Michel Serres, crinière blanche, casque sur les oreilles genre rappeur, pose en expert en couverture du magazine sncf.connections dans son édition de janvier 2012. On ne présente pas Michel Serres, et je me suis empressé de dévorer son interview pour apprendre comment le philosophe aborde les questions de mobilité.

Non sans talent, Michel Serres parle de « révolution anthropologique ». Il évoque d’abord cette époque, pas si lointaine, où les hommes avaient une adresse, cet « espace ancien qui impliquait un homme rural et casanier » puis le prodigieux saut, presque spatio-temporel, qui l’a conduit à habiter un lieu qu’il nomme « Palylobru », contraction de l’espace compris entre Paris, Lyon, Londres et Bruxelles. Le portrait qu’il dresse, c’est celui de « l’homo mobilis », irréversible successeur de l’homo sapiens, dont il nous laisse deviner (entre les lignes) l’étroitesse du territoire et la précarité du mode de vie. Ce saut fascine le philosophe et lui procure un peu de cette joie d’enfant à parcourir, presque sans entraves, cette « conurbation où je me déplace selon des lignes isochrones qui peuvent être une heure, deux heures … ». Aux réseaux des transhumances de troupeaux ou aux réseaux de voies romaines succède une « seule coulée urbaine » au sein de laquelle Michel Serres habite partout et nulle part, le siège voiture 11 place 64 du TGV, aussi bien que son appartement de Vincennes. Michel Serres, un homme poly-adressé, connecté, branché, mobile, en vertu d’une sorte de don d’ubiquité dont il semble (presque) heureux.

Tout irait bien dans le meilleur des mondes, serions-nous tentés de dire, et la SNCF serait l’un des artisans de ce paradigme. On en arriverait presqu’à regretter que le réseau TGV, national et international, se construise avec autant de lenteur et comporte autant de lacunes au sein de cette gigantesque mégalopole où, d’une certaine manière, « les hommes habitent déjà leurs destinations »

La SNCF n’est pas en cause. Elle épouse, elle aussi, les contours du temps. Elle a cependant toujours cherché à tenir, parfois contre vents et marées, le cap d’un certain « bien public ». Je lui dois beaucoup, notamment de contribuer au débat même avec une petite dissonance héritée de ma viscérale méfiance vis-à-vis des « lendemains qui chantent » et des bonheurs collectifs.

Le corps ne ment pas. Et je me permets d’élever un doute à l’encontre de ce que Michel Serres présente comme un paradigme des « mouvements browniens » des corps au sein de la « conurbation mobilis ». Michel Serres est un philosophe émérite. Sa pensée se nourrit du foisonnement des informations et des affects, de la multiplication des colloques, séminaires et sommets. Michel Serres produit de la pensée. Il appartient au soft, à cette partie du monde qu’il décrit comme douce, éthérée, en apesanteur presque. Cependant, de même que le yin ne saurait être sans le yang, le « doux » ne saurait être sans le « dur » et le dur est enraciné, territorialisé. Le « dur » fonctionne avec des amarres, de la matière, des outils, des ressources, des rebus, toutes choses peu mobiles. Le « dur » est pesant (mais aussi de la pesanteur nait la fécondité).

Lorsque je raconte une histoire, je trempe ma modeste plume dans le « dur » dont je ne perçois la puissance  tellurique qu’à force de patience, de lenteur voire … d’immobilité. Et sans doute l’artisan et l’ouvrier fonctionnent-ils ainsi, eux-aussi. Partout où la matière est en jeu, il faut de la permanence et de l’immobilité. La globalisation est certes tentée par l’ubiquité générale, mais le lien (humain) ne saurait être immatériel. Carpe diem, c’est « ici et maintenant ». Les relations humaines « durables » se tissent avec lenteur et avec de la lenteur.

Je m’en voudrais que ces quelques lignes soient lues comme des exhortations au repli et au retour en arrière. Cependant si la mobilité en ce début de XXIème siècle est infiniment plus profitable qu’à l’époque de Marco Polo, sachons rester prudents et lucides. Il importe que les hommes puissent bien circuler à l’intérieur de leurs territoires là où sont localisés les habitats et, espérons-le, leurs ressources et leurs productions. Mais je doute que la dimension de ces territoires soit comparable à celle de la conurbation « Palylobru ».

Pour l’Aquitaine, l’essentiel des mouvements quotidiens a lieu dans un mouchoir de poche compris entre Libourne, Langon, Arcachon et Lesparre. Pau, Bergerac, Bayonne et Angoulême constituent déjà ce qu’il convient d’appeler une deuxième couronne. Et la mobilité telle que la suggère Michel Serres n’entre pas forcément dans le quotidien du grand nombre. Les TIC du reste permettent à leur manière d’être partout et nulle part, sans pour autant faire le déplacement.

Les ressources fossiles s’épuisent, nous disent les écologistes, cela devrait nous inciter à la modération et à la parcimonie. Mais nous continuons, collectivement, à bâtir un modèle au sein duquel de plus en plus d’hommes dorment à Lyon, Marseille, bientôt Bordeaux, et se rendent chaque matin à Paris pour travailler, de plus en plus d’hommes qui se déplacent de plus en plus loin et de plus en plus vite. Nous pourrions peut-être faire en sorte que le travail soit situé à Lyon, Marseille, bientôt Bordeaux, mais nous continuons à bâtir Palylobru, en toute innocence, comme une réponse que nous croyons censée et qui n’est peut-être que la somme de nos renoncements à organiser la globalité en une succession de « localités ».