Verdun_1916

Ce qui au départ (n')était (qu')une commémoration s'est transformé, au fil des jours et des déclarations, en véritable affaire. Les faits tiennent en quelques mots: la commune de Verdun a programmé, pour le 29 mai courant, une cérémonie en l'honneur du centenaire de la Bataille de Verdun, l'une des plus sanglantes de la Première Guerre Mondiale. De nombreux jeunes gens sont conviés et, en marge de la cérémonie, la municipalité a programmé à leur intention un concert de rap où devait se produire un certain Black'M. Mais très vite se sont élevées des protestations. Aux yeux des uns, le jeune homme était malvenu pour avoir, en d'autres temps,  tenu des propos homophobes, antisémites ou encore antipatriotiques. Aux yeux des autres, il était à l'inverse inconcevable d'empêcher Black'M ou quelqu'artiste de se produire en marge de la commémoration.

Au début, je croyais que la polémique était liée à la personne de Black'M, dont j'avoue ne jamais avoir entendu parler (n'étant pas absolument fan de rap). Pour me faire une idée, j'ai écouté quelques unes de ses compositions, lesquelles m'ont donné l'impression d'être l'oeuvre d'un garçon non dénué de talent, capable de sensibilité. Et si, dans le passé, Black'M a tenu les propos déplacés qu'on lui prête, alors c'est faire un bien spécieux procès que de déterrer de vieilles affaires dans le big brother numérique qui désormais garde la trace de toutes les approximations! Black'M a peut-être tourné la page de ses anciens excès. 

Toujours est-il que le rappeur m'est apparu comme un prétexte pour éviter d'aborder des questions beaucoup plus graves. Et ceux qui ont instruit son procès auraient été plus avisés de s'en tenir au seul argument recevable, à savoir l'incongruité d'un spectacle festif en marge d'une commémoration solennelle. Il suffisait de rappeler que lorsqu'on honore la mémoire des morts (d'un aussi grand nombre de morts, quoique le nombre importe peu) on ne fait pas la fête, que l'on soit jeune ou vieux, enfant ou adulte, homme ou femme, de gauche ou de droite, instruit ou inculte, actif ou chômeur, croyant ou athée ... ! De surcroît, il était maladroit de mettre en avant les soi-disant propos déplacés car leur auteur était noir, ce qui fournissait aux zélateurs de l'antiracisme un motif d'indignation et de brouillage des signes (ce dont ils ne se sont pas privés du reste, alors même qu'il était de leur devoir de ne pas jeter de l'huile sur le feu). Ces propos, s'il ont été tenus, étaient à réprouver dans un autre contexte.

A contrario, il était non moins maladroit, que dis-je, inconvenant, désinvolte, incongru, indécent, outrageant, scandaleux, d'une certaine manière blasphématoire, d'organiser (ou de laisser organiser) une fête en marge de la commémoration, que l'artiste invité se nomme Black'M, Sardou, Renaud ou Johnny (seule la solennité d'un Requiem ou d'un Stabat Mater aurait été la bienvenue). L'affaire de Verdun ne se résume pas à un rappeur (noir ou autre) invité mais à un pouvoir politique si éloigné des soi-disant valeurs (qu'il prétend incarner) qu'il n'a pas vu l'outrage, l'outrage envers la commémoration solennelle d'un événement au cours duquel, selon d'aucuns, s'est forgée une partie de l'identité française (cf Barbusse, Genevoix, Marc Bloch ...).

Que le maire de Verdun soit un homme de gauche ne joue que très peu dans l'initialisation de l'affaire, (je ne suis pas sûr du reste qu'un maire de droite aurait évité la tentation). Ce fait devient cependant capital dans ses rebondissements: en effet, les ténors du gouvernement (jusque y compris l'Elysée) se sont dépêchés de voler au secours du pauvre maire en hurlant au loup, au racisme, aux heures les plus sombres, aux pensées nauséabondes. Par son anathème lapidaire, mme Azoulay nous a montré en quoi consiste sa vision de la culture dont, aux dernières nouvelles, elle est en charge du ministère. On se rappelle qu'auparavant Fleur Pellerin eut les mêmes anathèmes vis à vis de ceux qui osèrent critiquer les obscènes choses qu'un certain McCarthy avait installées Place de Valois.

Dans une ultime maladresse, obnubilé par l'offense qui pourrait être faite à un artiste (noir?), François Hollande a incité le maire de Verdun a revenir sur l'annulation du concert en lui proposant une logistique de sécurité conséquente. Ce faisant, les représentants de la puissance publique n'ont pas une seule fois déploré l'inconguité du concert festif. Comme s'il était passé dans les moeurs que désormais l'on rie et l'on danse sur les tombes. Il y eut à gauche des envolées lyriques pour s'indigner de la soi-disant offense faite à l'art et à la liberté d'expression. Et face à tant d'aveuglement et d'absence de vergogne, les éditorialistes du Figaro ont raison d'ironiser : "Pourquoi pas un concert de rock à Auschwitz, une rave party à Oradour-sur-Glane ou encore un Woodstock géant sur les tombes du Rwanda, et, pour couronner le tout, une techno parade à Hiroshima?" 

Il est vrai que l'actuel président s'était engagé notamment (discours du Bourget du 30 avril 2012) à ne pas dresser les Français les uns contre les autres (en d'autres termes à ne pas jeter d'huile sur le feu). Or, avec une feinte habileté, il aura fait (et laissé faire) exactement le contraire: il aura offensé ceux de nos compatriotes pour qui la mémoire et l'histoire veulent encore dire quelque chose; plus soucieux d'électoralisme que de vertu, il aura fait une triste publicité à un rappeur en feignant de prendre sa défense; d'habitude pourtant prompt (non sans raison) à dénoncer les profanations de cimetières, il aura jeté des anathèmes  à la tête de ceux qui précisément ont voulu s'y opposer; clientéliste, il aura presqu'abandonné au seul FN le soin de rappeler en quoi consistent les politesses et la common decency; enfin, par ses provocations iconoclastes et ses calculs d'apothicaire, il aura réussi à transformer une commémoration de centenaire (a priori consensuelle) en affaire politicienne et polémique qui doit bien faire rire dans les chancelleries étrangères. 

Le pauvre Black'M est devenu bien malgré lui l'enjeu d'une dispute aussi indigne que frelatée. Pris à partie, il a jugé bon de publier une déclaration dans laquelle il revendique des aïeux tirailleurs sénégalais engagés dans la Grande Guerre, déclaration qui fut presqu'aussitôt contestée. Et, là aussi, faisons lui crédit de bonne foi: sa défense relève de la seule maladresse d'un individu pris dans la tourmente d'un événement qui le dépasse (ou mal conseillé par de cyniques avis).

Beaucoup de bruit pour rien, aurait dit Shakespeare en se reprenant aussitôt, car Verdun, ce n'était pas précisément rien. Début 1916, la guerre était installée en Europe depuis aout 1914. Elle faisait rage sur plusieurs fronts et mettait en prise les puissances européennes regroupées en Triple Entente d'une part, Triple Alliance de l'autre. Courant 1915, la guerre sur le front de l'ouest s'est enlisée. Aussi, le 21 février 1916, l'Allemagne prit-elle l'initiative d'une vaste offensive sur Verdun, en pure perte car elle s'acheva en novembre de la même année par le retour aux lignes de front précédentes. Les combats firent quelques 300 000 victimes et autant de blessés ou disparus (les deux camps confondus). Il convient de doubler ces chiffres en prenant en compte les offensives Broussilov qui eurent lieu sur le front de l'est (front germano-russe), et sans lesquelles la pression allemande sur Verdun n'aurait jamais été contenue. Je me garderai encore de citer les généraux et officiers que les manuels d'histoire, sans vergogne, présentent comme s'étant "illustrés" dans les combats, nulle gloire n'étant à revendiquer de tels carnages. Cela mis à part, Verdun est (était) une bourgade relativement tranquille.  

Last but not least, j'invite Black'M et les jeunes gens qui étaient disposés à faire la fête à Verdun (avec désinvolture mais est-ce de leur faute ou de celle de leurs ainés qui auront omis de leur parler d'héritage?), j'invite ces jeunes gens à (re)lire Ceux de 14 (Maurice Genevoix) ou à prendre connaissance du discours -français- prononcé par un certain Ernst Jünger, soldat et écrivain allemand, invité lors de la commémoration de 1979: "Je m’incline devant ceux qui sont tombés,  http://www.homocoques.com/aq0601_progres_junger.htm)".