Avant-propos: cette chronique a été publiée une première fois en avril 2010. La page semble avoir été alterée par un piratage, je n'ose évoquer une censure. Elle ne contient à mon sens aucun propos désobligeant et je garde au regretté JM Roberts l'estime que j'avais conçue alors. Je reproduis la chronique car son propos me semble rester actuel. Si quelqu'un en éprouve ombrage, qu'il le dise à travers la fonction "contact". Je l'écouterai.

 

 

vermeer

Reçu aux Matins de France Culture le 24 mars dernier (2010), l’éditeur Jean-Marc Roberts (Stock) porte un regard désabusé sur le Salon du Livre de Paris, plus proche selon lui d’une vitrine médiatique destinée aux vedettes de la télévision que d’une librairie où des auteurs viendraient défendre leur projet littéraire (je dois reconnaître qu’il n’a pas complètement tort). Il faut préciser que JM Roberts fait partie de ces dinosaures éditoriaux qui croient encore en la littérature et sont prêts à prendre des risques pour elle.

Ces prises de position classent d’emblée JM Roberts parmi les rangs des «amis», rangs que les injonctions croissantes du marketing et de la rentabilité courte ne cessent de clairsemer. Pour lui pourtant, un écrivain, un vrai, c’est quelqu’un qui ne sait pas faire autre chose qu’écrire, un homme à «soustraire» en quelque sorte aux règles du marché. Un écrivain, donc, serait quelqu’un qui consacre sa vie à la littérature. JM Roberts irait-il jusqu’à parler de mission sacrée de la littérature?

Cette vision et cette question méritent qu’on s’y attarde un instant. Sacrée, la mission de l’écrivain l’est très certainement. Un écrivain cherche à produire une vision, à porter un regard différent voire décalé sur une réalité que pour la plupart ses contemporains affrontent, le nez dans le guidon. Un écrivain tient à la fois de Cassandre et de l’oracle et, en ce sens, son travail possède quelque chose de sacré. Cependant devons-nous pour autant aller au-delà de la métaphore : le sacré ésotérique et intime de la littérature doit-il avoir pignon sur rue et revêtir des habits en quelque sorte sacerdotaux? En d’autres termes, convient-il de rémunérer les écrivains (comme l’on faisait jadis des membres du clergé) pour leur permettre de porter leur flamme sacrée?

Cette hypothèse ne manque pas de poser de nouvelles questions. Comment devient-on écrivain sacré (voire consacré)? La consécration est-elle immuable? Dispense-t-elle définitivement des obligations auxquelles les autres hommes sont soumis? Ces questions suggèrent la possibilité de difficultés dans la continuité voire d’intermittences et d’interruptions. La flamme sacrée s’éteint parfois alors qu’il faut bien continuer à manger et à vivre. Cependant la question de la prise en charge financière n’est pas en soi problématique, les écrivains ont des besoins modestes, ils ne font pas a priori partie de la jet set bling bling. Ce qui est problématique, en revanche, c’est la conséquence, dans le travail et les thématiques littéraires mêmes, de l’existence d’un cénacle d’écrivains consacrés, consacrant exclusivement leur vie à la littérature

Portons-nous sur la scène américaine. Paul Auster est le prototype de l’écrivain consacré (non sans mérite). A l’inverse de Jack London, Kerouac, Henry Miller, Dashiel Hammett ou Jim Morrison. Ces derniers ont vécu de petits boulots, ils ont produit leurs œuvres pendant les instants de répit que leur ont laissés les grandes galères. En bref, il y a des écrivains qui ne sont qu’écrivains (avec une chaire de littérature quelque part pour assurer leurs arrières) et des écrivains qui sont avant tout gardiens de nuit, marins, épiciers, détectives, médecins, ingénieurs, comptables … Entre les uns et les autres, la substance littéraire n’est pas la même. Le regard que porte, sur la vie et les choses, un homme tenu de produire et de faire ses preuves n’est pas le même que celui d’un homme qui en est dispensé. Le premier ne produit-il pas une littérature nourrie d’expériences et d’épreuves, tandis que le second produirait une littérature nourrie … de littérature? Et, ainsi que le suggère JM Roberts, seul le second produirait de la littérature digne de ce nom? L’expression est sans doute caricaturale mais elle fait état d’une tendance.

Certes, il n’est pas possible à un patron de PME de mener de front un travail littéraire et de conduire à la fois son affaire, laquelle suppose le nez dans le guidon et une disponibilité de tout instant! Car le travail littéraire exige du recul, une certaine distance voire de la hauteur, de la disponibilité voire du dilettantisme, des périodes d’intense labeur et surtout un état de veille quasi-permanent, le stylo jamais à sec d’encre, un état somme toute incompatible avec les exigences de la conduite d’une affaire telle qu’une PME. J’en ai fait l’expérience moi-même, ma plume ne me permettant pas de vivre. Comment concilier les contradictions d’une activité professionnelle (aux exigences croissantes, surtout depuis les 35 heures) avec la disponibilité active et quasi-quotidienne d’un travail de littérature ? Il y a là quelque chose comme une quadrature du cercle et pourtant je ne voudrais pour rien au monde me défausser de cette quadrature. Il m’appartient de faire mes preuves dans la société civile et marchande, et si je me sens (humble) porteur du feu sacré, il m’appartient aussi de le porter sans revendiquer un statut particulier, en assumant les difficultés et les contradictions de cette double mission.

Pour ma part, je n’ai pas eu un parcours d’universitaire. J’ai consacré l’essentiel de ma carrière professionnelle à une activité dite marchande, tour à tour dirigeant d’équipes, vendeur, contrôleur de gestion, chargé d’affaires et de prospectives. L’univers professionnel qui fut le mien m’a nourri, au propre comme au figuré, même si à ce jour je n’en ai pas restitué toutes les thématiques. Cet univers entre dans le terreau d’où je cherche à extraire un travail littéraire. D’autres se plaisent à faire des voyages ou entreprendre des randonnées. Mes randonnées et voyages se font à traits de plume, quand je peux, comme je peux, parfois de façon tendue et désordonnée, mais il n’y a pas que Dieu, il y a aussi César et je ne sais pas concevoir une littérature où César serait absent.

C’est pourquoi, si je remercie des hommes comme JM Roberts (et d’autres ...) de défendre la littérature comme ils le font, avec conviction et acharnement, contre les assauts des marketeurs sensibles à la rentabilité courte, je reste cependant dubitatif devant ce portrait de l’écrivain consacrant sa vie à la littérature, appartenant à un cénacle voire une caste. Peut-être dira-t-on un jour de moi que j’ai une place dans ce cénacle, mais je n’en veux pas a priori et me flatterai toujours d’avoir écrit dans les conditions civiles qui furent les miennes.

 

PS: Je n'ai pas reécouté l'émission en question. Peut-être ai-je mal interprété certains propos. Si tel est le cas, je m'en excuse auprès de leurs auteurs. La dichotomie n'en reste pas moins recevable.