L'année 2018 arrive presque à son terme et la mémoire de la Première Guerre mondiale, que d'aucuns voulurent raviver, n'en est pas moins ignorée, perdue dans le maelström des affaires. Aux dernières nouvelles et alors que personne ne lui en a fait la demande, le président Macron renoncerait aux commémorations du 11 novembre. Qu'en est-il alors de la mémoire des 300 000 (peut-être plus) Alsaciens-Mosellans engagés dès 1914 dans les armées allemandes, décimés sur le front germano-russe ? La République (qui pourtant a voulu réintégrer leur Heimat dans son territoire) ne leur a rendu ni justice ni hommage (aujourd'hui moins que jamais, alors que nous attendions de ce centenaire le rétablissement d'une certaine vérité historique), et les monuments aux morts continuent de porter l'épitaphe indifférente : "A nos morts" (morts pour quelle patrie?)
La fresque romanesque (CAHIERS FRANçAIS ou la langue confisquée) leur rend hommage. (éditions Sutton, 2016, préface de M. Patrick Hetzel, député du Bas-Rhin)

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Extrait:  " ...un certain Jaurès, pacifiste, fut assassiné le 31 juillet, tandis que le 1er août, un samedi, l’Allemagne déclara la guerre à la Russie. Anton, Ludwig et Jakob travaillaient quand, en milieu de matinée, il s’était fait un grand silence, non pas d’un seul coup, mais progressivement, comme la mer qui se retire et offre aux regards des promeneurs l’étendue de pierres et de varech cachés par les eaux. À la forge, les uns après les autres, les marteaux cessèrent de martyriser l’acier porté au rouge pour s’incliner dans un bruissement où seul subsistait la soufflerie du four en incandescence, tandis que les têtes se dressaient et se tournaient pour capter ces bribes de son portées par le vent. Das Sturmgeläut, das Sturmgeläut, soll jemand gestorben sein (c’est le tocsin, c’est le tocsin, quelqu’un doit être mort) ! Mais très vite, il apparut qu’aucun décès n’était à déplorer, du moins pas encore, car jamais le tocsin n’avait sonné aussi longtemps, d’interminables minutes, de son carillon qui perçait les murs de pierre et les murs de vent, léger et régulier pour ne pas effrayer, avec une douceur comparable, presque, à celle d’une main de mère posée sur l’épaule de son enfant endormi. À l’usine de chaussures, où les presses avaient renoncé à découper le cuir et les surjeteuses à en assembler les découpes, laissant s’installer sous la voûte du grand atelier un bruissement de fourmilière, et même à l’étude du notaire, toutes plumes suspendues, tout papier pétrifié dans son froissement, fenêtres ouvertes sur le carillon si proche, partout les têtes se dressaient et regardaient dans la même direction. Et le tocsin continuait de sonner, personne n’était mort et pourtant personne ne semblait pouvoir l’arrêter. Quand il sonnait ainsi, aussi longtemps, sans doute signifiait-il que la mort avait grande faim."

 

référence : Cahiers français ou la langue confisquée, éditions Sutton, 2016, disponible en librairies