C'est par la fermeté qu'on rend les dieux faciles. Voltaire

verre brisé

Chers amis, quelque chose a changé. J'aimerais, comme d'aucuns, poser des bougies sur le rebord de ma fenêtre, brandir l'idéogramme de la paix avec  la Tour Eiffel, m'asseoir avec nonchalance (Lässigkeit en allemand) à la terrasse des cafés et proclamer ceux-ci comme remparts de ma civilisation, mais je me sens accablé au-delà de toute mesure. Je ressemble à un idéaliste qui, à l'aide d'un seau percé, tente de ramasser les débris de ses rêves brisés. Quelque chose a changé ce vendredi 13 novembre. Sans doute les choses avaient-elles changé depuis quelques temps déjà mais, en général, elles le font sans nous prévenir et, quand bien même, nous sommes depuis longtemps entrés dans une sorte de matérialisme qui préfère les preuves et les procédures aux signes et aux intuitions. Et s'il se trouve encore parmi nous des Cassandre, personne ou presque ne leur prête plus oreille. Quelque chose a changé qu'avec un peu de clairvoyance cependant nous aurions pu anticiper voire atténuer.

Jusqu'au 13 novembre, 21h30, en dépit de l'affaire Merah, en dépit des 7 et 11 janvier, en dépit de Charlie, en dépit de l'attentat manqué du Thalys, en dépit de ..., nous nous sommes dits, cela n'arrivera pas, pas chez nous, et si cela arrivait cela ne serait qu'un phénomène marginal. Hélas à 23h30, ce 13 novembre, quelques 500 - cinq-cent - personnes étaient à terre, fauchées par des assassins aux yeux chargés d'une haine non pas aveugle mais froide, une haine à large spectre, une haine qui a vidé d'innombrables chargeurs de Kalachnikov - des armes de guerre incompréhensiblement présentes sur notre territoire - sur des civils innocents et désarmés. Nous avons appris depuis que 130 d'entre elles sont décédées, certaines achevées par les assassins à même le sol, et que nombreux seront les blessés marqués à vie. Nous avons appris aussi que les assassins étaient moins d'une dizaine, radicalisés en Syrie, qu'ils ont préparé leurs attentats avec minutie et qu'ils ont prétendu agir au nom du dieu de l'Islam. Nous savons encore qu'ils avaient partie liée avec la délinquance, que certains d'entre eux aux casiers lourds avaient bénéficié d'une mansuétude judiciaire aujourd'hui incompréhensible et consternante. Beaucoup de choses que nous devinions ou croyions deviner ont été  révélées depuis, ou sont en passe de l'être, et nous nous disons que, décidément, quelque chose a changé.

Aux marchés où nous faisons nos emplettes de fruits et légumes que nous croyons moins qu'ailleurs abreuvés de pesticides, nous nous attardons moins longtemps. Les transactions sont plus brèves, les signes d'empathie pour des inconnus sont désormais mesurés. Dans les transports en commun nous sommes prudents. Nous ne nous rendons à Paris que par stricte nécessité. Dans les gares, les forces de l'ordre patrouillent deux fois plus nombreuses. Il est question d'y installer des portiques de détection comme dans les aéroports. A Strasbourg, l'accès au centre ville, où s'invite le marché de Noël, est filtré par des check-points. Bruxelles connait un couvre-feu de trois jours. Paris retentit de sirènes de police. Le gouvernement de la France a décrété l'état d'urgence pour trois mois et s'apprête à réviser ceux des articles de la Constitution qui se rapportent à l'état de guerre. Notre intuition, à laquelle désormais nous prêtons plus d'attention, nous dit cependant que trois mois ne suffiront pas sans doute à éradiquer la menace et que la guerre que le pays s'apprête à conduire est destinée autant à cette entité protéiforme née aux confins de la Syrie et de l'Irak qu'aux jeunes gens radicalisés et fanatisés dont les services de renseignement  notent les agissements sur les fameuses fiches S. 

Quelque chose a changé et nous sentons que ce changement est durable, qu'il s'agit de bien autre chose que de débarasser la route des débris de pare-brise de voitures entrées en collision. A l'effroi succèdent la colère et le désarroi. L'effroi est teinté de compassion, nous ne cessons en effet de penser aux 500 victimes et à leurs proches, lesquels font preuve d'une remarquable dignité. Cette pensée teinte d'amertume notre goût de la fête que d'aucuns continuent pourtant à brandir en rempart. Mais  de l'effroi déborde la colère de toute part. Colère à l'encontre de ces écervelés fanatisés dont nous peinons à comprendre les ressorts psychologiques et les motivations. Colère à l'encontre des discours de l'excuse qui surjouent un certain ressentiment post-colonial et retarde les prises de conscience et l'exercice de la responsabilité. Colère à l'encontre d'une certaine justice qui passe un temps fou à criminaliser des dérapages verbaux mais ferme les yeux sur des prêches liberticides et laisse en liberté des criminels dangereux. Effroi, colère, et désarroi. Désarroi face à la permanence prévisible de l'état d'urgence. Désarroi aussi face à l'immensité de la tâche de redressement à accomplir, la reconquête des "territoires perdus de la République" dont nous savons aujourd'hui que la perte va bien au-delà de la figure de rhétorique, la réhabilitation du patrimoine historique et littéraire et, last but not least, la constitution d'un véritable socle culturel commun, différent de la juxtaposition de cultures diverses et différentes auxquelles un multiculturalisme naïf a trop longtemps prété l'improbable vertu de capilarité spontanée.   

Quelque chose a changé. Effroi, désarroi, loi, droit, poids, choix, roi, coit, croix, croit, bois ..., dans l'esprit s'installe un chapelet de mots aux allitérations dures qui résonnent avec un son mat, auquel seules résisteront les âmes bien trempées.