Lascaux

« L’art est en danger » prétendent les intermittents en grève. « Le service public des transports est menacé » prétendent, de concert, le ministre et les cheminots en grève. « L'hôpital public est en danger », ont prétendu les infirmières en grève. De même, « L’éducation est en danger » ont scandé il n’y a pas si longtemps encore les enseignants en colère et en grève. Pourtant. L’art est-il véritablement en danger ? Et si oui, l’est-il pour les raisons invoquées par les grévistes ? De même, le service public des trains est-il en danger, et si oui, l’est-il pour les raisons exposées aux yeux de l’opinion publique ?

En réalité, seuls les statuts sont, non pas mis en danger, mais mis en question, non pas de façon radicale à la manière de la « table rase », mais soumis aux ajustements et amendements qui laissent subsister une grande part de leurs avantages. Peut-être intermittents, cheminots et enseignants perdent-ils ce qui leur restait de sympathie dans l’opinion publique en agitant une menace fantôme. Car nul art n’est menacé, du moins pas par le statut des intermittents. En ces temps de marasme et de croissance zéro, il est simplement demandé à ces derniers de renoncer à une partie (au demeurant modeste) de leurs avantages, au nom d’une certaine solidarité avec d’autres métiers et corporations qui jouissent d’avantages bien moindres. D’autant plus, en ce quui concerne les intermittents,  que le régime bénéficie à de nombreux techniciens dont les métiers permettent tout à fait d’exercer, pendant les « temps de vacance artistique », dans d’autres secteurs.

De même le service public des trains n’est nullement menacé, bien au contraire. A l’heure du renchérissement des énergies fossiles et de la croissance démographique des métropoles, les besoins de transport en TER croitront de façon mécanique. Sauf qu’en période de disette, la puissance publique est tenue de produire plus de trains avec moins d’argent public et que la société française est placée, de facto, devant ce dilemme : maintenir les avantages de ceux qui produisent les trains au détriment de l’augmentation de leur nombre, ou alors revoir (modérément) à la baisse certains avantages pour permettre d’augmenter le nombre des trains. La situation se complique lorsqu’on considère que la production actuelle des trains se fait déjà à crédit et qu’il est nécessaire au préalable d’assainir les comptes. En d’autres termes, il devient urgent non seulement de rééquilibrer un modèle économique franchement bancal mais aussi d’apurer un passif pesant.  

Les choses regardées à distance se présentent ainsi : transports public, santé publique, art public, école publique, etc …, font partie des missions régaliennes que s’est donné d’assumer l’Etat français. Il s’agit donc de postes de dépenses, qu’il convient d’équilibrer par des recettes : fiscalité, TVA, commerce extérieur … , les deux côtés, dépenses et recettes, étant théoriquement en équilibre. Dans l’Etat français, les deux côtés ne le sont plus depuis plus de trente ans. Il s’en suit un endettement qui met la république dans un danger proche de celui que connut l’empire ottoman au milieu du XIXème siècle, à l’issue d’un long déclin. Lorsqu’il s’agit de réduire les dépenses pour les ajuster au niveau des recettes, les corporations investies de ces dépenses, fort logiquement, se rebellent et feignent d’ignorer qu’en défendant leurs prérogatives, ils reportent l’effort sur d’autres corporations.

Que chacun dès lors se rassure ! La grotte de Lascaux, elle, est en danger, mais ni l’art ni les trains publics ne le sont. Et ceux qui, face à une opinion publique de plus en plus dubitative, continuent de clamer ces slogans savent bien que ce qui est en danger, c’est cette sorte d'idéologie complaisante qui les autorise à prendre impunément en otage leurs concitoyens en les privant du service public dont ils prétendent lutter pour la survie ! Quant à la grotte de Lascaux, le danger qui la menace est celui du temps, et tous les efforts pour en ralentir le cours relèvent peut-être d’un romantisme suranné.