« Le patron de telle entreprise du CAC40 perçoit une rémunération annuelle de plusieurs millions d’euros, assortie de stock-options … ».

Avec une régularité de métronome, dans les colonnes des journaux, s’étalent des rémunérations que la presse faussement indignée qualifie de « scandaleuses » ou « d’indécentes », comparées au SMIC ou à la rémunération moyenne des salariés.  Et sans doute certaines rémunérations très élevées traduisent-elles quelque chose comme une perte d’échelle, de mesure ou de décence.  

Sans doute aussi cette démesure n’aurait-elle jamais été perçue par l’opinion publique si les bénéficiaires de ces rémunérations (mirobolantes) n’avaient pas eux-mêmes perdu le sens de la mesure et ne s’étaient pas livrés à d’ostentatoires manifestations, à la manière de certains russes devenus subitement millionnaires.

L’ostentatoire « décomplexé » porte un nom : le bling-bling, superbement illustré par le mot du publicitaire Séguéla selon qui : « lorsqu’à 50 ans, on n’a pas une ROLLEX, on a raté sa carrière ».

En ce qui me concerne, j’ai 50 ans (un peu plus), pas le sentiment d’avoir raté ma carrière, et pas malheureux non plus de ne pas posséder de ROLLEX. Désireux cependant de faire certaines mises au point.

Marcel Dassault disait : « même les riches ne mangent que trois fois par jour ». L’industriel français voulait-il sous-entendre qu’il n’est pas nécessaire de rémunérer un individu au-delà de ses besoins naturels ? Nous n’en sommes pas à ces extrémités. Au siècle dernier, aux USA, pays de la démesure, un certain FORD affirmait que le salaire du patron ne doit pas excéder de beaucoup un montant dix fois supérieur à celui de ses ouvriers.

Certes, FORD construisait des automobiles à une époque où l’industrie manufacturière relevait d’un capitalisme familial. Le propriétaire de l’outil de travail souhaitait des profits « raisonnables » mais durables. Du surcroît, tous les jours de la semaine il croisait ses ouvriers, ses employés et ses cadres et s’établissait, entre les uns et les autres, une sorte de « consensus social » très semblable en esprit à la common decency chère à la pensée anglaise : la démesure était modérée par les mœurs et le sens commun.

Pas de commune mesure hélas avec le capitalisme contemporain dont les actionnaires sont anonymes, masqués, éloignés en territoire et en esprit. Et la démesure s’installe peut-être lorsque patrons et employés n’achètent plus le pain dans les mêmes boulangeries et les journaux chez les mêmes buralistes.

Or le libéralisme nous apprend qu’il vaut mieux confier la fixation des prix aux marchés plutôt qu’aux états. Et les rémunérations des « grands patrons » font elles aussi partie des prix régulables. Dès lors, leur envolée vers des hauteurs « indécentes » traduirait-elle le fait que nulle régulation ne soit intervenue ?   

Nous sommes certes dans un schéma structurel où les lois restent de la compétence des états tandis que les entreprises ont acquis, de facto, par le jeu de la globalisation, une indépendance quasi illimitée. Qui régule Monsanto dans sa globalité ? Les tentatives de régulation que des états ou des groupes d’état entreprendraient perdent de leur efficacité dans la mesure où Monsanto possède in fine la possibilité de se soustraire aux états contraignants pour implanter ses intérêts sur le territoire d’états moins contraignants. Il en va de même des hauts salaires. Quand ils sont « indécents » à l’échelle mondiale, ceux des hauts patrons français ne peuvent que s’aligner sur cette « indécence » sans quoi ces derniers pourraient être tentés par l’exil.

Pendant les trois dernières décennies, nous avons assisté à une globalisation des comportements de production et d’échange sans que n’émerge, en contrepartie, une structure de régulation et, surtout, sans que le nombre des acteurs par marché ne permette de garantir un jeu de concurrence homogène et régulateur des prix. Les disparités locales sont trop importantes. D’une certaine manière, Adam Smith est pris en défaut : les marchés ne fonctionnent que sur des territoires délimités, restreints (locaux oserai-je dire), et la « main heureuse » reste sans effet à l’échelle de la globalité.   

Pour qu’une common decency s’installe, il est indispensable que les citoyens se voient, se jaugent, se rencontrent, physiquement et non pas virtuellement. La common decency s’établit entre personnes qui se serrent la main et, sur Facebook, nul ne serre la main des autres en dépit des usages de politesse déontologique.

Aussi, à ce stade de déstructuration virtuelle, ne peuvent être énoncés que des principes éthiques en vertu desquels  les grands patrons en question modéreraient leurs prétentions de façon volontaire et raisonnable, imitant en cela le Ford des années cinquante.

Quels seraient ces principes.

Sans doute Marcel Dassault en a-t-il énoncé un. D’autres encore viennent assez spontanément à l’esprit. Si un responsable d’entreprise doit être en mesure de « se payer » tous les services possibles pour faciliter sa disponibilité professionnelle, s’il n’est pas indécent qu’il vive dans un « luxe raisonnable », je vois pourtant une limite dont le franchissement me paraît inquiétant.

Dans le haut Moyen-Age, était seigneur celui qui pouvait entretenir des hommes d’armes, il devenait maître de fait d’un territoire où il exerçait sa justice. De même, si les rémunérations des hauts patrons sont telles qu’ils peuvent entretenir des « hommes d’armes », des garde du corps, des milices, des consultants, des clercs ou des avocats, alors ils disposeront du pouvoir discrétionnaire d’un seigneur et, pour certains, seront tentés de l’exercer. Dans les pays scandinaves ou luthériens, il est d’usage de pratiquer la transparence : on y a vu tomber tel ministre pour avoir utilisé à des fins personnelles un avion appartenant au bien public. Si la transparence est parfois excessive jusqu’à la paralysie, elle traduit cependant une aspiration commune au « raisonnable » au « décent » dont l’expression la plus aboutie me semble encore une fois être la common decency, qu’Orwell a mis en vogue il y a plus d’un siècle. Auparavant, Rousseau lui-même disait que dans une société décente « nul citoyen n’est assez opulent pour en acheter un autre et nul n’est assez pauvre pour être contraint de se vendre».

Cependant, la fixation des hauts revenus soulève trop de questions pour prétendre légiférer globalement et en une seule fois. Je m’en tiendrai donc à ces quelques considérations, non exhaustives, et non sans avoir répondu à Monsieur Séguéla qu’une montre de drugstore donne une heure d’aussi bonne qualité qu’une ROLLEX.

 

NB : Orwell encore, dans ‘le lion et la licorne’ : « Il est vain de souhaiter, dans l’état actuel de l’évolution du monde, que tous les êtres humains possèdent un revenu identique.  Il a été maintes fois démontré que, en l’absence de compensation financière, rien n’incite les gens à entreprendre certaines tâches. Mais il n’est pas nécessaire que cette compensation soit importante. Dans la pratique, il sera impossible d’appliquer une limitation des gains aussi stricte que celle que j’évoquais. Il  y aura toujours des cas d’espèce et des possibilités de tricher. Mais il n’y a aucune raison pour qu’un rapport de un à dix ne représente pas l’amplitude maximale admise. Et à l’intérieur de ces limites un certain sentiment d’égalité est possible … »