Sans doute la narratrice, Maria Dolz, éditrice madrilène, s'ennuie-t-elle pour prêter attention à ce couple

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qu'elle rencontre chaque matin, dans un café, couple dont le bonheur et l'harmonie apparents l'irradient. Beaucoup de (bons) romans partagent avec les béguins (los enamoramientos) le fait de survenir à la sortie des territoires incertains de l'ennui. Au retour des vacances cependant, le couple ne vient plus et Maria apprend par la presse que le mari, Miguel Devern, a été assassiné dans des circonstances confuses par un individu présenté comme atteint de démence. Elle décide de rencontrer Luisa, la veuve, pour lui exprimer sa sympathie, et fait alors la connaissance d'un ami de la famille, Diaz-Valera, personnage à la fois ambigu et fascinant. 

Cependant, la sympathie qu'éprouve une femme pour un couple qu'elle ne connaît que de vue ne suffit pas pour entraîner un lecteur à sa suite, cela, le romancier Javier Mariàs le sait. Aussi prend-il un soin particulier à installer le personnage de Maria tout au long de la première partie du roman. Maria glisse d'une digression à l'autre, d'une réflexion à l'autre, le fait divers lui en donne matière: la mort, l'absence, le deuil, l'indifférence, l'oubli ... Le suspens n'est plus tant de savoir dans quelles circonstances Devern a été assassiné mais que d'apprendre pour quelles raisons cela intéresse tant Maria. La fascination est le piège dans lequel se précipitent les personnages qui s'ennuient et le roman sert à installer le décor de la seconde partie, celle où Maria, devenue amante de l'ami Diaz-Valera, mène à son corps défendant une minutieuse enquête sur le rôle trouble que ce dernier semble avoir joué dans l'assassinat.

L'intrigue prend alors un autre chemin et le suspens change d'objet. D'une part Maria a connaissance des agissements de son amant à la faveur d'une indiscrétion dont elle ignore si elle est démasquée. D'autre part elle élabore des hypothèses de scénario qui jamais ne sont confirmées. Diaz-Varela est-il le commanditaire du crime de son ami Dvern dont il convoite la femme? Est-il à l'inverse l'exécuteur testamentaire de son ami qui lui aurait révélé sa maladie incurable? Ce que Maria met en lumière nous ouvre bien moins les minutes d'un procès que les tourments et les ambiguïtés d'une âme, ni blanche ni noire, en proie à la complexité du réel.

Là où le juge et la justice doivent, en vertu du droit positif, prendre partie, le romancier (tels Balzac, Alexandre Dumas ou Shakespeare dont il convoque l'ombre du colonnel Chabert, milady de Winter ou encore Macbeth) se tient à distance salutaire, abrité derrière un personnage qui consumme son béguin (los enamoramientos) dans l'impossible recherche de la vérité. Le récit de Javier Mariàs construit une trame propice à cette recherche et à la pondération des arguments. Quelle est la nature de la curiosité morbide que tout un chacun éprouve pour les faits divers? En quoi consiste l'oubli d'un être cher et en quoi l'impossible oubli engloutit celui ou celle dont la mémoire devient trop pesante? Le sacrilège d'une vie fauchée ne tient-il pas autant à l'imagination du crime à venir qu'à sa méticuleuse exécution? Jusqu'à quel point los enamoramientos ne sont-ils pas futiles, voire mensongers?

La phrase de Mariàs n'en est que plus ample, comme portée par un souffle qui a besoin de toute sa puissance pour embrasser la complexité des sentiments et des âmes dans lesquelles ils se miroitent. Les événements sont toujours trop denses pour que le récit puisse les saisir. Il les contourne et cherche à en décrypter le sens a posteriori, avec une exigence exempte de compromission. 

extrait: "Je me rendis compte alors qu'en réalité elle (Luisa) ne m'avait pas non plus parlé de Devern. Elle ne l'avait pas évoqué, ni n'avait décrit son caractère ou sa manière d'être, elle n'avait pas dit combien tel ou tel trait de sa personnalité ou telle ou telle habitude qui leur était commune lui manquait, ou combien elle était affligée qu'ait cessé de vivre - par exemple - quelqu'un qui jouissait autant de la vie, comme il m'en donnait l'impression. Je m'aperçus que je n'en savais pas plus sur cet homme qu'avant d'entrer. Jusqu'à un certain point, c'était comme si sa mort anormale avait obscurci ou gomme tout le reste, ceci arrive parfois: la fin de quelqu'n est si inattendue, ou si douloureuse, si frappante, si prématurée ou si tragique - dans certains cas si pittoresque, ridicule ou sinistre - qu'il est impossible d efaire référence à cette personne sans qu'aussitôt cette fin l'engloutisse ou la contamine, sans que sa spectaculaire façon de mourir noircisse toute son existence préalable et d'un certaine façon l'en prive, ce qui est des plus injuste."