ? » Question à vrai dire narcissique car on ne peut interdire à personne d’écrire sauf à l’enfermer dans un cachot. Et l’enfermement serait alors plus préjudiciable que l’empêchement décrire. Aussi convient-il peut-être à présent de s’adresser à l’écrivain en d’autres termes : « Est-il absolument nécessaire que le monde prenne connaissance de vos écrits ? » (Tout esprit de censure mis à part) Les auteurs sont menacés d’une sobriété semblable à celle qui s’est abattu sur Varlam Chalamov exilé dans la Kolyma : la madeleine de Proust n’y avait aucune place ! De même qu’elle ne parlait pas aux gueules cassées de retour de la Grande Guerre. 

 

Cela a-t-il encore un sens de tenir un journal du déconfinement ? La France s’est donnée une date, le 11 mai, et pourtant nul n’ignore que les choses ne reprendront pas à l’identique de ce qu’elles furent avant le 17 mars. Le 11 mai marquera une transition, un assouplissement, mais en aucun cas un retour à la situation antérieure. Nous sommes en train de changer d’ère, comme diraient les climatologues lorsqu’ils décrivent le passage d’un état à un autre. Nous nous installons durablement dans une situation au jour le jour, ce qui relève de l’oxymore. Nous entrons dans un autre paradigme dont nous aurons à subir les contraintes et les menaces si nous restons dans une attitude au jour le jour. Il n’y a aura pas de terme ni à ce journal, ni à celui de quiconque en a entrepris la tenue. Nous ressemblons à des locataires forcés de quitter un appartement d’un étage élevé pour un autre, d’un étage inférieur où vient moins le soleil. Nous n’en habitons pas moins quelque part et, mus par une gratitude qui n’a pas lieu de se tarir, nous devrons nous en arranger. Ce journal n’en sera pas moins tenu au jour le jour mais il se place désormais dans une continuité. Il pourrait s’intituler : Un nouveau monde ! Une nouvelle vie ! Les quelques jours au cours desquels nous avons changé de monde !

 

 

20 avril 2020

Au jour le jour, J+31 à J+32

20200419_121650

 

17avril_J+31

 

Dans un article paru sur Causeur, un cadre d’AREVA confiné au Vietnam pour soupçon de Covid-positivité fait l’éloge des excellents résultats obtenus par ce petit pays (lequel pourtant n’appartient pas au cercle fermé des fameux dragons asiatiques) et en attribue ceux-ci à une discipline collective, presque instinctive, d’inspiration confucéenne, ainsi qu’à une méthode de prophylaxie aussi élémentaire qu’efficace. Au moindre soupçon, le testé positif se voit mis à l’isolement, il est prié de citer tous ses contacts récents lesquels se voient aussitôt testés et, le cas échéant, mis eux-aussi à l’isolement, et ainsi de suite. Cette détection s’applique dès le premier cas, de façon drastique, la population semble en accepter la rigueur au nom de l’intérêt collectif. Chacun montre pattes blanches mais le groupe continue de fonctionner, la contamination est contenue, le nombre de décès reste infime et l’économie n’est pas arrêtée. Cela donne à réfléchir. La France compte parmi les pays occidentaux les plus touchés, à la fois en nombre de décès, mais aussi en conséquences économiques dramatiques. Nombreux cependant sont les commentateurs qui prétendent que la discipline asiatique serait impensable dans un pays où chaque citoyen se montre jaloux de ses libertés et de ses prérogatives. Cet individualisme explique-t-il la désinvolture de la puissance publique qui attend le 17 mars et perd ainsi de précieuses semaines (au moins cinq) dans la fixation de la contamination (qu’on se représente l’ampleur de celle-ci : dans l’hypothèse où un sujet contaminé chaque jour en contamine trois autres, le nombre de 100 000 contaminés est atteint dès le douzième jour ) ? On peut aussi s’interroger sur cette forme d’hybris de nos élites qui ont fait le sacrifice des stocks sanitaires de précaution au nom de principes de gestion d’une grande pauvreté théorique(Les logiques gestionnaires sont souvent mises en cause mais la gestion n’est que le versant comptable d’une philosophie politique indigente, rendue aveugle par le spectacle permanent de…, lequel entraîne une réactivité fébrile, sensible aux sondages, plutôt qu’un détachement et une prévoyance de bon aloi. C’est cette philosophie politique qu’il convient de questionner : trop de compassionnel, pas assez de Machiavel, lequel n’aurait pas boudé Confucius). Mais, last but not least, pour vaincre la pandémie, les sociétés occidentales (et plus particulièrement la française) semblent paradoxalement condamnées à renoncer aux principes auxquels elles se réfèrent (la fameuse liberté des individus rebelles à l’autorité !) alors même que les sociétés confucéennes (au sein desquelles la sujétion des individus est érigée en principe) jouissent d’une liberté de mouvement qui leur est aujourd’hui enviée.  

 

 

 

Et s’il n’y avait, entre l’agnostique et l’homme de foi, qu’une question de degré dans l’hybris ? Elevée chez le premier, raisonnable chez le second ? Assez raisonnable pour ne pas souffrir de la conscience de l’humaine condition et de sa profonde finitude. 

 

 

 

Le philosophe pense le monde, le poète chante le sacré. (cf Heidegger). Le philosophe tente de penser le monde tandis que les apprentis-sorciers en font un fragile château de cartes et que les poètes (Hölderlin) chantent l’exil des dieux : Wozu Dichter in dürtiger Zeit ? (A quoi bon des poètes par temps de détresse ? élégie Pain et Vin)

 

 

 

Il faut juger l’arbre à ses fruits, non à la sève ! 

 

 

 

« On ne va pas bloquer tout le pays pour quelques veux qui vont mourir d’un instant à l’autre »(Christophe Barbier, journaliste) Was für ein Hochstappler ! Blasphème suprême ! C’est le silence qu’impose l’approche de la mort, non quelque effet de manche grotesque destiné à amuser la foule ! 

 

 

 

18avril_J+32

Le Pr Montagnier, prix Nobel de médecine, donne caution à l’hypothèse de manipulation à l’origine du Covid19. Il est aussitôt marginalisé par l’establishment. Dans un article, Le Monde se charge d’expliquer combien les divagations de ce vieux Monsieur sont de peu de crédit. 

La recherche se poursuit, quant à l’origine, aux effets, aux traitements du virus… de nouvelles rumeurs courent sur la létalité, le caractère éphémère des anticorps chez les personnes infectés, les effets hématologiques et non plus seulement respiratoires, la nocivité insoupçonnée sur le système immunitaire… bref, il faut que nous envisagions l’hypothèse d’avoir définitivement basculé dans un autre monde, dépourvu ou pour le moins restreint en contacts, embrassades, rassemblements, concerts, terrasses de café… et je me vois dans l’incapacité de penser le moindre avenir à un tel monde. Il appartient à d’autres de le faire. En cela, je suis un homme du passé.  

L’Europe, l’Union Européenne de laquelle le Royaume Uni s’est éloigné, est en train de faire preuve de sa faiblesse voire son incompétence. Cette faiblesse résulte de l’inachèvement de sa construction et de la vanité d’avoir mis en place l’instrument monétaire (l’Euro) avant la consolidation politique. Mais l’inachèvement a lui aussi une histoire. Il était peut-être illusoire de penser qu’à la suite de trois conflits (1870, 1914 et 1940) au cours desquels la France a montré toutes ses faiblesses, elle puisse véritablement tenir le leadership européen. La construction européenne est une tartufferie où les protagonistes ont fait de beaux sourires devant les caméras tout en nourrissant des arrière-pensées venues du fond des âges. 

 

 

Posté par acontrecourant à 12:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

19 avril 2020

Au jour le jour, J+29 à J+30

20200419_121620

15avril_J+29

Le discours du Président, encore ! Plus j’y songe, et plus il me donne un sentiment de joke, de burlesque. Pas un mot sur Pasques, la plus importante fête chrétienne. Pas une mise en perspective. Les rédacteurs de l’allocution sont-ils donc à ce point dépourvus de culture ? Ne se trouve-il pas, dans l’entourage du Pdt, quelque ancien capable de mesure et de hauteur ! Il me semble que le tremblement de terre de Lisbonne, la grande peste de Marseille ou la pandémie de grippe espagnole en 1915 auraient dû fournir quelques références. Les temps sont tragiques, il ne s’agit pas de monter sur scène mais un peu de solennité, tout de même ! En échange, qu’avons-nous eu ? Une attitude de soignant compatissant à l’égard de ses malades, ou de coordinateur des soignants dans le cercle d’empathie desquels il cherche à entrer ! Parbleu, nous attendons autre chose que de la compassion. Nous attendons que se tienne un discours de vérité. Sur la phase de déconfinement, ses perspectives, les hypothèses d’activité, après. Sur toutes ces questions essentielles, qui concernent notre destin collectif plus qu’à aucun autre moment de notre histoire récente, il semblerait que notre Président, qui a fait l’aveu implicite de son ignorance, envisage de s’enfermer avec un cénacle d’experts et d’énarques qui accoucheront d’un train de mesures soustraites à la confrontation démocratique. Entrer en despotisme serait un moindre mal si celui-ci était éclairé ! Et quelle désinvolture d’envisager un confinement indéfini des vieux ! Dans peu d’années, je serai compté moi aussi dans cette catégorie et, Seigneur, entre périr de Corona et périr d’enfermement, j’aimerais qu’on me laisse choisir !  

« …pour que la France sorte de ses braises ardentes, il faut refaire un peuple amoureux. Et donc avoir, pour cela, des historiens du feu sacré. Il y a, parmi eux, tant de médecins légistes ! Toutes les sociétés obéissent à la même loi: quand elles ont cessé de vivre de leur raison d’être, que l’idée qui les a fait naître leur est devenue étrangère, elles se démolissent de leurs propres mains… Elle peut se relever, à condition que nos élites méditent avec humilité la signification de l’épreuve que nous vivons. La défaite intellectuelle des mondialistes signale la fin du nouveau monde et le retour en force de l’ancien monde. Après la chute du mur de Berlin, on nous a expliqué que nous allions entrer dans une nouvelle ère, postmoderne, postnationale, postmorale, une ère de paix définitive. Ce nouveau monde nous débarrasserait des souverainetés et des États, puisqu’il serait posthistorique, postpolitique… Le tragique est revenu dans nos vies. Quand le malheur est de retour, que rôdent la guerre (par exemple à la frontière gréco-turque) ou la mort de masse (avec la pandémie), on retrouve les protections régaliennes. Il y a encore quelques semaines, le nouveau monde continuait à désigner la frontière comme le mal absolu, mais on a bien été obligés d’inventer ce qu’on appelle le geste barrière. Or, qu’est-ce qu’un geste barrière ? Une frontière, entre individus. », (extraits d’une interview de Philippe de Villiers au Figaro)

 

Jean Walter, des éditions Assyelle, me fait l’honneur de publier ce journal dans les colonnes de son site en ligne, et cela m’est une petite lumière allumée dans l’obscurité. Je ne l’en remercierai jamais assez. Je ne saurai pas cependant qui le lira, s’il est lu, s’il a présenté de l’intérêt pour ceux qui ont bien voulu lire. Écrire un tel journal consiste à cheminer le long d’une ligne de crête qui serpente entre Charybde et Scylla, d’une part l’anéantissement provoqué par la pandémie (le retour d’autres priorités, plus fondamentales, le renvoi des formes (celles qui « préservent de la barbarie » ?) à des jours meilleurs, l’incommensurable éloignement de l’auteur d’avec ses lecteurs à la fois réels et imaginaires, etc.), d’autre part la vanité et une certaine forme d’hybris (l’affirmation de l’individu, d’un individu dans un contexte où le groupe et la discipline doivent à nouveau l’emporter, mus par la responsabilité et l’abnégation dont parlait Vigny dans Grandeur et servitude). Que valent aux yeux du monde et de la postérité ces paragraphes assemblés, fruits de réflexions décousues, surgies au fil des événements depuis le 15 mars (ou plutôt de leur écho car, depuis le 17, ces événements retentissent en fausse sourdine) ? Que dis-je de plus que Leïla Slimani dont j’ai brocardé la vanité du confinement doré ? Ce journal rejoindra les innombrables journaux, commentaires, reportages, prises de paroles, gloses, essais, etc. sur les Databank de la Silicon Valley, dont le fonctionnement exige une dépense d’électricité qui n’est pas sans rapport avec l’épuisement des ressources de Gaïa. Il faudra bien qu’un peu de cohérence paraisse dans leur fil, sans quoi ! Je le rédige, jour après jour, au jour le jour, dans mon confinement qui trouve ses rythmes. L’écriture m’est un recueillement, un moment dans la journée où je rassemble, trie, structure et hiérarchise ce qui m’est livré dans le désordre. L’écriture m’est un rempart contre l’entropie. Sans elle, j’aurais le sentiment de vivre dans une maison mise à sac. Puisse ce journal fournir un autre rempart à ceux qui lui feront l’honneur d’en feuilleter les pages ! 

            De nouveaux personnages apparaissent sous la plume, d’autres se mettent en sourdine, en retrait. Ainsi de Daphné, femme quinquagénaire dont j’avais entrepris d’écrire les étapes de la nouvelle vie, confrontée à un environnement professionnel nouveau ainsi qu’à la compétition sexuelle exacerbée, supplantée par de jeunes beautés aux jambes parfaites dont le seul regard donne la mesure des choses. Daphné patiente, son drame remonte à un temps où, les femmes, à l’approche de la cinquantaine, voulaient encore remporter des victoires ! Apparaissent d’autres personnages, aux abois, johanniques, messianiques. L’errance décrite par Cormac MacCarthy, Sur la route, me revient sans cesse à l’esprit. Vers quoi sommes-nous en train de glisser ? 

 

Questions de néophyte : la Chine n’est pas précisément une entité philanthropique. Peu lui chaut, dit-on, de sacrifier une partie de ses sujets à une cause quelconque ! La Covid19 est par ailleurs censé entraîner un taux de mortalité compris entre 1 et 2% de la population (2% de 1 milliard, cela fait quand même 20 millions). Est-ce un chiffre assez dramatique pour que la Chine ait décidé de confiner aussi drastiquement et aussi longtemps, au mépris des conséquences économiques ? Craignait-elle des conséquences plus lourdes encore ? Quelqu’un a-t-il un début d’explication ? La Chine aurait-elle caché des choses ? La létalité et les conséquences sanitaires du virus seraient-elles très supérieures à ce qu’on nous en dit ? 

 

Aujourd’hui mercredi, journée des courses. A la supérette, il n’y a plus ni farine ni œufs, mais la carte bleue fonctionne encore. Les caissiers sont retranchés dans des espaces délimités par des panneaux de plexiglass, les clients passent en chicane, avec deux mètres d’espacement. Le sas d’accès de la supérette est balisé pour délimiter deux files, une pour entrer, une autre pour sortir. Le vigile cependant se voit contraint d’en rappeler la règle à la moitié des clients, lesquels sont devenus méfiants, encore courtois, mais méfiants, sous l’emprise d’une menace dont ils ne connaissent pas les effets mais dont ils ressentent déjà tout le poids. L’insouciance ordinaire est définitivement révoquée.  

 

16avril_J+30

Taïwan prétend avoir prévenu l’OMS, dès fin 2019, de la possible transmission du virus d’homme à homme (selon Le Temps, Genève). Pourtant l’Organisation ne reconnait ce fait que le 22 janvier, soit deux jours après sa reconnaissance par la Chine. Donald Trump quant à lui gèle jusqu’à nouvel ordre les contributions américaines. L’Organisation aurait-elle été noyautée par les Chinois ? Il semblerait en tous cas que nous (nous tous, les citoyens, les gouvernements, les autorités…) ayons perdu en début d’année un temps précieux. 

La presse rapporte le cas de personnes verbalisées pour avoir rendu visite à un parent nonagénaire, pour avoir invoqué le motif d’achat de première nécessité sur une attestation rédigée pour prendre une baguette de pain… Un pays qui continue de se prendre pour la huitième merveille du monde (et qui est singulièrement démuni là où d’autres réagissent avec plus de discernement) en arrive à confier de grossiers dispositifs de police à des agents que rien ne préserve des abus de pouvoir. 

« Une société est perdue quand la peur de la mort est chez elle plus forte que l’amour de la liberté. »(R. Redecker)

Les témoignages abondent, qui décrivent les épidémies et pandémies que connut le siècle passé, souvent bien plus meurtrières. Neil Armstrong prenait pied sur la Lune tandis que la grippe de Hong Kong emplissait les morgues par vagues entières. La fatalité frappait, la médecine parrait avec les moyens dont elle disposait mais nul ne songeait alors à ralentir le cours des choses. L’avenir nous dira si le Covid19 est un fléau plus redoutable mais d’ores et déjà nous pouvons constater que le spectacle permanent et larmoyant des malheurs du monde amollit les âmes et les prive de tout courage hormis celui de leur survie. 

 

 

15 avril 2020

Au jour le jour, J+26 à J+28

grunewald résurrection

12avril_ J+26

Jour de Pasques, fête de la résurrection du Christ, allégorie de la renaissance laquelle est impossible sans être au préalable mort à soi-même. Cependant, quelle renaissance ? 

13832 décès comptabilisés hier soir par le Dir Gén de la Santé Publique. La courbe présente un palier depuis une quinzaine de jours. L’importance du palier préjuge de la durée de la décroissance, nous en avons pour des semaines et des semaines encore. Et seule une fraction mineure de la population a été contaminée, moins de 10% dit-on. Nous sommes loin de la fameuse immunité collective. Il convient aussi de réviser à la hausse ma première fourchette de 13000<..<16000 décès. De combien ? 

Le grand nombre conduit-il à l’uniformité ? L’épanouissement des individus suppose que la société leur laisse d’importantes marges de manœuvre et de liberté, afin que leurs entreprises puissent prospérer dans un compromis de respect des lois et d’initiatives personnelles (Tocqueville disait : « que l’État crée les conditions du commerce et de l’industrie et se retire.») La main heureuse agit d’autant mieux que les contraintes sont légères. Et les contraintes restent légères aussi longtemps que le nombre reste raisonnable, les fausses manœuvres et inconvénients résultant d’initiatives mal pensées par les uns ne nuisent que modérément aux autres. En revanche, lorsque le nombre augmente, il semblerait nécessaire de limiter, à mesure, les conséquences malheureuses et mettre les initiatives sous contrôle, les soumettre à des normes et en imposer le respect. Ainsi, pour un territoire donné, semble-il exister deux nombres significatifs de densité de population. Le premier, bas, correspond à un optimum d’équilibre entre les marges de liberté et le système de normes auquel la population est soumise. Le second, haut, correspond au seuil de tolérance au-delà duquel les contraintes progressives du système de normes deviennent insupportables, et se produisent des événements chaotiques, conflictuels ou pandémiques. Malthus aurait-il eu raison ?  

Une famille qui, pour savourer un poulet rôti à son midi, doit avoir, dans l’ordre chronologique inversé, plumé, éviscéré, tué, attrapé, élevé et gardienné ce poulet et, auparavant, récolté du grain, semé des céréales, labouré un champ, construit une grange, fabriqué des outils… une telle famille se fait une autre idée du sacré et du sacrilège qu’une famille qui, au contraire, se contente de présenter sa carte de paiement sans contact pour l’achat d’un poulet élevé en batterie… Mais, pour nourrir les innombrables familles qui désormais peuplent la planète, peut-être faut-il élever les poulets en batteries, n’en déplaise aux écologistes qui prétendent qu’il est possible de nourrir 8 milliards d’habitants de la même façon que 8 millions ! Notre planète serait-elle trop peuplée ? La question est, je le sais, sacrilège mais les événements ont la fâcheuse habitude de nous questionner sur nos impensés. Et, le cas échéant, où le point d’équilibre se situe-t-il ? Notre équation humaine, collective, est complexe et, peut-être, insoluble avec une méthode mathématique, tant il est impossible de modéliser tous les paramètres. Il nous faut donc suivre notre seule intuition, laquelle est plus perspicace dans l’humilité et la paix de l’âme que dans le tumulte des vanités. 

Le discours, l'homélie, l'exhortation... du pape François en ce dimanche de Pâques, en la basilique Sainte-Marie des Anges et des Martyrs, vide comme un purgatoire aux portes closes, est empreint d'une solennelle gravité de circonstances, même si certaines exhortations tiennent du vœu pieux. Son message cependant s'adresse à chaque homme, quelle que soit sa confession. A aucun moment, il n'a fait de différences entre les Chrétiens et les autres, et il faut lui rendre grâce pour cela.

Dans cette période post-confinement à venir, il faut absolument empêcher les grands rassemblements festifs dont l’Occident se régale depuis qu’il s’adonne sans retenue au « paganisme » (les matchs de foot, les fêtes de la musique ou du vin, etc…) Il faut en revanche retrouver l’esprit des petites manifestations locales que nulle télévision ne viendra perturber de sa supervision normative. Et je suis très favorable au maintien du Tour de France, qui est une manifestation festive locale en mouvement, à condition d’empêcher les grands rassemblements au départ et à l’arrivée. Les aficionados pourront se répartir le long du parcours tout en respectant la distanciation sociale. De même les journalistes en mal de verbe pourront survoler le circuit et commenter à satiété des images qui n’auront pas beaucoup changé par rapport à l’année précédente (il faut bien leur laisser quelques os à ronger !)

illustration: Matthias Grünewald, le Rétable d'Issenheim, Résurection, Musée Unterlinden, Colmar

 

13avril_J+27

Oh le silence assourdissant du petit matin ! Il n’y a pas si longtemps, la ville à son réveil bruissait de mille rumeurs automobiles, employés qui rejoignaient leurs lieux de travail, parents qui emmenaient leurs enfants à l’école, banlieusards qui formaient une impatiente procession le long de la route de Toulouse, trente-huit tonnes par escouades entières qui charriaient les matières premières et les produits manufacturés entre la péninsule ibérique et le nord de l’Europe, tous ces efforts mécaniques en lesquels se manifestaient la volonté de faire tourner le monde s’additionnaient en un puissant murmure semblable à celui d’une tempête à la fois énervante et rassurante. Désormais le silence tient en respect toutes choses, il préjuge de la violence de la tempête qui bientôt se lèvera à nouveau. 

Les personnes âgées confinées jusqu’à la fin de l’année ? Telle est la rumeur qui se répand après les propos sibyllins des plus hautes instances européennes lesquelles préconisent que, « sans vaccin, il fait limiter autant que possible leur exposition ». Et ceux-là même qui tiennent de tels propos ne sont pas même conscients de leur tartufferie ! Les personnes âgées mourront d’isolement, d’abandon, de confinement, de mise au banc, mais les technocrates de tous poils seront indemnes de l’accusation de non-assistance à personnes en danger de coronavirus ! Au moins, quand les bombes pleuvaient, avaient-elles le choix des abris où se réfugier ! 

« L’urgence produit toujours, on le voit dans toutes les catastrophes, des comportements d’entraide. Et aussi des comportements de prédation, beaucoup moins nombreux mais beaucoup plus visibles. Que va produire la peur, éprouvée pour la première fois dans l’histoire, par l’ensemble de l’humanité au même moment ? Un sentiment de commune appartenance ? La lutte de tous contre tous ? La réhabilitation de la coopération comme mode d’existence collective, ou la poursuite de la compétition généralisée, gage de notre destruction annoncée ? » Ainsi s’exprime Rony Brauman, ancien Pdt de MSF, en conclusion d’une interview accordée ce jour à Marianne. Telle est bien la question, évoquée de façon sibylline. Si vis pacem, para bellum, recommandait le stoïcisme romain. Hélas, depuis 1945, les occidentaux, notamment français, n’ont cessé de clamer Paris est une fête, et prêter oreille aux gourous du pacifisme dont ils regardaient les pantomimes en enfants émerveillés. Cette guerre que nous n’avons pas préparée, occupés que nous fûmes à disserter sur toutes sortes de fadaises, tels Byzantins en 1453, nous aurons peut-être à la livrer dans notre naïf dénuement ! 

Ah l'économie, l'économie, l'économie! La benoîte satisfaction des progressistes lorsqu'ils ont donné quelques coups de marteau indignés sur ce clou ! Comme si l'économie seule avait un sens ! Comme si l'économie n'était pas le versant comptable de la vision selon laquelle on se propose d'administrer le bien public ! Mais taper sur l'économie procure la satisfaction de désigner à la vindicte un bouc émissaire et dispense de balayer devant sa porte... 

 

14avril_J+28

Le Pdt de la République maintient le confinement jusqu’au 11 mai, sauf pour les personnes âgées. Le port du masque sera probablement obligatoire dans l’espace public à ce moment-là… parce que c’est l’engagement de livraison des fournisseurs. Si nous avions des masques aujourd’hui, nous pourrions déconfiner demain. Aucune annonce en revanche (ni même de commentaire) sur l’Euro, sur la cohésion européenne, sur la tension probable que connaitront les économies faibles (Esp, It, Fr), comme s’il la reprise économique ne dépendait que de critères endogènes. Quelles conséquences de la baisse probable du PIB de 8 à 10% ? Quelles conséquences du creusement du déficit public à 7 à 9% du PIB ? État des discussions avec les partenaires européens ? Tous ces points ont été passés sous silence. Que faut-il en penser ?  

Un désastre nous attend mais il a été passé sous silence par celui-là même de qui était attendu une parole de vérité. Pour s’en faire estimation : le PIB reculera cette année de 8 à 10% et ne remontera que difficilement les années suivantes. Cela a des conséquences dramatiques sur les destructions d’emploi, surtout dans le secteur tertiaire, sur les prélèvements fiscaux, sur les renoncements… sans parler des troubles civils prévisibles. Chaque semaine de confinement supplémentaire coûtera quelque chose comme 1% du PIB, c’est dire si nous nous étions préparés…, si nous avions eu des masques, des tests. L’homme qui nous a parlé hier soir avec des trémolos dans la voix était ministre sous François Hollande, il est président de ce pays depuis trois ans. Et il s’est adressé à ses concitoyens comme s’ils allaient sortir du confinement dans l’insouciance, tels qui promeneurs qui quittent un abri après l’averse, comme si la plus grande épreuve était les quatre semaines à venir, alors que la plus grande épreuve commencera le 11 mai. De surcoît la pandémie sera loin d’être circonscrite puisque moins de 10% de la population a été contaminée (nous sommes très loin de l’immunité de groupe) et l’horizon d’un vaccin est très incertain. 

Une projection dans le secteur du tourisme, lequel représente quelque 7% du PIB. Disons 7. Cela fait 7% de 2000 milliards, soit 140 milliards. La pandémie affectera, notamment, le secteur du tourisme en raison, notamment, du maintien d’un confinement partiel, de mesures d’étanchéité aux frontières, etc… Supposons que les Français empêchés de tourisme à l’étranger se rabattent sur les lieux touristiques français et que le déconfinement ait atteint son niveau d’équilibre, on peut alors estimer que l’activité touristique française se verra réduite de 40 à 60%, ce qui fait une chute de 3 à 4% du PIB en année pleine. Sans parler des destructions d’emplois correspondantes. Supposons ! Mais je renoncerais volontiers à mes projections pessimistes si quelqu’un m’en objectait de plus optimistes, mieux fondées. 

 

 

12 avril 2020

Au jour le jour, J+23 à J+25

 

20200320_071803

9avril_J+23

Se retrouver seul ! Le confinement qui nous est imposé nous rend-il disponible à cette solitude en laquelle d’aucuns voient une opportunité pour se ressourcer, pour approfondir des pistes de réflexion qui, en d’autres circonstances, resteraient en suspens ? Certes, il y a bien des instants où il en va ainsi. Mais il en est d’autres, beaucoup d’autres, où la pesanteur de la chape de plomb s’ajoute à celle de la pesanteur terrestre, où l’esprit se sent écrasé, atterré (au sens littéral) par la soudaine dégradation de l’air respirable et le foisonnement du carcan juridique et administratif par lequel la liberté se voit sournoisement restreinte. Et ce dilemme permanent, vivre confiné, les ailes repliées, ou bien libre mais en danger imminent. L’esprit parvient difficilement à s’abstraire de l’actualité sanitaire et administrative et, pour capter notre attention, il faut, à l’auteur du livre dans lequel nous essayons de plonger, le talent et la force de persuasion de Shéhérazade face au spleen du sultan. 

 

10avril_J+24

« La crise économique qui suivra la pandémie devrait aussi contribuer au retour du bon sens, de la sagesse populaire dans nos sociétés engluées dans le superflu. Une certaine gauche n’a cessé de prôner la décroissance économique, mais sans réaliser que ses propres projets étaient au fond des caprices que les gauches étrangères n’ont jamais pu ni même voulu s’offrir par respect pour le peuple. Les pauvres de ce monde pensent à manger tout court avant de manger végan. Ils pensent à se déplacer tout court avant de calculer leur empreinte carbone. Ils pensent à assurer leur sécurité et celle de leurs enfants avant d’instaurer des «safe spaces» dans des universités que ceux-ci ne pourront jamais fréquenter. Ils rêvent de rénover leurs écoles avant d’y installer des vestiaires unisexes. La nouvelle gauche s’est crue modeste en arborant ses diamants progressistes. Elle doit son existence à une immense qualité de vie qui risque fortement de s’évaporer. » (Jerôme Blanchet-Gavrel sur Causeur)

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes… L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées. Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif… Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser. On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux… En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté. Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur… L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu. Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. » Günther Anders, "L’Obsolescence de l’homme", 1956

Dubito ergo sum ! Un homme capable de fonder la philosophie sur le miroitement de son propre esprit n’est pas habité par la foi. Si Paul de Tarse avait entendu cette exclamation, il aurait éclaté de rire. Puis il aurait rédigé une épitre aux agnostiques, pour les mettre en garde contre les mirages de l’esprit. Descartes pourtant professait l’existence de Dieu et de l’âme, mais de façon rationnelle, comme conséquence nécessaire à son édifice intellectuel. Un homme habité par la foi ne pense pas un instant que les animaux sont dépourvus d’âme. Descartes pensait que les animaux n’ont pas d’âme. 

Ah les précautions que prend tout un chacun lorsque, au cours de son déplacement bref, à proximité du domicile, lié à l’activité physique des personnes… il en vient à croiser un voisin avec lequel, il y a quelques semaines encore, il se serait mis à bavarder ! La suspicion restera, hélas, lorsque viendra le temps de déconfiner, et il est loin le temps où les terrasses des cafés se rempliront à nouveau de personnes de tous âges, soucieuses de passer quelques heures paisibles en bonne compagnie. Qui osera adresser la parole à un inconnu ? Lui serrer la main ? L’embrasser ? Il y a de fortes chances que, pendant longtemps, les gens n’accepteront de rencontrer que les seules personnes de leur connaissance dont ils estimeront, a priori, qu’elles sont clean. La chape de plomb, déjà évoquée ici même, consiste en cela aussi : figer le réseau des relations dans la configuration où elles étaient lorsque la pandémie est entrée dans sa phase agressive et que les gens se sont conformés à la distanciation sociale. Il faudra désormais une conjonction extraordinaire de circonstances favorables pour que deux inconnus entrent en relation, pour qu’une femme accepte l’invitation à dîner de la part d’un homme, pour que… 

« Je voulais et ne pouvais pas écrire. Je sentais quelque chose dans ma pensée, comme une tache dans une émeraude ; c’était l’idée que quelqu’un veillait auprès de moi aussi, et veillait sans consolation, profondément tourmenté. Cela me gênait. J’étais sûr qu’il avait besoin de se confier, et j’avais fui brusquement sa confidence par désir de me livrer à mes idées favorites. J’en étais puni maintenant par le trouble de ces idées mêmes. Elles ne volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes étaient appesanties, mouillées peut-être par une larme secrète d’ami délaissé. » (Vigny, GSM, II) Toute cette incertitude qui entoure les jours à venir pèse sur ma sérénité comme la proximité d’un ami dont le tourment serait si fort que les effets en seraient palpables et s’étendraient à toutes choses.

 

11avril_J+25

Texte lu lors de la messe célébrée en Notre-Dame de Paris, hier, vendredi saint, par P. Torreton

Le porche du Mystère de la deuxième vertu, Charles Péguy, 

Une couronne a été faite une fois : c’était une couronne d’épines.
Et le front et la tête ont saigné sous cette couronne de dérision.
Et le sang perlait par gouttes et le sang s’est collé dans les cheveux.

Mais une couronne aussi a été faite, une mystérieuse couronne.
Une couronne, un couronnement éternel.
Toute faite, mon enfant, toute faite de souples rameaux sans épines.
De rameaux bourgeonneux, de rameaux de fin mars.
De rameaux d’avril et de mai.
De rameaux flexibles et qui se tressent bien en couronne.
Sans une épine.
Bien obéissants, bien conduits sous le doigt.
Une couronne a été faite de bourgeons et de boutons.
De bourgeons de fleurs comme un beau pommier, de bourgeons de feuilles, de bourgeons de branches.
De bourgeons de rameaux.
De boutons de fleurs pour les fleurs et pour les fruits.
Toute bourgeonnante, toute boutonnante une couronne a été faite
Mystérieuse.
Toute éternelle, toute en avance, toute gonflée de sève.
Toute embaumée, toute fraîche aux tempes, toute tendre et embaumante.
Toute faite pour aujourd’hui, pour en avant, pour demain.
Pour éternellement, pour après-demain.
Toute faite de pointes menues, de pointes tendres, de commencements de pointes.
Feuillues, fleuries d’avance,
Qui sont les pointes des bourgeons, tendres, fraîches,
Et qui ont l’odeur et qui ont le goût de la feuille et de la fleur.
Le goût de la pousse, le goût de la terre.
Le goût de l’arbre.
Et par avance le goût du fruit.
D’automne.
Pour calmer le pauvre front battant de fièvre, chargé de fièvre,
Afin de rattraper, afin de revaloir le couronnement de dérision,
Pour adoucir, pour apaiser, pour calmer, afin de rafraîchir les tempes battantes,
Les tempes fiévreuses.
Le front ardent, le front fiévreux,
Lourd de fièvre, les tempes chaudes, la migraine et l’injure, et le mal de tête et pour calmer la dérision même.
Pour apaiser, pour embaumer, pour étancher le sang qui se collait dans les cheveux
Une couronne aussi a été faite, une couronne de sève, une couronne éternelle,
Et c’est la couronne, le couronnement de l’espérance.

Comme une mère fait un diadème de ses doigts allongés, des doigts conjoints et affrontés de ses deux mains fraîches
Autour du front brûlant de son enfant
Pour apaiser ce front brûlant, cette fièvre,
Ainsi une couronne éternelle a été tressée pour apaiser le front brûlant.
Et c’était une couronne de verdure.
Une couronne de feuillage.

Il faut avoir confiance en Dieu mon enfant.
Il faut avoir espérance en Dieu.
Il faut faire confiance à Dieu.
Il faut faire crédit à Dieu.

 

J'ai suivi, ce matin sur Youtube, un reportage consacré à Heidegger qui, notamment, jetait un regard critique  sur les sciences et les techniques, non que celles-ci portent en elles-mêmes un principe maléfique, mais en raison de ce fait que leur cheminement avait cessé "d'être pensé", qu’elles évoluaient selon une sorte d'inertie ou d'ivresse de leur propre mouvement et ne contenaient pas en elles-mêmes les outils nécessaires à leur propre réflexion (celle-ci étant du ressort de la philosophie). Et je n'ai pu m'empêcher de faire un lien avec la situation que nous vivons, laquelle, à plus d'un titre, résulte d'une sorte d'inconscience collective qui me fait penser aux facéties infantiles (et diaboliques) du personnage du Joker dans Batman. Les sciences et les techniques ont généré leurs bataillons d'experts qui ont renoncé aux vues d'ensemble pour se consacrer, souvent en benoîte innocence, à l'infiniment petit de leurs disciplines desquelles jaillissent parfois des monstres échappés de boites de Pandore ouvertes par mégarde. Je me rappelle encore un reportage plus ancien où des petits génies expliquaient les progrès réalisés dans la génération de "l'homme augmenté". A peine dissimulaient-ils leur espoir, fou, de parvenir à l'éternité de leur vivant. Et je me suis posé la question : qui "pense" encore ? Les quelques "dinosaures" qui cherchent à penser ont-ils la moindre influence sur l'inexorable marche en avant de la technique ?