foot

La minette s'est ébrouée de très bonne heure, elle grimpe alors sur le rebord de la fenêtre que je laisse entrebaîllée. Elle reste assise jusqu'à mon lever, à pivoter la tête de droite et de gauche, lorsque passe une voiture, un cycliste ou un piéton. Parfois, je parviens à me lever sans bruit et je reste alors à l'observer, perchée trois étages au-dessus de la rue, à l'extrême bord, impassible, comme si l'âme des chats était d'une qualité plus aérienne, moins apesantie, que la nôtre. Ses oreilles frémissent, elle m'a entendue et se précipite vers la gamelle, furieuse à mon égard, je n'ai pas anticipé ses apétits. Tandis que les croquettes se rompent sous ses mandibules, je hasarde un oeil par la fenêtre, les trottoirs sont jonchés de détritus, quelques poubelles ont été renversées, les fêtes ne se terminent jamais sans que le domaine public n'en porte les stigmates. Les fêtards sont passés jusque vers quatre heures du matin, je ne dormais pas, ils étaient en groupes, avinés, et ils chantaient. Que chantaient-ils ? On a gagné, on a gagné... Ils beuglaient de leurs voix voilées par l'excès de cris. Combien étaient-ils ? Mes voisins, aussi, chantaient dans la cage d'escalier. Presque tous mes vosins. Les télévisions ronflaient pendant la diffusion de la rencontre et, de temps à autre, s'élevait une explosion de joie ponctuée de cris, comme un soulagement à une trop longue attente. Je n'avais pas besoin de demander dans quel sens évoluait le score. Je regardais moi aussi, d'un oeil distrait, il fallait bien que je regarde ce qui semblait d'une nécessité vitale pour tant de personnes. On a gagné !


A la télévision passaient en boucle des séquences de supporters qui proféraient la même chose, on a gagné. Des centaines de millers, des millions. Les Champs Elysées plus encombrés que le jour de la Libération, lorsque De Gaulle marchait en tête. Qu'ont-ils gagné ? Pendant quelques brèves heures, ils sont, ils ont été, ces quelques joueurs qui sont allés gagner là-bas, contre une équipe croate qui n'a pas démérité, nul ne le conteste, avec un score hypertrophié, comme si le fait de gagner ne se pouvait concevoir sans cette hypertrophie. Peut-être s'agissait-il d'un moment de grâce que les médias, même sans consigne, s'employaient à prolonger le plus longtemps possible. Quelle est la cruauté du manque dont souffrent tant d'hommes et de femmes pour s'accrocher avec autant d'énergie à ces quelques heures de grâce qu'ils savent, en leur for intérieur, éphémères et fabriquées de toute pièce ? A quel Ciel adressent-ils la prière tonitruante de leurs hurlements ? Mais le Ciel est vide d'un Dieu congédié et la prière ne charrie que vaine espérance.


Sur les réseaux sociaux circule la photo du président Macron dans les tribunes moscovites, succombant à une explosion de joie lors d'un but français, à côté de son homolgue croate moins emportée. Les traits de son visage portent les stigmates des supporters trop longtemps confinés dans l'attente et l'angoisse, tandis que ses vêtements lui donnent la semblance d'un golden-boy qui vient de toucher le jack-pot. L'homme qui a succédé à François Hollande, accusé d'excès de normalité et d'insuffisance d'onction pésidentielle, est pris à son tour la main dans le sac de la normalité, comme si lui aussi attendait ces instants de grâce et de communion pour minimiser deux semestres de morosité nationale. Les commentaires hésitent entre le blâme et l'empathie. Sans doute le jeune président, de l'âge des supporters qui exultent, a-t-il vécu toutes ces années de plomb avec la même consternation, depuis ce mois d'octobre au Bataclan, lorsque des individus fanatisés ont exécuté des innocents en prétendant livrer une guerre sainte, années de plomb que l'on feint de croire révolues avec des contrôles renforcés, des fichiers S et d'innombrables sentinelles déployées sur le pays. Et sans doute, en ce pays où les uns refusent tout amalgame tandis que les autres ne cessent de dénoncer l'entrisme religieux, la victoire de l'équipe nationale (le football est le dernier où le concept de nation est toléré), multiculturelle (comme raccourci de pensée pour éviter de parler d'origines...), résonne comme une preuve par l'absurde qui ouvre le champ des possibles : si ça marche dans le football, ça marche ailleurs aussi.


Sans doute convient-il de lire toute cette liesse institutionnelle et populaire à l'aune de ce profond désarroi dont le pays, pour ne pas avoir voulu le diagnostiquer dans les termes qui conviennent, n'est pas remis. Aussi est-il de la plus grande importance que l'effet se prolonge longtemps, même lorsque la cause aura cessé, même les joueurs revenus. L'événement est sanctifié, certains journalistes en appellent déjà aux livres d'histoire. Les joueurs font l'objet d'un triomphe sur les Champs-Elysées, un triomphe égal, mutatis mutandis, à celui d'un consul romain vainqueur des barbares. La légion d'honneur est généreusement décernée, à l'égal du colonnel Beltram, lequel avait fait don de sa vie pour sauver un otage. (Rendons justice au joueur Giroud qui proteste) Les joueurs sont reçus sur le perron de l'Elysée où ils entonent la Marseillaise, l'exploit est historique, il est le point d'orgue de ce début de quiquennat et le moment attendu de la renaissance. Il fallait que le péril soit bien grand pour qu'un événement sportif, au demeurant très ordinaire, soit autant exploité dans sa perspective symbolique et mythique.


La minette en a terminé avec ses croquettes et, repue, retourne à son poste d'observation. Elle reste placide face aux détritus qui jonchent la rue, elle n'en dira rien, elle ressemble en cela aux caméras de télévision qui évitent de filmer les trottoirs, les poubelles renversées, les voitures brûlées, les vitrines caillassées, les places jonchées de petits drapeaux tricolores one-shot. Ce ne sont que débordements anecdotiques qui ne doivent pas gâcher la fête parce que, on est les meilleurs, on a gagné, que jamais le rêve ne cesse...