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Quelle est cette étrange malédiction qui frappe presque systématiquement les empires sur le déclin? L’histoire pourtant regorge d’enseignements : l’empire des pharaons, celui des assyriens, des romains, des ottomans, des Habsbourg …, tous ces empires ont connu un apogée, une embellie, puis un déclin qui s'emballait. Il semblerait que les empires se soient effondrés d’avoir refusé de voir cela même qui amorçait leur effondrement. Ils ont presque toujours réagi au déclin par la mise en place de mesures et de dispositions qui accéléraient ce déclin, confiées à des fonctionnaires zélés totalement sourds aux Cassandres qui ne manquèrent pas de multiplier les signes - les alertes dirions-nous aujourd’hui. Mais il est vrai que nous sommes entrés en des temps post-modernes où le progrès est en marche inéluctable, épaulé par d’innombrables boites à outils technologiques. Et dès lors on se soucie d’histoire comme d’une guigne. Du reste les représentants éclairés de la puissance publique abolissent peu à peu ces vestiges culturels d’un autre temps – désormais frappés d’inutilité que sont le latin et le grec, langues doublement mortes que même les intellos boutonneux n’oseront plus revendiquer en passant devant les rappeurs fiers de leurs derniers borborygmes.

L’occident n’est pas un empire au sens littéral, certes. D’aucuns la majorité - prétendront que l’Occident est constitué de démocraties éclairées et laïques où il fait bon vivre et où l’espérance de vie est nettement plus élevée qu’ailleurs. Les démocraties qui constituent l’occident possèdent les systèmes politiques et représentatifs les plus enviables qui soient, et pourtant. La prospérité est toujours assise sur un avantage économique naturel. L’Egypte ancienne a prospéré autour d’un fleuve que des turbulences climatiques intervenues au cours du second millénaire avant JC ont rendu plus capricieux (cf, la parabole biblique des vaches grasses et des vaches maigres). Les romains ont régné sur le territoire méditerranéen grâce à l’esprit d’organisation hérité de la pensée grecque, mais le coût croissant des structures de leur état centralisé n’ont pas résisté à des flux migratoires venus d’Asie. Les ottomans ont été les maîtres de l’espace méditerranéen oriental aussi longtemps que le commerce international ne s’est pas déporté dans l’Atlantique Nord. Le cas des Habsbourg d’Autriche en Europe Centrale est certainement plus complexe, pris en tenaille entre des nationalismes de tous côtés. Quant à l’Occident de la seconde moitié du XXème siècle, il doit son rayonnement à l’essor industriel et technologique, mais à l’heure de la globalisation et des NTIC, rien ne migre aussi facilement que les technologies.

L’occident est-il en déclin ? Cette considération est contestée, et je prie les lecteurs progressistes de bien vouloir suspendre leur lecture et se tourner vers des exposés moins alarmistes. L’occident est en déclin, prétendons-nous. L’espérance de vie continue certes d’y augmenter, les maladies rares certes régressent, et bientôt les franciliens heureux pourront rejoindre Bordeaux grâce à un TGV flambant neuf dont leurs petits-enfants paieront encore les intérêts des emprunts, mais, globalement, l’occident est en déclin. Les vieux aisés y dépensent des fortunes pour sembler moins vieux tandis que les vieux pauvres dépérissent dans des mouroirs parce que leurs allocations ne leur permettent pas de prétendre aux EHPAD. Les petites filles riches recourent dès quinze ans à la chirurgie esthétique et les quadras désœuvrées emmènent leurs caniches neurasthéniques à des séances de psychanalyse. Des copilotes mégalomanes rêvent de rejoindre l’au-delà accompagnés d’une cohorte de passagers désignés au hasard. De jeunes esprits lisent les livres sacrés à la manière de notice de montage et espèrent ouvrir les portes du paradis en présentant des tableaux de chasse. Les trains roulent sur des éclisses mal fixées et, à l’heure de la parcimonie énergétique, la puissance publique encourage par des infrastructures pharaoniques la frénésie de la mobilité. Les adolescents s’enferment dans leur chambre et rêvent de grande vie, connectés à leur tribu virtuelle par des échanges de pokes, smilleys, selfies et exclamations où grammaire et vocabulaire sont abolis, tandis que d’autres petites filles ne comprennent pas ce qu’il se passe de leurs ventres arrondis … L’occident est en déclin, vous dis-je !  

Les catastrophes souvent accompagnent les périodes de déclin. Au cours du premier millénaire avant JC, le Nil s’est mis à connaître des crues et des périodes de sécheresse. Au début du IIIème après JC, les tsunamis frappent les côtes où les touristes occidentaux goûtent des vacances nonchalantes, tandis que des tremblements de terre menacent la sécurité des centrales mouillées et que les océans grignotent les traits de côte. Lorsque surviennent les catastrophes, la raison et le bon sens voudraient que les moyens de secours et les ressources soient "à portée de main", dans un périmètre local où chacun soit en mesure de les mettre en œuvre. Cependant, lorsque les empereurs romains du déclin prirent la mesure des menaces, ils multiplièrent les remparts destinés à protéger leur pouvoir semblable à la statue de Nabuchodonosor (les pieds en argile), plutôt que de donner à leurs légats les marges de manœuvre nécessaires. En se concentrant, le pouvoir devient paranoïaque et les potentats sont réputés pour sans cesse se laver les mains par peur des microbes.

Avec l’appui des technologies, les démocraties occidentales se caractérisent par une concentration du pouvoir semblable voire supérieure à celle des dictatures historiques, comme si la frilosité augmentait à mesure qu'on approche du sommet. Elles réagissent à toute menace par des dispositifs globaux, des procédures, des chartes, des prescriptions, des reportings, des technocraties fonctionnantes. De jeunes illuminés fomentent des attentats à la Kalachnikov et déjà pointe une loi destinée à permettre l’écoute urbi et orbi de tout quidam qui aurait le malheur de prononcer le mot Kalachnikov. Pour contrer les catastrophes à venir, rien ne vaut l'autonomie, la capacité d'organiser les choses dans un périmètre local, sans en référer à la superstructure. Hélas, les organisations n'en prennent pas le chemin. Les élites fomentent procédure sur procédure, et quand survient la catastrophe, les individus qui en connaissent le mode d'emploi restent introuvables!

illustration: la chute de l'empire romain