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Pour qui voyage avec les trains français, il importe avant tout de s'armer de patience, d'eau fraîche et de bonne lecture. Ainsi fis-je lors de mon dernier voyage, ayant oublié mon Stefan Zweig (le monde d'hier), peut-être par lassitude que rien n'ait changé dans le monde d'aujourd'hui. Les kiosques - désignés Relay Ache, mais qu'on me permette de continuer l'utilisation, sans craindre des poursuites, du nom commun en lieu et place du patronyme de l'entreprise laquelle prétend s'y substituer dans l'imaginaire des consommateurs - les kiosques me proposèrent toute une kyrielle de publications et de magazines. Je dédaignai la livraison du Monde, laquelle annonçait à grand renfort de gros titres la tribune d'une Martine Aubry remontée contre le projet de loi El Khomri comme une clepsydre qui déborde. Je dédaignai encore les innombrables quotidiens lesquels regorgeaient de communications gouvernementales telles des valises de faussaires bourrées de contrefaçons. Enfin, je tombai sur le petit Lavisse!

Le "petit Lavisse", me dis-je, quelle bonne idée, peut-être la meilleure façon de lutter contre cette sorte d'inculture que la ministre de l'éducation tente de répandre sous couvert d'égalité. Lavisse est cet instituteur - le nouveau curé de la IIIème République - qui légua une monumentale Histoire de France que le ministère de l'instruction publique condensa en quelques morceaux choisis, regroupés sous l'appellation "petit Lavisse". Il y est question de Vercingétorix, Ste Blandine, Clovis, St-Rémy, Charlemagne (tiens, tiens, rien sur Charles Martel), de croisades (oho !), de St-Louis, de guerre de cent ans, de François 1er, de Bayard le chevalier sans peur et sans reproches, etc. Les omissions et approximations sont compensées par l'intention - louable - de raconter une histoire qui serait celle du pays ou de la nation, comme on voudra, à une époque de déconstruction où chacun, sur fond de repentance et de culpabilité néocoloniale, veut raconter la sienne.

Non, ce "petit Lavisse" est loin d'être parfait (et d'autres lecteurs en voyage en feront sans doute d'autres

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critiques mieux fondées), mais il a au moins le mérite d'exister et je fais le voeu que paraissent des Lavisse de plus grand format. Toutefois, parmi les approximations et contre-vérités que j'ai cru reconnaître, il en est une qui me touche plus particulièrement. Chacun lira, page 161: "La paix désastreuse ... fut signée en 1871. Les Allemands nous obligèrent à leur donner cinq milliards de francs et nous prirent deux beaux pays, l'Alsace et une partie de la Lorraine. Les Alsaciens et les Lorrains voulaient rester français. Ils aimaient la France de tout leur coeur. Ils continuèrent de l'aimer, et ils espérèrent que la France les délivrerait un jour ..."

Les Alsaciens-lorrains qui continuent de brocarder les grandes régions hollando-valsiennes (du nom des hommes politiques qui en portent la responsabilité et qui font un lobbying soutenu pour figurer dans un prochain Lavisse) savoureront cette pépite aussi laconique qu'ébouriffée (tirée par les cheveux). Que monsieur Lavisse ait pu écrire une chose pareille, nul ne lui en tiendra rigueur: le brave instituteur n'eut d'autre source que les quelques milliers d'Alsaciens et Mosellans réfugiés à Paris après 1871. Il convient à ce stade de rappeler un brin d'histoire. L'Allemagne, victorieuse en 1871, laissa aux populations le choix de la nationalité. Quelques élites, fortunées et francophiles, émigrèrent à Paris et propagèrent la fable d'une Alsace-Moselle de tradition française, exclusivement francophile, réduite à la merci d'une Prusse barbare et sanguinaire. Elles en firent le symbole de la liberté bafouée. Il fallait, en conséquence, que les Alsaciens-mosellans fussent français de tout coeur. Quant aux Alsaciens-mosellans qui n'émigrèrent pas - le grand nombre en vérité -, ils ont en revanche gardé de cette période prétendument obscure des souvenirs très différents. Pour ne citer que cela, la Prusse "barbare et sanguinaire" instaura la sécurité sociale en 1883, bien avant la France. Et quant à aimer la France de tout coeur, s'il est vrai que le XVIIIème siècle - français - laissa de bons souvenirs, il n'en est pas moins vrai que l'Alsace-Moselle appartint au St-Empire romain germanique jusqu'au traité de Westphalie (1648) et y connut de longues périodes de propérité qui laissèrent dans la mémoire collective des souvenirs de coeur d'une intensité égale voire supérieure. Mais de cela, les émigrés Alsaciens-mosellans francophiles (et un brin revanchards) n'en pipèrent mot à ce bon monsieur Lavisse!

Le dol serait mineur si la nouvelle édition, augmentée, apportait les corrections qui (depuis le temps!)s'imposent. Hélas, la cause était entendue dans l'esprit de monsieur Dimitri Casali, l'augmenteur (et dans celui de ses commanditaires), lequel, dans une magnanime impartialité, en resta à la version de 1871 sans chercher à la nuancer. Les préjugés ont la vie dure et, sans doute, la courbure de la terre empêche les plaines jacobines de l'Ile-de-France d'entendre les clameurs qui s'élèvent au-delà de la ligne bleue des Vosges. Mais est-il besoin de rappeler que nul n'est aussi sourd que celui qui ne veut pas entendre?

"L'histoire ne s'apprend pas par coeur, elle s'apprend par le coeur", écrivit monsieur Lavisse en couverture de son livre. Noble précepte, certes, mais qui ne dispense pas de rétablir certaines réalités historiques!